Les Animaux Fantastiques (Fantastic Beasts and Where to Find Them, David Yates, 2016)
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Les Animaux Fantastiques (Fantastic Beasts And Where To Find Them, David Yates, 2016)

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Fantastic Beasts and Where to Find Them est à l'origine un livre court écrit par J. K. Rowling en 2001, en même temps que Le Quidditch à travers les âges, pour l'association humanitaire Comic Relief. C'est un dictionnaire des animaux fantastiques apparaissant dans les livres de la saga Harry Potter. Il fait partie des nombreux livres de la bibliothèque de Poudlard. Comme pour le Quidditch à travers les âges ou ultérieurement les Contes de Beedle le Barde, un livre de fiction (une copie de l'exemplaire de Harry annoté par lui-même qui plus est!) finit par s'incarner dans la réalité pour la plus grande joie des fans de la saga.

Si dans la réalité le livre a été écrit comme tous les autres par JK Rowling, dans la fiction il est censé être l'oeuvre de Newt(on) Scamander (Norbert Dragonneau en VF) un sorcier britannique spécialiste des créatures magiques ou "magizoologue". Comme Hagrid ou Charlie Weasley avec les dragons, Dragonneau est un défenseur acharné de la faune magique souvent incomprise, parfois persécutée. Son livre a pour but de mieux la faire connaître afin de faire cesser la peur et la haine à leur égard. Norbert a pour principal soutien Albus Dumbledore qui préface son livre et dans le film a tenté sans succès d'empêcher son exclusion de Poudlard, exactement comme il l'a fait pour Hagrid.

Dans le livre, il est mentionné que la première édition date de 1927. Or le film se déroule un an avant en 1926 et développe une intrigue presque totalement inédite scénarisée par JK Rowling. La femme de Dragonneau, Porpentina est mentionnée dans l'à propos du livre mais dans le film ils font tout juste connaissance si bien qu'elle n'est mentionnée que sous son nom de jeune fille Goldstein.

La première chose qui frappe dans le film est que l'univers de JK Rowling se suffit à lui-même et qu'il existe très bien sans Harry. Ce nouveau volet de la saga qui se déroule 55 ans avant la naissance du jeune sorcier est en effet centré sur des adultes. Pourtant il reste accessible au jeune public tout comme aux non-connaisseurs de l'univers. Comme le film se déroule à New-York, il nous permet de découvrir un autre pan du monde magique avec sa propre école (Ilvermorny), son propre ministère (le MACUSA), son propre vocabulaire (les moldus sont surnommés les "non-maj"). Ces différences permettent de mesurer la relativité de toutes les civilisations. D'autre part JK Rowling s'appuie sur l'histoire pour faire des USA un territoire plus intolérant que le Royaume-Uni. L'épisode bien réel des sorcières de Salem en 1692 est réactivé avec un groupuscule obscurantiste "les fidèles de Salem" dont la directrice est une fanatique qui adopte des enfants abandonnés vraisemblablement de sang-mêlé pour les "rééduquer" à coups de ceinture. En effet les communautés sorcière et non maj sont strictement séparées avec interdiction des relations amicales et du mariage ce qui fait allusion à la ségrégation raciale en vigueur dans les Etats du sud jusque dans les années 60. Enfin le nom de Porpentina (Golstein) et le prénom de Kowalski (Jacob) font allusion à l'antisémitisme qui s'apprête à se déchaîner en Europe et qui est latent aux USA.

Le contexte historique d'intolérance auquel se réfère JK Rowling lui permet de traiter avec brio d'un thème qui lui est cher: la haine de soi et ses conséquences dévastatrices. La force maléfique à l'oeuvre, l'Obscurus n'est qu'un magma de souffrance et de haine produit par un sorcier (l'Obscurial) qui est contraint par la maltraitance dont il est victime de refouler sa puissance magique. Lorsqu'elle ne peut plus être contenue, elle se libère sous forme d'Obscurus qui ravage tout sur son passage et tue la plupart du temps celui ou celle qui l'a produit avant qu'il n'atteigne l'âge de 10 ans. On comprend pourquoi un mage noir suprématiste que nous connaissons bien (Grindelwald) cherche à manipuler cette force obscure pour prendre le pouvoir sur les non maj. On a souvent comparé Voldemort à Hitler mais Grindelwald lui est également comparable (ce n'est pas un hasard si Dumbledore parvient à le vaincre en 1945 comme le souligne le tome 1 de la saga).

Le contexte n'empêche pas Rowling de créer de nouveaux personnages attachants aux relations intéressantes. L'amitié entre Dragonneau et Kowalski ressemble à celle de Harry et de Ron en ce que chacun envie chez l'autre quelque chose qu'il n'a pas. Dragonneau est timide, gauche, marginal, légèrement misanthrope sur les bords voire autiste. De son propre aveu il ennuie les gens et fuit leur regard. Il n'est à l'aise qu'avec ses animaux (il n'est pas difficile de comprendre qu'il s'identifie à eux tout comme Hagrid.) Son ami Kowalski a à l'inverse un don pour attirer la sympathie des gens et les mettre en confiance. Sympathique et chaleureux, il a quelque chose d'enfantin dans le regard et l'attitude qui lui permettent malgré son ébahissement initial d'accepter l'existence du monde magique. Un monde qui lui donne les moyens de sortir de la grisaille de sa vie et de se réaliser. Mais il est moldu (une première en tant que personnage principal) si bien que son amitié avec Dragonneau et l'amorce de sa relation amoureuse avec Queenie, la soeur télépathe extravertie et plutôt charmeuse de Porpentina sont donc compromises. Porpentina à l'inverse de sa soeur est introvertie et austère mais cache une sensibilité à fleur de peau. On remarquera au passage que Rowling en créant un quatuor évite le triangle amoureux qui était au coeur de la saga. Même si la mention d'une certaine Leta Lestrange (un nom bien connu des fans de la saga) pour laquelle Dragonneau semble avoir des sentiments peut brouiller le jeu.

Les animaux fantastiques est donc un film réussi. Il approfondit les thèmes de la saga car il porte l'empreinte humaniste de JK Rowling qui peut pleinement se déployer dans un monde adulte. Il alterne les passages drôles et les passages sombres avec bonheur. C'est le point fort de David Yates qui avait déjà bien fonctionné sur Harry Potter et le Prince de Sang-mêlé, un réalisateur efficace à défaut d'imprimer une quelconque personnalité à la pellicule. Il nous fait découvrir un bestiaire fabuleux qui n'existait que dans les livres (botruc, niffleur, demiguise, éruptif...). Il fait exister de nouveaux héros attachants et sensibles qui parviennent à se hisser à la hauteur du trio de la saga voire à le dépasser. Il faut dire que face à Daniel Radcliffe qui rend Harry aussi charismatique qu'une bûche, ce n'est pas difficile. Mais Kowalski est plus intéressant que Ron en tant que personnage. Son duo d'Auguste face au clown blanc Dragonneau n'en fonctionne que mieux!