Seul au monde (Cast Away, Robert Zemeckis, 2001)
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Seul Au Monde (Cast Away, Robert Zemeckis, 2001)

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L'un des thèmes transversaux de la filmographie de Robert ZEMECKIS est la relation que l'homme entretient avec le temps depuis son court-métrage de fin d'études "The lift" (1971) jusqu'à ce prenant "Seul au monde", film "performance" où pendant 1h30 (sur les 2h17 que dure le film) le spectateur est invité à s'immerger avec le héros dans une expérience de temps suspendu sur une île déserte. Grâce à la grande humanité que dégage Tom HANKS (et à son engagement physique qui rend terriblement crédible l'épreuve qu'il traverse) l'épreuve de la lenteur sur la durée et du dépouillement n'a rien d'aride.

"Seul au monde" est construit avec la rigueur scénaristique qui caractérise Robert ZEMECKIS comme un triptyque: avant/pendant/après. Avant, le héros, le bien nommé Chuck Noland ("sans terre") est un obsédé de la productivité. Il court littéralement après le temps qu'il ne cesse de mesurer avec les outils derniers cris de la technologie. Bref Chuck est le Winslow Taylor* du début du XXI°. A force de chercher à gagner du temps, il n'en a plus pour sa vie personnelle ce que lui fait discrètement remarquer sa fiancée Kelly (Helen HUNT) en lui offrant une montre à gousset de collection héritée de ses ancêtres avec sa photo le soir de noël. Un moment familial symbolique que le monde du travail ne respecte même plus avec les nouvelles technologies ce qui anticipe les ravages des mails professionnels bombardés sur les têtes des employés à toute heure du jour et de la nuit, pulvérisant la notion de vie privée et empêchant la déconnexion. Mais Chuck est victime d'un accident d'avion (une scène spectaculaire filmée d'une façon particulièrement immersive, les moyens de transport étant toujours source d'imprévus voire de catastrophes) et se retrouve coupé du monde et coupé du temps "mesurable" puisque son naufrage aérien a détruit les mécanismes des objets qui se trouvent dans ses poches. Plus que les étapes obligées de la robinsonnade, c'est la manière dont il réinvente l'usage des objets issus du naufrage qui fascine. Ultimes vestiges de la société de consommation de laquelle il a été contraint de s'extraire, tous ces objets superflus à l'origine deviennent des outils indispensables à sa survie: lames de patin transformées en couteau, tulle de robe devenu un filet de pêche, ruban magnétique de cassette vidéo servant de corde etc. Mais à la survie matérielle s'ajoute la survie psychique avec Wilson, le ballon de volley transformé en ami imaginaire. Là, on touche à ce qu'il y a de plus intime dans le cinéma de Robert ZEMECKIS, un univers peuplé de solitaires marginaux vivant en autarcie ("cast away" le titre original du film qui signifie "naufragé" résonne comme "outcast", "banni") dans un temps et un monde parallèle peuplé d'objets animés (de "Retour vers le futur" (1985) et son savant "fou" vivant dans son garage hors du temps à "Bienvenue à Marwen" (2018) et son village reconstitué de la seconde guerre mondiale peuplé de poupées à travers lequel le héros exorcise ses traumatismes). Des hommes-enfants tellement semblables à des autistes asperger qu'après son retour à la "civilisation", Chuck sera plus que jamais "Noland", son principal repère n'étant plus le temps industriel mais une paire d'ailes d'ange (les asperger ont le sentiment d'être des extra-terrestres dans le monde qui les entoure).

* L'inventeur du taylorisme ou "travail en miettes" qui consiste à décomposer la fabrication d'un objet en taches simples dont l'exécution millimétrée se fait sous la surveillance d'un chronomètre. Son application dans les usines Ford a donné naissance au travail à la chaîne et à la robotisation des hommes, une deshumanisation dénoncée entre autre par Charles CHAPLIN et Jacques PRÉVERT. Les critiques superficielles soulignant le placement de produit effectué par la société Fedex dans le film n'ont pas pris la peine de l'analyser en profondeur.