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Elle longe l’enceinte de la propriété dans la rue déserte. Silencieuse autant que discrète. Mais, je l’ai tout de suite repérée.

J’ai trois ans et quelques mois, Alain a cinq ans ; nous revenons de la grande maison au fond de la propriété et retournons, sur l’ordre de Marraine, à la petite maison ou Tatie nous attend pour le dîner. Notre marraine gère tout : immobilier, personnel et l’avenir des enfants. Nous sommes orphelins et en attente de parents.

Le parc est assombri par les longs pins landais qui grincent nonchalamment bercés par le souffle de l’océan.

Nous marchons. Je ne suis pas tranquille. Alain parle et parle encore, mais ce sont les mouvements de cette femme que j’écoute.

Je glisse furtivement un regard dans sa direction. Elle marche à la même allure que nous, le mur d’enceinte nous sépare toujours.

Je sens son regard insistant se poser sur nous ; non, sur moi je le sens.

Je prends Alain par la main et l’incite à allonger nos pas. Je l’informe à voix très basse du danger. Il comprend.

Elle s’arrête et colle son visage à la grille, nous fixe.

Et si elle était une de ces gitanes qui volent les enfants ? Oui, elle est une de ces gitanes. Et quand la gitane vole un enfant, ils s’envolent ensemble et disparaissent … la panique nous envahit ! Nos mains glissent l’une dans l’autre, moites et inertes. Nous nous accrochons l’un à l’autre comme des naufragés.

Nous savons ce que sont les naufragés, nous vivons dans un petit port au bord de l’océan. Ils doivent être aussi effrayés que nous actuellement.

Nous avons du mal à distinguer ses vêtements … mais elle est gitane. C’est certain. Voleuse d’enfants. Qui d’autre pourrait s’attarder à nous observer ainsi ? Si les gitanes portent des jupes très amples c’est pour y cacher les enfants volés. Je le sais.

Elle est toujours là, son regard me transperce … ma culotte est humide, j’ai froid et chaud.

On dit que les gitans sont des voleurs de poules, pourquoi les gitanes ne se contentent pas des poules également?

Mes jambes ont du mal à me porter.

La petite maison n’est pas loin, mais inaccessible !

Un bruit la distrait, elle tourne la tête dans l’autre direction.

Nous en profitons et vite, nous nous réfugions dans la remise juste derrière nous.

Nous nous encastrons entre le tas de bois et les outils de jardinage et retenons notre respiration, toujours main dans la main.

Rien ne bouge, sauf les pins. Pas un bruit, si ce n’est les battements de nos cœurs qui doivent s’entendre jusqu’à la rue et même au-delà. Elle va entendre et nous trouver. Cette cachette est en fait un vrai piège ; pas d’autre issue que la porte.

J’ai la bouche sèche. La gorge serrée. Alain est vert.

Qui appeler ? Pas maman : des gitanes nous ont enlevés à nos mamans il y a très longtemps … J’ai peur !

Le soleil disparaît dans l’océan. La nuit va tomber et la gitane va venir me prendre … je ne veux pas m’envoler avec elle ! J’étouffe de sanglots retenus.

Le temps s’arrête…

Mon visage est inondé.

Mon sang tape dans mes tempes dans un vacarme de flux et reflux … et dans cette tempête, subitement je sens qu’Alain se détend. Il entend la voix douce et protectrice de Tatie qui nous appelle.

Je reprends mes esprits, nous passons prudemment la tête dans l’embrasure de la porte et voyons : le mur surmonté de la grille, les pins, la rue déserte, une silhouette fuyante le long du chenal et Tatie devant la cuisine.

Très protecteur, mon grand compagnon reprend ma main et m’entraine jusqu’à la petite maison, où nous nous blottissons tremblants et sanglotant dans les bras de celle qui veille sur nous jours et nuits.

Marie-Jo D.

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Photo: Marie-Jo D

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