Dans ses yeux (El secreto de sus ojos,Juan José Campanella, 2009)

Dans Ses Yeux (El Secreto De Sus Ojos,juan José Campanella, 2009)

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"Dans ses yeux" est du très grand cinéma. Un croisement improbable mais parfaitement réussi entre une histoire d'amour impossible traitée à la manière des mélodrames américains des années 50 comme ceux de Douglas SIRK (je pense particulièrement à "Le Temps d'aimer et le temps de mourir") (1958) ou de David LEAN ("Brève rencontre") (1945) et un thriller politique paranoïaque des années 1970 (mais traité avec un sens du spectaculaire beaucoup plus contemporain dont témoigne l'haletante scène du stade) comme "Conversation Secrète" (1974) de Francis Ford COPPOLA ou "Three days of the Condor" (1975) de Sydney POLLACK. Le tout est captivant de bout en bout, porté par un véritable souffle épique (on pense à David LEAN encore mais cette fois pour "Le Docteur Jivago) (1965)" et raconté de façon non linéaire, à l'aide de flashbacks jouant sur la frontière ténue entre mémoire et onirisme.

Il n'y a qu'une lettre de différence entre "Temo" ("j'ai peur") et "Teamo" ("je t'aime") et pourtant il faudra un quart de siècle à Benjamin Esposito (Ricardo DARÍN, magnifique) pour passer de l'un à l'autre en déclarant sa flamme à l'amour de sa vie, Irene Hastings (Soledad VILLAMIL tout aussi magnifique). De quoi a exactement peur Benjamin? Sans doute de ne pas être "à la hauteur" de la femme qu'il aime. Une femme plus jeune, d'un milieu plus élevé, qui a fait ses études à Harvard et qui est sa supérieure hiérarchique. Et tout est fait pour entretenir cette peur qui confine à l'impuissance. Cela commence par une vision d'horreur qui lui coupe… le souffle. Volontairement, ce beau film très tendre est traversé par des éclairs de violence particulièrement crus. Benjamin est ainsi hanté par la vision traumatisante du corps dénudé et meurtri du cadavre d'une femme violée et assassinée. Sur les photos que lui montre le mari de la victime, il remarque le regard en biais d'un jeune homme dirigé vers elle, Isidoro Gomez. Suivant son intuition*, il parvient à l'arrêter et Irène, à le confondre grâce à ce même regard lubrique et à un déchaînement de propos méprisants sur sa virilité qui le fait sortir de ses gonds. Pas de quoi rassurer Benjamin d'autant que face à son silence persistant, Irène est sur le point de se lier à un autre homme. Cependant, peut-être aurait-il réussi à surmonter ses complexes si Isidoro Gomez (Javier GODINO) n'avait été rapidement libéré pour passer au service du régime en tant que barbouze. Une dictature dont le hideux visage est dévoilé dès les premières scènes du film lorsque deux maçons sont passés à tabac par la police pour leur faire porter le chapeau du meurtre. Isidoro peut pavoiser en exhibant (de nouveau) son "gros flingue" sous le nez d'Irène et de Benjamin qui n'a plus d'autre choix que de partir de cacher dans un trou de souris, son adjoint, sorte de double alcoolique clownesque et pathétique s'étant fait liquider à sa place. Vingt-cinq ans plus tard, devant l'échec manifeste de sa vie marquée par son incapacité à aimer, Benjamin tente enfin de parler en couchant sur le papier toute l'histoire. Un acte thérapeutique destiné à le libérer du poids du passé alors qu'il découvre dans une sorte d'effet-miroir que les anciens protagonistes de l'enquête sont devenus des morts-vivants enfermés dans une boucle perpétuelle de silence et de ressentiment pire que la mort.

* Benjamin comme Isidoro Gomez et comme beaucoup d'hommes est pris au piège d'une vision duale de la femme totalement mortifère, celle de la "sainte putain" qui le condamne soit à l'idéaliser et à la rendre inaccessible soit à la profaner et à la détruire tant le désir masculin est systématiquement assimilé à quelque chose de blessant et de flétrissant. Les deux premières scènes du film se répondent ainsi parfaitement. En même temps qu'une critique en creux des années noires de l'Argentine, le film dépeint une crise de la virilité et du patriarcat.