facebook La circulation du désir : Récit 1996 - 1er épisode-1ère Séquence
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La circulation du désir : Récit 1996 - 1er épisode-1ère Séquence

La circulation du désir : Récit 1996 - 1er épisode-1ère Séquence

Publié le 22 févr. 2020 Mis à jour le 23 oct. 2021
time 11 min

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La circulation du désir : Récit 1996 - 1er épisode-1ère Séquence

à coeur ouvert 1990 gouache

A coeur ouvert - gouache sur papier 50x70 - 1990

LA CIRCULATION  DU DESIR

"Il y avait le lieu, la nudité du lieu, sa puissance,

- qu'il fût misère ou splendeur ne comptait pas."

Sylvie GERMAIN. La pleurante des rues de Prague.

 

1er épisode

 

1ère séquence :

 

Tout commencerait d'un tableau. Ses couleurs auraient été effacées par l'usure, la corrosion apposée par le temps. Trop de lumières. Trop d'exposition. Déjà, des craquelures sur la trame. Etait-ce son visage qui s'évaporait ou, plus simplement, son image ?

Elle avait commencé à se méfier. L'homme du tableau était allongé sur un autel. Ses bras étaient attachés ainsi que ses jambes. Mais non ensemble. Le corps écartelé... Ses membres... meurtris rougissaient. Etait-ce une crucifixion ? On eût dit, plutôt, un supplice. Car l'homme paraissait être en attente, dans une sorte d'expectative trouble où, après sa condamnation sans appel, il savait la mort proche. Il y a un poids sans commune mesure qui pèse sur cette chair. Broyée, brouillée. Elle cessa de le contempler.

Etait-ce la lumière ? Elle eut l'impression qu'on étirait ses paupières. Quelque chose la brûlait mais quoi ?

Ce tableau… Où l'avait-elle déniché ? Elle ne se rappelait plus. Il existait bien une origine mais quant à dire laquelle.

 

Dispersion.

 

Les choses sont éclatées autour d'elle. Mais l'espace de la salle paraît déstructuré. Et ce qui gît dans son crâne ne vaut pas mieux. Tout cela émietté. Tout détruit. Aucune parcelle ne subsiste. Non. Ce pourrait être déjà la folie. Qu'en savait-elle ?

 

Emotion.

 

Les larmes lui tombaient sur les pommettes et s'insinuaient jusqu'à la bouche qui se serrait sur un pli amer. Il y avait eu une exposition trouble dans ce rêve qui la poursuivait. Elle se savait pourchassée. De là, des idées malsaines. Même ce regard alangui n'aurait pas fait long feu face à un autre regard. Elle se décomposait. On la ruinait de l'intérieur. Tout saccager...

 

De la pensée à l'acte.

 

Elle voltigea et se retourna brutalement ; dans une volte-face démente qui parut ne jamais trouver de fin, elle tournoya, tourna, dansa. Ses yeux roulaient dans les orbites. Les joues, auparavant pâles, rougissaient, ses lèvres tremblaient. Brusquement, avec une violence inouïe, ses mains rencontrèrent une vitre et s'y enfoncèrent. Bris de glace. Sang écarlate et gouttes éparses. Elle s'affale.

 

Le cœur s'énonce.

 

Il aurait fallu un corps pour cette gisante.

Un corps de chair transparente où l'on aurait pu entr'apercevoir les veines bleuies et les muscles serrés, entrelacés, tout cet amas de nerfs, ces tissus, ces cellules et, ici, comme au travers d'un aquarium, le cœur palpitant, pomperait et irriguerait tous les canaux, les vaisseaux. Tout cela circulant et se chevauchant. Amalgame fou.

Yeux fermés.

 

L'homme s'était juché au-dessus d'elle. Ses deux jambes paraissaient être deux poteaux flamboyants. Le corps irradié. La chair exultait. Elle respirait. Un souffle doux et pourtant incroyablement fort. Les côtes se soulevaient. On pouvait reconnaître, comme traversant la peau, sous ses seins, les os de sa cage thoracique. Une touche de lumière évanescente filtrait la scène, la nimbant de ses dessous vaporeux.

Aucune vitre éclatée. Seul ce corps gisant et un suaire traversé par les lames irradiantes d'un feu puissant. Une fumée colorée auréolait le drap et semblait s'appesantir. Le temps n'existait plus.

 

On se trouvait devant une porte. Une parmi tant d'autres. Anonyme. Simple. D'aspect rude. On pouvait rêver. Se tromper. S'illusionner. Qu'en savait-on vraiment ? Une masse plus lugubre nous dévisageait. Quelque chose en creux, là-bas, paraissait émerger. Un corps, peut-être.

L'attraction était morbide. Elle s'était relevée. Peu à peu, ses jambes reprirent de l'assurance et, avec un maintien plus affirmé, elles avancèrent. Une main s'anima, un reflet brusque l'éclaira, créant sur sa tranche pommelée une ombre portée brutale. C'était déjà la peur. Une inconscience parmi tant d'autres où l'âme se trouvait submergée.

Il y avait une rayure sur son visage. Comme si, à l'aide d'un diamant, on avait rayé cette face, désiré y inscrire une trace vibratile ; ce pouvait être un son distordu, marqué sur une portée sage. Ce visage aurait été un miroir sur lequel il aurait décidé d'abandonner une empreinte immuable, inscrite à même le tain.

 

Ses yeux.

 

Elle avait levé les yeux comme un être suppliant, mais aucune supplique ne fut émise par sa bouche. Les lèvres avaient modulé le vocable mais, sans souffle pour l'expulser, la prière ne franchit pas le tremplin de sa bouche ouverte. L'œil roula dans son orbite. Les paupières clignèrent. Une rangée de cils s'abattirent et la paupière ourlée et tendre s'affaissa. Elle grogna.

Tout l'immeuble était silencieux.

Pourtant, il sembla qu'elle écoutait on ne sait quel son. Son attention était extrême. Tout son corps frémit et la corolle de sa jupe parut s'enrouler tel un boa autour de ses cuisses pâles.

Le son dans son crâne avait augmenté. Cela s'amplifiait et se précisait. La dernière nuit, elle s'était relevée, presque se déjetant, hors de son lit. Elle avait eu une sensation d'étouffement, comme si l'on écrasait son corps sous un étau puissant et qu'on le pressurait. Des mots auraient pu sortir, si noirs, de sa bouche.

Il y avait eu quelque chose de chaud et de gluant qui suintait près de l'ourlet de sa bouche. Elle était en sueur, tout son corps paraissait n'être qu'une carapace... Elle se dévidait et se renflouait, par là même, se remettant de ce naufrage qui l'avait atteinte jusque dans sa chair.

Elle s'était dévisagée face au tain miroitant. Des lueurs malsaines jaillissaient de ses prunelles. Elles projetaient ici leur éclat foudroyant. Des veinules rougies s'imprimaient près des yeux, pareilles à des pattes d'oie. Des sillons traçaient, de leur écriture ironique, des sortes de rêve en creux. En ce visage, de nombreuses images s'élaboraient. Des formes d'illusions en demi-teinte se glissaient sur cette peau et y déposaient à chaque fois des masques différents.

 

Le couloir pouvait surprendre. Combien d'apparitions encore ? Tant de portes et un seul être, en apparence, semblait y vivre. Elle vivait là, à l'abri de tous regards depuis...

Etait-ce lui qui, autrefois, avait entrouvert cette porte et en avait franchi le seuil ? Sur combien d'amants de passage cette porte s'était-elle ouverte ? Pour combien avait-elle laissé une trace, une marque quelconque ? La porte, la femme...

 

Le cœur est un muscle creux. Combien furent-ils à le remplir ? A libérer leur substance infime dans ses replis ? Ils auraient pu pénétrer par la paroi du myocarde ou s'y infiltrer puis, après s'y être baladé tout leur saoul, boucher les artères pulmonaires afin que le sang ne passe plus. Plus de circulation d'aucune sorte. La mort seule ? Non, seule l'extinction de ce qui se mouvait au plus profond de son être : le désir.

Ils auraient appuyé sur son ventricule gauche afin de mieux l'étouffer. Mieux encore, pressurer l'oreillette pour que le sang s'y comprime et que plus rien ne circule. Appuyer ainsi sur la valvule. Comprimer les artères, atténuer les battements. Que le sang ne circule plus.

 

Le sang de son désir.

 

Elle s'était ruée dans une autre pièce. La sonnette aigre qui avait résonné plus loin l'avait libérée. Elle ne se sentait plus. En vol. En l'air. En apesanteur. Jambes en l'air. Trapèze déformé. Ses hanches rebondies se collent contre sa peau. Il imprime sa chair contre la sienne, s'y impose, s'y fond. Le corps dans le cadre semble avoir changé de position. Le sourire cruel s'est éclairé, découvrant la rangée de ses perles acérées. Comme descendant un escalier, la bouche s'est étirée démesurément. Et les lames se plantèrent. Cinq lames longues fouillèrent le corps, l'explorèrent. Des artères cisaillées, des poumons perforés, du cœur troué s'évacua le sang qui parut bouillonner sur son corps comme des geysers. Le tableau fut taché.

 

Une autre porte s'était ouverte. Un visage oblong aux dents triangulaires franchit l'ombre pesante. Il se rapprochait. Elle l'attendait. Des couplets sans forme s'animaient près de ses tympans. On se serait cru dans un film de Buster Keaton. Son corps immense et efflanqué fabriquait devant elle une pantomime cocasse. La bouche en cul de poule laissait passer un souffle vivace. Ses yeux ronds pareils à des billes couraient dans ses orbites. Une main délaça la chevelure de jais. Son cœur éclata.

Le tableau gisait sur le sol. Du verre autour. Des éclats miroitants renvoyaient leur reflet sur les murs lourds. Elle, elle trônait au centre et la corolle de sa jupe se déroulait jusqu'à ses pieds. C'était un mauvais film qu'elle se jouait. Quelque chose d'obscur. Des ténèbres un halo pâle apparut. Mais vacillant. Si faible. Elle roula sa langue contre sa peau. Il recula. Il se coupa sur les morceaux de verre éparpillés autour du cadre. Un léger crissement. Comme un craquement. Les jointures de ses mains se déplièrent. Et l'anneau luit. Un autre éclat qui paraissait vouloir rivaliser avec celui de ses dents. Le corps se déplia.

Toutes ces âmes qui avaient jonché ce sol gonflé. Elle en avait tant parcourues, tant piétinées ; comme tant d'autres, elle papillonnait en quête d'une ombre moins opaque, plus claire. Peut-être désirait-elle une âme plus tranchante ?

D'étranges ondulations se lisaient sur son cœur. Celui-ci palpitait, les battements devenant plus sourds, plus nets, un rythme hallucinant. Avait-elle couru pour le rejoindre ?

 

Quand était-ce ? La porte était demeurée fermement close, les rivets la maintenant n'avaient pas oscillé, ses battants ne s'étaient pas entrouverts, le loquet n'avait pas grincé.

Pourtant, il l'accompagnait. Ou serait-ce qu'il la suivait ? La pourchasser aurait été plus correct. Il courait après elle. Tandis qu'elle marchait à pas lents, mesurant chacune de ses foulées, avec une certaine parcimonie.

Elle soufflait avec un bonheur rare. Ses mèches lustraient ses tempes d'un noir abrupt. Le trottoir était lisse. Point agressif. La rue se déroulait sans heurt. Et les ombres qui, parfois, l'effleuraient ne l'empêchaient plus d'avancer.

Si ce n'avait été sa course-poursuite qui lui donnait l'allure d'un diable tout juste sorti de sa boite, rien n'aurait pu le distinguer de tous ces corps mornes. Il portait une veste anthracite et un pantalon de velours à grosses lignes, lourd, empesé ; il flottait dans ses vêtements. Et son corps filait, il paraissait être guidé par un fanal flamboyant. Comme s'il était un navire de pêche écumant des eaux sombres et écumeuses, et que la seule lumière était la lanterne de cet autre, dérivant follement, il naviguait droit vers elle. Son corps louvoyait de temps à autre, et, parfois, il heurtait un bras, un coude, une main.

Elle disparut un temps de son champ de vision. Une impasse ? Non, un angle abrupt. Ici, un croisement... Un phare rouge. Délirait-il ? Le feu rouge passa au vert. Il franchit comme un fou la rue et manqua par trois fois de se faire renverser. Son corps se balançait. Il n'entendit pas les appels intempestifs - cornes de brume lugubres - ni les jurons qui fusaient hors de bouches convulsées. Il suivait un feu. Et celui-ci menaçant de s'éteindre tout à fait, d'un souffle brusque, il en ranima les braises. La robe noire lui apparut. Il avait réussi.

 

Mais que désirait-il lui dire ? Elle était bien l'être qu'il désirait posséder. Posséder ? Etreindre ? Etait-ce cela qui le motivait ? Etreindre l'autre, le pénétrer, l'entraîner avec lui, dans une sorte d'avancée sauvage et essoufflée ? Il lui avait couru après pour ça ! Rien que pour ça ! Il existait bien un désir en lui. Quelque chose d'inexplicable. Aucune raison à invoquer. Une envie, simplement. Envie de rencontre. Parler, évoquer des mots ou des espaces de parole où il aurait pu se révéler, se montrer. Et puis des silences. Beaucoup de silences. Des soupirs. Des exaspérations. Pour que rien ne soit indifférent.

Elle était là, devant lui, il la suivait et Benoît songeait déjà à ce qu'il pourrait dire. Il contemplait les pans sombres de la robe qui enveloppait sa silhouette. Des éclats de lumière tressaient sur les plis des arabesques ondulantes. Il sentait sous l'étoffe la pression des deux omoplates. Ce dos était trouble. Il lui renvoyait tant de choses.

Il se repassait dans le crâne une série de discours. Mais ceux-là étaient empreints d'une telle banalité qu'il sentait venir un découragement, un relâchement tel qu'il s'apprêtait déjà à se détourner... puis s'échapper... fuir. Mais c'était sans compter sur le hasard qui, certaines fois, sait si bien détourner chaque être pour leur faire emprunter une autre destinée.

Il était gauche et emprunté. Elle s'y était attendue. Rien qu'à écouter les trépidations de sa marche. Et son souffle... rauque et empesé. Ses traits étaient-ils disgracieux ? Et ses mains... sa bouche... son corps ? Ses yeux noirs la dévisageaient. Ses mains paraissaient se serrer comme si elles voulaient meurtrir leur chair. Les jointures blanchies laissaient apparaître au-dessus d'elles des phalanges noueuses. Des mains de charpentier, pensa-t-elle.

Yaël s'était retournée et cela l'avait surpris. Il était resté muet. Son cœur parut cesser de battre.

 

La nuit, le jour, on ne savait plus. C'aurait pu aussi bien être un écran de cinéma. C'aurait pu être un film. Ils auraient été tous les deux assis à l'opposé de l'autre. Et l'écran aurait animé ses images qui se seraient projetées dans leur rétine. Un film. Une fiction. Benoît crut que des caméras autour les filmaient. Mais qui possédait les dialogues ? Il n'avait aucun mot à lui jeter. Seulement des regards douloureux.

Il existait dans cette scène une sensation de déjà vu. C'était inexplicable pour lui mais il avait la sensation que ce qui se déroulait en ce moment même avait déjà été joué. Il ne faisait que recréer par-dessus une vieille structure, sur un scénario achevé une autre scène qui aurait été semblable. Oui, il avait déjà joué autrefois sur d'autres scènes cette séquence. Et, comme si quelques retouches avaient été nécessaires pour parfaire le jeu, il rejouait en d'autres lieux ce qu'il ne cessa, jamais, d'interpréter. Sa rencontre avec elle.

 

(à suivre).

Suite du récit suivre ce lien :

https://panodyssey.com/fr/article/culture/la-circulation-du-desir-recit-1996-1er-episode-2eme-et-3eme-sequence-v5uhgr8f6age

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