Simplement Bernie

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Les rues étaient accablées de chaleur en ce premier jour de printemps. A travers ses persiennes, Bernard observait le quartier qu’un petit groupe d’individus arpentait nerveusement à la recherche d’une occasion. Mais il n’y en avait guère. Les rares bâtisses accessibles à ce groupe désorganisé étaient déjà vidées depuis longtemps. Le meneur semblait atteint d’une gale épaisse témoignant des conditions d’hygiènes qui régnaient dans leur squat.

Certains ne s’adapteraient pas.

En ouvrant la vieille boîte en fer, Bernard découvrit les quelques billets froissés qu’il y conservait avec le reste par nostalgie. Pas la nostalgie de cette époque. Mais celle du bonheur qu’il avait connu avant la crise, avant que tout s’effondre.

Comment l’humanité avait-elle pu sombrer à ce point et aussi vite ? Tout le monde ne semblait pas avoir tiré les leçons des vagues pandémiques successives. Il leur fallait relancer la machine à tout prix. Avec quel résultat ? Pourtant, personne n’avait le luxe de faire ce choix-là à l’époque.

— Tu te souviens de cette période ?

Laurent acquiesça.

— Je m’étonne que tu gardes encore ça. On pourrait les recycler.

— Vois-y du sentimentalisme. Je les avais dans ma poche lors de notre dernière sortie au parc.

Bernard souleva quelques lettres pour trouver les photos. Difficile d’aller chercher des souvenirs sur le cloud quand il n’y a plus de cloud, plus personne pour maintenir les vieux symboles d’une surconsommation effrénée. Mais avec ces vieilles boîtes à trésors comme celle de Bernard...

— Tiens, c’est Valérie et le petit devant la Mercedes. J’ai réussi à la démarrer ce matin.

— Tu as trouvé assez de carburant pour le voyage ?

— Ça devrait faire l’affaire.

Ah le carburant… On avait tout connu en la matière, surtout sur la fin. Les médias avaient sobrement baptisé ça les “émeutes de l’eau”. Mais les évènements concernaient aussi bien le carburant et tous les produits de premières nécessité. Enfin… Tout le monde n’avait peut-être pas la même notion de première nécessité. Mais l’idée était là.

— Ça lui fait quel âge maintenant ?

— Sébastien va fêter ses dix-sept ans, répondit Bernard le cœur serré de ne pas l’avoir vu grandir.

Il mit de côté l’une des photos avant de tendre les autres à son ami. Valérie y portait une petite robe légère, dans un coin de nature au bord de l’eau. Elle souriait. Bernard se souvenait bien de ce dimanche-là.

— Merci de ce que tu fais. Tout le monde n’a pas ton talent avec les mots.

— Merci pour les photos, Bernard.

Dehors, le petit groupe de maraudeurs avait déjà pris le large. Laurent ne les craignait pas. Mais Bernard n’aimait pas vraiment ça. Enfin, jusqu’à présent, il n’y avait guère eut d’incident sérieux et il ne fallait pas s’arrêter de vivre à cause d’eux. Laurent parti, Bernard acheva ses derniers préparatifs. Demain, il prendra la route à l’aube.

Quelle heure était-il ? Bernard avait la sensation d’avoir trop dormi. Mais non, la nuit était encore profonde. Seulement, au cœur de celle-ci, quelque chose avait troublé son sommeil. Un son inhabituel. Un visiteur ? Un tout petit visiteur. Il reconnaissait le ronronnement du chat.

Le chat ? Le chat était parti en même temps qu’elle. Il avait sa petite tombe dans le jardin. Bernard se redressa en sueur. Mais si ce n’est pa

s le chat ? Il tendait l’oreille à l’affût de chaque son, même le plus ténu. Autrefois, la maison regorgeait des bruits constamment émis par tout son équipement. Mais cela faisait longtemps qu’ils s’étaient éteint avec leur inutilité et l’alimentation en électricité réduite. Là qu’est-ce que c’était ?

Il y avait bien un chat à l’intérieur. Mais par où avait-il bien pu entrer ? Une fenêtre oubliée… Bernard devait vraiment être plus attentif car un visiteur bien moins désirable aurait pu saisir cet opportunité. On se trompe beaucoup en pensant être à l’abri chez soi. Bernard retourna se coucher après une dernière vérification du rez-de-chaussée. Le lendemain matin, il démarra la Mercedes à l’heure prévue et sorti de la ville en évitant la voie rapide et son pont dont il connaissait trop bien le danger.

Emprunter les routes vides présentait un côté agréable. Autrefois, elles étaient tellement congestionnées par tous ces véhicules transportant des gens pressés, stressés, soumis à un mode de vie toxique au possible ou transportant des tonnes de marchandises pas forcément indispensables. Même l’horizon présentait un aspect différent. Bernard l’avait souvent connu gris, voire orangé lors de ses déplacements. Ce beaux ciel bleu reposait l’esprit autant que l’absence de circulation.

Évidemment, la chaussé donnait de signes du manque d’entretient en de nombreux endroits. Mais elle paraissait relativement peu dégradée sans l’agression d’un flots incessant de camions toujours plus lourds. Et dans l’ensemble ce fut un voyage presque banal sans incident notable en dehors de rares animaux errants et des insectes sur le pare-brise. Bernard se réjouissait de retrouver cette nature que l’homme s’acharnait autrefois à éradiquer pour mieux empoisonner son alimentation. Et dire qu’une part importante de la population était carrément accro à la nourriture industrielle bourrée d’additifs et de pesticides, s’agglutinant comme des mouches aux comptoirs des fast-foods, remplissant ses caddies des pires produits... Lui-même n’y avait pas échappé, happé par le tourbillon d’une vie passée à donner toujours plus sous les lumières artificielles. Comment pouvait-on se laisser aveugler à ce point ?

La Mercedes atteignit la ferme dans l’après-midi. Un homme facilement reconnaissable, même des années plus tard, vint à sa rencontre. Il faut dire qu’à l’époque où ça existait encore, Constantin Donnadieu avait connu une forte médiatisation. Le « prophète » d’un monde débarrassé des valeurs monétaires avait réussi son pari grâce à la dynamique sociale inattendue autour d’un vrai changement de paradigme. Quelques riches de « l’ancien monde » avaient bien tenté de préserver l’illusion de leur système tout en creusant toujours plus les inégalités. Mais comment faire sans les petites mains indispensables ?

Aujourd’hui, ces petites mains étaient occupées au bien être des communautés au sein desquelles elles étaient intégrées. Qui cultivait, qui confectionnait, qui bâtissait, le tout sans argent... Quand les maigres salaires ne permettaient même pas d’acheter du pain, pourquoi continuer de nourrir le système ?

L’homme au regard franc et au sourire communicatif serra les mains de Bernard entre les siennes, pleines de chaleur et de vitalité.

— Tu es Bernard ? Nous t’attendions.

— Appelez-moi simplement Bernie.

— D’accord Bernie. Sébastien est parti cueillir des baies pour le dessert. Je viens juste de préparer du thé que nous cultivons ici. Tu en prendras bien une tasse ?

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Écrit par Daniel Muriot

Photo by Max Fuchs on Unsplash

Consigne de Stéphanie Flacher : “Il était une fois demain, un monde sans monnaie…”

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