Le Moindre Geste (Fernand Deligny, 1971)

Le Moindre Geste (Fernand Deligny, 1971)

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La première expérience de Fernand Deligny avec le cinéma a lieu avec François TRUFFAUT qui était alors en train de tourner "Les Quatre cents coups" (1959). Embauché en tant que conseiller, Deligny suggère de supprimer la scène où une psychologue interroge Antoine Doinel (c'est finalement Truffaut lui-même qui s'en charge) et c'est Deligny qui a également l'idée de la fugue finale.

Rien que ce préambule permet de cerner Fernand Deligny. Un spécialiste de l'enfance difficile se plaçant délibérément en marge des institutions, révolté par le traitement que la société leur réserve. Il hait en particulier l'enfermement que ce soit pour les délinquants ou pour les autistes. D'ailleurs son film documentaire "Le moindre Geste" dans lequel son équipe accompagne le cheminement d'un jeune adulte autiste, Yves, commence par un gros plan sur un fait divers dans un journal intitulé "le bœuf libre" qui raconte comment un bœuf épris de liberté s'est échappé des abattoirs de la Villette pour déambuler dans les rues de Paris. Le ton est donné d'emblée. Car Deligny tout au long de sa vie fera en sorte de sortir des jeunes jugés irrécupérables, inéducables des institutions dans lesquelles ils sont enfermés pour les emmener avec lui et ses amis dans la nature (bois de Vincennes, Vercors ou ici, Cévennes) hors de tout cadre institué, sans financement, ni "éducateurs" ni "spécialistes"*. Les délinquants sont invités à partager la vie des habitants, retaper les maisons, cultiver la terre. Les autistes sont quant eux invités à "habiter l'espace" ce qui est après tout la quintessence du cinéma. "Le moindre geste" offre donc un espace de liberté à Yves, "fou à délier" ^^ que les experts ont traité de "débile profond". Sur la trame d'un vague canevas scénaristique tiré du fait divers du bœuf enfui de l'abattoir, tombé dans un trou puis retrouvé et ramené à la maison, il peut sortir de la case dans laquelle il était enfermé, arpenter le paysage, toucher, regarder, sentir et tenter d'agir sur le monde en répétant souvent les mêmes gestes, en alignant les objets, en lançant des cailloux. On observe d'ailleurs à cette occasion les difficultés psychomotrices des autistes, Yves ne parvenant pas à faire un nœud ni à attacher deux branches en croix malgré ses multiples tentatives ce qui finit par le mettre en rage. Sa voix hors-champ, enregistrée le soir sur un magnétophone et en décalage avec les images est également pataude, décousue, répétant souvent les mêmes mots, les mêmes phrases comme des mantras. Elle singe les discours des différentes autorités et crache sur l'expérience invivable de l'asile. Cette désynchronisation bien que d'origine technique contribue à accentuer la sensation de déconnexion des autistes d'avec le langage comme outil de communication. En revanche la bande-son est particulièrement riche et travaillée tout comme l'image qui met l'accent sur ces détails dont les autistes sont si friands (par exemple elle suit le trajet d'une fourmi).

La réalisation du film fut laborieuse, le tournage dura trois ans de 1962 à 1965 et s'arrêta faute d'argent. Il fallut attendre 1969-1970 pour que le film soit monté et en 1971 il fut projeté à Cannes où seules deux personnes ne quittèrent pas la salle.

* En cela le film est très proche de "Hors Normes" (2019) de Philippe TOLEDANO et Olivier NAKACHE qui relate une expérience comparable en ce qu'elle se construit en dehors des cadres institutionnels et est basée sur l'intuition que le premier besoin des autistes est d'aller s'aérer.