Hommage à Toots

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Je ne suis pas un numéro. Je suis un homme libre.

Toots and the Maytals, Funky Kingston

Frederick Hibbert, plus connu sous le nom de Toots, chanteur du groupe Toots and the Maytals, est décédé hier....

 

Personne ne bouge

The Maytals se forment en pleine période ska et continuent leur route à travers le rocksteady puis le reggae. Une seule interruption notable dans ce parcours rectiligne : pendant deux ans, le groupe cesse de se produire et d'enregistrer car Toots est en prison pour possession de marijuana, comme tout rasta qui se respecte... L'expérience donnera naissance à ce qui est sans doute la chanson la plus célèbre du groupe : 54-46 Was My Number. Le numéro de matricule de Toots. Elle sert notamment de générique de début au film This Is England qui traite de la montée des extrémismes et du racisme en Angleterre. On suit l'histoire d'un adolescent confronté à un milieu skinhead qui se radicalise et devient de plus en plus violent, ce qui n'était pas sa vocation au départ. Une scission se produit entre les modérés et les ultras autour d'un candidat d'extrême droite.

La chanson décape : grosses guitares et cymbales en ouverture, un son presque rock, avec des levers de batterie, et les vocalises du chanteur. Passée cette introduction, c'est un morceau reggae classique, avec toutefois une structure assez inédite, avec des breaks à répétition : « Give it to me one time », un coup de basse accentué d'un « hu! » guttural. « Give it to me two times », deux coups, « give it to me three times », trois coups, « give it to me four times », « hu! Hu! Hu! Hu! ».

Le chanteur interpelle directement ses musiciens, cela donne une vitalité extraordinaire à la chanson. Yellowman ne se trompera pas en choisissant de la transformer en Nobody Move Nobody Get Hurt dans les années 80, soit vingt ans après son écriture, d'autres rastas ont hanté les murs des prisons jamaïcaines entre-temps. Il gardera les « Give it to me » originels et tout ce qui fait la modernité et le dynamisme de la chanson.

De la même manière, les groupes de ska anglais des années 70 et 80, à commencer par The Specials, iront piocher allègrement dans le répertoire des Maytals : Monkey Man, Pressure Drop. Sans jamais toutefois parvenir à égaler, loin s'en faut, le joyeux bordel funky de Toots et de ses musiciens.

 

Kingston-New Orleans

1968, le groupe sort le morceau Do The Reggay. C'est la première occurrence officielle du mot gravée sur le vinyle. L'orthographe évoluera encore en « reggae », mais le la est donné.

1975 : The Maytals sont devenus Toots and The Maytals (toute ressemblance avec un certain Bob Marley and The Wailers ne serait que pure coïncidence, à moins que les producteurs des années 70 n'aient cherché à fabriquer des icônes...). Le groupe est au sommet de son art. C'est l'année de sortie de Funky Kingston. L'album, dès son titre, jette un pont entre Kingston et la Nouvelle-Orléans, tant sur la forme que sur le fond. Ce lien n'est pas une nouveauté : depuis les années 50, la Jamaïque vibre au son des musiques noires américaines, l'île reçoit les radios de Nashville, Memphis et la Nouvelle-Orléans. Chaque années, les saisonniers jamaïcains vont travailler en Louisiane et ramènent dans leurs valises les tubes du moment que l'on retrouvera dans les sound-systems. Les cuivres des Skatalites viennent tout droit de Louisiane, tout comme les sons de synthé de Jackie Mittoo.

Des deux côtés de l'océan, il se passe quelque chose avec la musique. Nous avons face à face deux peuples tout entiers vibrant comme un seul homme au son des mêmes chansons de ryhtm'n blues. Même le plus loqueteux des gamins des ghettos de Kingston ou de la Nouvelle-Orléans est capable de différencier le bon grain de l'ivraie. Même illettrés, les gens sont des mélomanes avertis à qui on ne la fait pas. Russel Banks en parle beaucoup mieux que moi dans Le Livre de la Jamaïque mais le passage est trop long pour être cité ici. Vite fait : le narrateur se retrouve dans une paillote en pleine cambrousse et là, en voyant la qualité et la diversité des chansons disponibles sur le juke-box, il hallucine et part dans une longue réflexion.

Funky Kingston réactive cet héritage américain. C'est en cela qu'il est un album-clé, mythique, fondateur, résolument moderne. Toots a toujours su ce qu'il voulait; et il s'est donné les moyens de se faire entendre. Mais encore une fois, il faut le fond, c'est-à-dire les bonnes intentions, et plus encore, il faut la forme, la musique elle-même. Car lorsqu'il s'agit de musique, on parle à l'âme des gens. Personne ne peut tricher. Les auditeurs pointus et avides des sound-systems n'auraient jamais accepté qu'on leur fourgue un Funky Kingston qui n'en ait que l'apparence. Bien entendu ce n'est pas le cas. Le disque est funky jusqu'au bout des sillons car Toots, c'est le meilleur. Il a failli prendre la relève de Bob Marley à sa mort mais il était trop cinglé pour ça, trop imprévisible.

 

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