10. Pérou, Mai 2023
Le lendemain de la session, nous prenons la route pour aller en forêt. Après une petite heure de marche, nous gagnons le site de la retraite où chacun de nous va séjourner pour les jours à venir dans une Tambo.
Petite cahute de bois de six mètres carrés à peine dans laquelle sont installés un lit avec moustiquaire et un hamac, ce sera notre résidence individuelle pendant les huit jours à venir. Chacun dispose d'une tambo attribuée, qui sont éloignées de quelques centaines de mètres les unes des autres afin de maintenir notre isolement et éviter d'avoir à se croiser. Une rivière passe au milieu du terrain. Plus en hauteur siège une maison en bois où des gardiens veilleront sur notre séjour. On nous explique le déroulé des jours à venir et les règles à respecter, avant que chacun ne gagne sa tambo afin de débuter officiellement sa retraite.
Interdiction de déambuler dans la forêt ou d'aller à la rencontre des autres ; nous devons rester à proximité immédiate de notre Tambo durant toute la journée. Nous sommes autorisés à aller à la rivière uniquement pour faire notre toilette, et ne pas nous y attarder. Un bout de savon inodore nous est donné, l'usage de dentifrice est proscrit. Si nous croisons quelqu'un, nous devons faire demi-tour et éviter de croiser nos regards. Dans tous les cas ne jamais nous parler. Nous n'avons le droit à aucun appareil électronique, ni aucun téléphone portable. Seuls des livres, du papier et des crayons sont autorisés. Au niveau alimentaire, on nous apportera du riz blanc bouilli sans sel et des bananes vertes deux fois par jour durant les huit jours. Aucune pratique sexuelle personnelle n'est acceptée.
Le but de ces règles est bien explicité : limiter au strict minimum les stimulations extérieures, par une mise à distance de toutes nos sources de distraction habituelles et la limitation de toute stimulation sensorielle, afin d'entrer le plus possible en communion avec la Nature qui nous entoure et d'être le plus à l'écoute de ce qui se passe en nous.
En parallèle, nous allons diéter des plantes. Un curandero passera trois fois par jour nous apporter une décoction des plantes qui ont été choisies par notre psychologue au cours de notre entretien, en accord avec le Dr Mabit, afin de traiter les problématiques que nous avons soulevées ensemble. Ces plantes ne sont pas psychodysleptiques, c'est à dire qu'elles ne modifient pas le fonctionnement ordinaire de notre conscience, contrairement à l'Ayahuasca par exemple. Le but de cette diète est d'entrer en relation avec la plante, de l'apprivoiser et de se laisser enseigner par elle durant ces huit jours.
C'est en effet ainsi que se forment les chamans, dans leur long apprentissage de l'usage des plantes : isolés en forêt, ils apprivoisent chacune d'entre elles successivement au cours de retraites pouvant durer quelques jours à plusieurs semaines, voire plusieurs mois selon la plante dont ils font la diète et ses propriétés. Pour savoir manier correctement une plante, il faut l'avoir pratiquée soi-même, et s'être fait accepter par elle.
Tous les chamans le diront : ils ne tirent pas leur savoir des livres ni même d'une transmission ancestrale de maître à disciple ! C'est la plante qui les enseigne. Elle les informe de ses pouvoirs et ses propriétés curatives et toxiques, précisément au cours de ces diètes. Pour les Plantes Maitresses, considérées comme sacrées, telles l'Ayahuasca mais aussi le Tabac ou la Coca par exemple, celles-ci demandent une rencontre bien plus prolongée, et souvent répétée pour pouvoir bien les maîtriser et les utiliser.
Sinon, le risque est de tomber dans un mauvais usage de la plante, par manque de compréhension et de dialogue avec elle. Elle se retourne alors contre son utilisateur, et peut devenir nocive, toxique ou addictive, donnant lieu à tous les mésusages et les addictions si propres à la société occidentale que nous connaissons : cigarettes, alcool, cocaïne, héroïne, crack.... Ce n'est pas la substance qui fait la drogue : c'est l'usage qu'on en fait !
Ce dialogue avec les plantes, et plus globalement avec les différents esprits de la forêt, qu'ils soient issus de la faune ou de la flore, ou encore avec le monde invisible qui sous-tend le monde tangible, est précisément la base du savoir du chaman et de ses pratiques. Et il nécessite pour cela un certain isolement de l'individu protecteur et guérisseur de sa communauté, pour être plus disponible à ce travail et mieux communiquer avec les forces invisibles de la Nature.
Les huit jours dans ma tambo sont un moment de vie très particulier. L'ennui est là, indéniablement, qui ponctue chaque journée. J'essaie de le traverser au mieux, de l'accueillir et de l'accepter, de m'ouvrir au maximum à l'écoute de la Nature. Je passe ainsi de longues heures allongé dans mon hamac, à regarder les arbres et à me laisser hypnotiser par eux, par le vent dans les feuilles, par les formes serpentines des lianes qui pendouillent des branches.
Je suis très étonné de voir que certaines zones très précises, comme certaines branches ou feuilles notamment, sont animées d'un mouvement permanent et parfois très agité, quand le calme plat s'impose tout autour d'elles. Comme si, à cet endroit, un animal ou un déplacement d'air très localisé était en train de les secouer. Mais la persistance de ce mouvement dans le temps me fait réaliser que non ; je prends ainsi conscience que le souffle du vent n'est absolument pas uniforme dans les arbres, et que, comme l'eau s'écoulant dans une rivière, il est soumis à de nombreux remous et tourbillons selon les obstacles qu'il rencontre.
J'écoute aussi beaucoup le bruit doux et incessant de la nature. Le chuchotement du vent, le bourdonnement permanent des insectes, le chant des oiseaux que je perçois au loin, se faisant écho à la cime des arbres. Mais la forêt est très haute et dense, ne me permettant quasiment jamais d'entrapercevoir un quelconque volatile.
Quand je ne suis pas dans mon hamac, je m’assois sur une chaise à l'extérieur. J'observe notamment de longues heures des colonnes de fourmis transporter des petits morceaux de feuilles déchiquetées. Selon les jours, elles suivent des trajets très différents, comme si à chaque jour correspondait une mission différente. Je m'amuse à perturber leur colonne en agitant la terre et les phéromones qu'elles déposent au sol pour marquer le chemin, et je suis fasciné par leur capacité à rétablir rapidement la continuité de leur colonne.
J'essaie également de méditer chaque jour en pratiquant un body scan complet, mais j'ai parfois du mal à rester concentré, dérangé par les nombreux moustiques qui viennent se poser et piquer la moindre surface exposée de mon corps, même au travers de mes vêtements et chaussettes. Les moustiques sont une des composantes du vivant les plus difficiles à gérer dans l'acceptation de tout ce qui se manifeste, notamment en pleine méditation... Je n'ai de toutes façons pas la prétention d'être un méditant très aguerri ! Alors, agacé parfois de me gratter partout, j'écourte ma séance et retourne sous ma moustiquaire le temps que les sensations prurigineuses se calment.
Je joue avec les branches, les cailloux, les lianes, pour essayer de passer le temps. J'ai l'impression de me reconnecter à mon âme d'enfant, qui cherche n'importe quelle manière de distraire son ennui et transformer son environnement en une forme de jeu. Qu'il est bon de retrouver cette créativité d'enfant, cet esprit qui cherche à s'amuser d'un rien et à s'émerveiller de tout ! L'ennui, c'est un truc d'adulte blasé finalement !
Je passe enfin de longues heures à lire des livres que j'ai apportés ou récupérés de la riche bibliothèque de Takiwasi, très fournie en romans et multiples essais philosophiques, psychologiques, botaniques, chamaniques, et ce dans différentes langues.
Je lis les carnets de voyages intérieurs de Jan Kounen, réalisateur de films français relatant sa rencontre avec le chamanisme amazonien. Je m'enthousiasme à la lecture du Serpent Cosmique de Jeremy Narby, anthropologue qui s'est questionné sur l'universalité des représentations de serpents dans toutes les mystiques de par le monde, et qui formule alors une hypothèse étonnante qui l'amène à découvrir des corrélations culturelles stupéfiantes. Un bijou. Je découvre les théories de Romuald Leterrier et Jocelyn Morrisson, ethnobotaniste et journaliste scientifique dans Tout est relié, au niveau tant macro que micro, traitant de la communication des plantes et des arbres, donnant une consistance scientifique à ce qui est décrit dans le chamanisme.
Chaque jour, un colibri vient me rendre visite. Le premier jour, j'entends un bourdonnement intense se déplacer à proximité immédiate de ma hutte, puis de manière fugace disparaît. Je m'interroge : bourdonnement d'insecte, ou battement d'ailes du colibri ? Je connais bien cet oiseau qui s'est rappelé si régulièrement à moi durant ce séjour. Mais je n'en ai pas encore vu concrètement depuis mon arrivée. Le lendemain, allongé dans mon hamac, j'entends de nouveau cette vibration qui capte de suite mon attention. Je lève les yeux : le colibri est là, en face de moi, à l'entrée de ma tambo. Il m'observe le temps d'une fraction de seconde, puis disparaît à nouveau.
Je le guette alors, chaque jour, trop heureux qu'il vienne me rendre visite. Rien ne se passe le troisième jour. Bon. Mais le quatrième jour, alors que je joue avec les fourmis, il passe derrière moi, se maintient quelques instants dans mon dos, et alors que je me retourne je l'aperçois brièvement, à à peine un mètre ou deux de moi, avant qu'il ne s'évanouisse rapidement au loin. Le cinquième jour, il arrive par le côté, me passe devant, se suspend en l'air, le temps de le voir quelques longues et magiques secondes en face, puis poursuit son chemin.
Il passera un peu plus au loin les jours d'après, mais je perçois malgré tout sa présence. Je prends comme une offrande cette visite quasi quotidienne de cet oiseau mystique et fascinant, qui me témoigne ainsi d'un accueil bienveillant et s'assure chaque jour brièvement de mon état. Sa présence revêt en tout cas une dimension symbolique très importante pour moi.
Malgré cet isolement et cette monotonie, mes journées sont rythmées par deux moments importants. D'abord la baignade à la rivière, deux fois par jour, qui me permet de sortir du périmètre très restreint de ma tambo. Avoir un objectif, me déplacer hors de mon cadre confiné et goûter à l'eau me fait vraiment beaucoup de bien. Le chemin étant très boueux, il me faut mettre des bottes pour accéder à la rivière. Sur place, j'apprécie la fraicheur de l'eau qui vient réveiller et tonifier mon corps.
Le niveau d'eau n'est pas profond. Je réalise tranquillement et méthodiquement ma toilette, membre par membre, tronc puis tête, pour les rincer successivement dans le cours d'eau. Mon corps désormais habitué à sa température assez saisissante, je m'allonge ensuite tout nu dans le petit bassin, sur le ventre puis sur le dos, bras et jambes en croix, et plonge mon regard dans le ciel et les nuages. Un instant suspendu, au milieu de la forêt amazonienne. Je termine ma toilette en me rapprochant des rochers, et passe la tête sous une petite cascade d'à peine un mètre, comme une conclusion de ce nettoyage corporel par la purification de mon être en partant de la fontanelle.
Je contemple alors l'environnement naturel dans lequel je me trouve, me laisse happer par sa présence apaisante. Le cours d'eau qui s'écoule, les arbres et les végétaux qui le bordent, les pierres et le sable qui le parsèment. Une sensation de retour aux sources et de communion profonde, très agréable, ainsi me gagne.
Autrement, je reçois la visite, trois fois par jour, d'un curandero qui m'apporte les repas et ma diète de plantes. Certains participants choisissent de jeûner pendant plusieurs jours. Pour ma part, ces moments sont trop importants pour que je puisse m'en priver ! La nourriture, riz blanc sans sel et bananes vertes, est totalement insipide. Elle nous est servie le midi et le soir, en même temps que la décoction. Mais qu'est ce que ça fait du bien malgré tout d'avoir quelque chose dans la bouche ! Je savoure ces moments, mange en conscience et prends le temps de chaque bouchée, en me concentrant sur le plaisir des consistances que je cherche à trouver, équilibre subtil entre banane dure et sèche et riz gluant, à défaut du plaisir du goût totalement inexistant.
Quant à la diète, je dois consommer deux plantes : Le Ushpa le matin et le midi, le Chuchuwasi le soir. La première est très amère. On m'avait prévenu ! Je retiens un effort de vomissement après chaque coupe prise, servie toujours très généreusement dans une demi-coque de noix de coco, que je préfère boire d'un trait pour ne pas avoir à y revenir. Le Chuchuwasi, quant à lui, est un jus d'écorce plutôt âcre, d'une couleur marron-rouge pourpre, dont la saveur s'apprivoise un peu plus facilement. Après chaque ingestion de boisson, je me nettoie néanmoins la bouche avec ma brosse à dent et de l'eau, afin de ne pas garder trop longtemps le goût en bouche. Je ne ressens aucun effet physique ou psychique particulier suite à l'ingestion de ces deux plantes. Je les laisse travailler à un niveau plus profond et subtil.
Le quatrième jour, au milieu de la cure, le curandero vient procéder à un grand nettoyage. Il tire de longues bouffées de son mapacho qu'il me souffle sur le sommet du crâne. Puis il me sert un verre de jus de tabac, et s'en va. Si le goût passe relativement bien, je sens rapidement un effet puissant me saisir. Une chaleur me gagne la poitrine, des nausées me montent à la gorge, une grande fatigue commence à m'envahir. Je vais m'allonger, hébété et sonné, sur mon lit.
Dans cet état second, ma psyché est agitée d'images fugaces, qui vont et viennent dans une sorte de rêve éveillé. Un travail de restructuration semble se faire, en profondeur et peu conscient, venant renforcer le travail invisible des deux autres plantes. Je suis surpris de boire les jours suivants mes décoctions sans n'avoir plus aucune appréhension ni réaction de rejet à la prise. Le processus d'acceptation mutuelle entre la plante et moi est en cours ! Il me faudra poursuivre la diète, pendant un mois après la retraite, par la prise de concentré de Chuchuwasi en gouttes.
Enfin, Miguel, mon psychologue attitré, vient me voir par deux fois durant le séjour, pour savoir comment je traverse cette retraite. Il s'intéresse notamment beaucoup à comment je dors, et quels rêves m'animent. Me reposant la plus grande partie de la journée, les nuits, rythmées par la pénombre puisque je n'ai aucune lampe, sont parfois très longues. Je parviens toutefois à dormir la plupart de la nuit, malgré un sommeil entrecoupé par un besoin très fréquent d'uriner.
Moi qui ne me souviens habituellement presque jamais de mes rêves, je parviens à lui relater des souvenirs de rêves très particuliers. Souvent, je rêve de nourriture, avec des plats et des mets succulents qui me viennent précisément à l'esprit. A d'autres moments, certains membres de ma famille, mon ex-compagne ou d'autres personnes importantes viennent me rendre visite, et nous échangeons quelques instants. Egalement, des êtres mythiques et des animaux symboliques peuvent se manifester. Serpents, dragons, lion ou jaguar, colibri... j'explique à Miguel que je ne sais pas vraiment comment interpréter tout cela, mais que je l'observe, et l'accepte comme partie prenante et signifiante de l'expérience, d'un travail inconscient qui se fait.
La fin de la diète est annoncée par un grand son de trompette. Nous sommes tous invités à quitter notre tambo et à gagner la maison des gardiens. Là, une divine soupe composée à base de légumes, bien salée, accompagnée de cuisses de poulet ayant cuits dedans, de morceaux de pain, et d'une infusion de plantes nous attend.
Que ça fait du bien de tous nous retrouver ! Que c'est bon de partager un repas qui a enfin une saveur ! C'est fou comme la privation de quelque chose pendant une certaine durée nous en fait redécouvrir tout le plaisir d'une manière décuplée quand nous la retrouvons... C'est donc vraiment la meilleure soupe que j'ai jamais mangée !!!
Nous avons tous en effet perdus quelques kilos. Certains ont jeûné plusieurs jours, et paraissent assez faibles et livides. Mais tout le monde est content. Nous échangeons nos expériences vécues de cette retraite, comment nous avons traversé chaque jour, comment nous avons occupé le temps, comment nous avons supporté la diète de plantes et le régime alimentaire, quelles manifestations nous avons pu observer dans notre propre corps et dans la forêt, ce que nous retirons à chaud de cette retraite. Puis nous regagnons notre tambo, afin de passer une dernière nuit avant de retrouver Tarapoto et la civilisation.
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Ici, c'est que de l'IP : de l'Intelligence Personnelle.
Humaniste convaincu, quelles que soient les potentialités de l'IA, je crois qu'il est important de ne pas se laisser déposséder de ce que nous avons de plus précieux : notre conscience du monde, de nous mêmes, et notre capacité à penser par nous mêmes.
Tout ce que j'écris défends donc ce combat : explorer les potentialités de notre propre conscience.
Alors respectez- vous, respectez moi ! tout ce qui est écrit ici doit, en cas de reprise, respecter les droits d'auteur et me citer comme tel.
Après...n'hésitez pas à partager !
Car ce qu'il y a de bien avec l'intelligence humaine, c'est que plus elle est partagée, plus elle aide à se faire grandir mutuellement !
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