So Long, My Son (Dì jiǔ tiān cháng, Wang Xiaoshuai, 2019)

So Long, My Son (Dì Jiǔ Tiān Cháng, Wang Xiaoshuai, 2019)

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Il y a des films d'1h30 qui semblent interminables. Et d'autres comme celui-ci dont on ne voit pas passer les 3h. Dense, virtuose et poignant, le film de WANG Xiaoshuai mêle inextricablement grande et petite histoire en racontant le parcours de deux familles chinoises sur les quatre décennies qui ont fait passer la Chine du maoïsme au capitalisme mondialisé. Et ce qui rend son film passionnant bien qu'un peu déroutant au début, c'est qu'il privilégie une narration émotionnelle sur la chronologie des faits. Autrement dit, les événements racontés ne le sont pas de façon linéaire mais plutôt selon un système d'échos et de rimes qui forment chacun le morceau d'un puzzle qui n'est reconstitué qu'à la fin. Système formel qui humanise l'histoire beaucoup mieux que ne l'aurait fait une reconstitution chronologique*.

En effet ce qui ressort de manière particulièrement aigüe dans ce film qui travaille le temps long de façon admirable, ce sont les notions de culpabilité et de responsabilité. Ou comment des actes commis à un instant T auront des répercussions pour tout le reste de l'existence. Les deux familles dont le film raconte l'histoire sont liées l'une à l'autre mais ne sont pas égales, pas plus au temps du communisme (ou l'une est la supérieure hiérarchique de l'autre même si leurs conditions d'existence sont égales) qu'au temps du capitalisme débridé (où la première s'est enrichie alors que la deuxième s'est précarisée). Derrière la façade amicale, ce qui se joue entre ces deux familles est une relation de type bourreau/victime avec des actes aux conséquences dont on peut mesurer les effets délétères 5,10 ou 20 ans plus tard. La scène de la noyade dans le lac de barrage qui ouvre le film et revient plusieurs fois ensuite est un instant T de basculement de l'existence qui plonge la famille dominante dans les affres de la culpabilité et la famille dominée dans la tragédie de la perte et du deuil impossible. C'est alors qu'un acte commis au nom de la doxa du régime politique en place (empêcher la naissance d'un deuxième enfant en vertu de la doctrine de l'enfant unique) se met à ronger celle qui l'a commis jusqu'à la détruire de l'intérieur. Les correspondances créées par le montage font comprendre qu'à la tentative de suicide de la mère privée de descendance correspond la tumeur qui abrège la vie de celle qui s'en sent responsable.**

En dépit de la tonalité mélancolique et par moments tragique du film, le réalisateur ne tombe jamais dans le mélo larmoyant. Chaque scène délicate est tournée de façon pudique, soit à l'aide de rideaux qui cachent, soit en éloignant la caméra du drame en train de se jouer, ce qui fait d'autant mieux ressortir le vide de la perte (ce que l'on voit surtout ce sont les longs couloirs d'hôpitaux ou l'immensité du barrage dans lesquels s'agitent de minuscules silhouettes, symboles d'un régime qui écrase et déshumanise.) Et l'interprétation est remarquable, particulièrement celle du couple formé par Yaojun (Wang JINGCHUN) et Liyun (YONG Mei) qui ont été à juste titre primés à Berlin. La scène où ils arborent un pauvre sourire forcé sur leur visage triste parce qu'ils sont sommés de se réjouir pour le prix qu'ils ont reçu en tant que "couple modèle du planning familial" m'a fait penser à celui de Lillian GISH dans "Le Lys brisé" (1919).

* C'est la limite d'un film comme "La Famille" (1987) de Ettore SCOLA qui raconte l'histoire d'une famille sur un siècle de façon linéaire avec un plan de couloir faisant la transition entre deux époques. Le procédé est lassant tant il est répétitif et finit par ressembler à un catalogue.

** Cette question de la responsabilité individuelle face aux ordres d'un système inique voire criminel ne se pose pas seulement dans les régimes autoritaires qui imposent le devoir d'obéissance et pratiquent le lavage de cerveau (les rouages qui acceptent de servir le système y adhèrent la plupart du temps et sont même plutôt zélés ce qui est le cas de Haiyan dans le film). Dans "Sicko" (2007) qui dépeint les dérives du système de santé américain, on voit d'anciens employés de groupes d'assurances privés qui sont hantés par le fait d'avoir reçu des primes pour avoir fait faire des économies à leur société c'est à dire avoir trouvé le moyen qu'elles refusent de payer les soins de leurs clients, entraînant la plupart du temps leur décès prématuré.