6. Pérou, Mai 2023
Assis en tailleur sur mon coussin, les yeux clos, je respire amplement et calmement, bercé par les icaros, attentif à tout ce qui se passe en moi. Une sensation de flottement me gagne, comme une sorte de demi-sommeil où ma conscience perd ses attaches habituelles pour se laisser glisser vers un monde plus intérieur, onirique et immatériel. Des sensations étranges, tels des petits picotements, envahissent l'ensemble de mon corps comme si celui-ci était dans un état d'hypervigilance, une hyper-sensorialité, où mes sens seraient exacerbés.
Je sens une chaleur grandir au niveau de mon estomac, telle une marmite qui bouillonne, une boule d'énergie qui me travaille au niveau abdominal, accompagnée de gargouillements, de quelques nausées naissantes, comme une ébullition débutante. Je perçois les battements de mon cœur, la pulsation à travers mes artères qui secouent l'ensemble de mon corps de manière discrète et régulière.
Les chants se modifient, prennent une coloration différente et singulière, comme des appels invitant à les suivre. L'odeur du tabac devient plus prégnante, sans être pour autant désagréable. Je suis désormais en chemin, arrivé aux portes du monde subtil de l'Ayahuasca. The Doors of Perception, les portes de la perception, comme les a appelé Aldous Huxley.La Madre m'invite à entrer. Je franchis le seuil, avec un sentiment partagé d'appréhension, de confiance et de vive curiosité.
Les choses se précipitent. Tout devient plus vague, plus flou, plus rapide. Des nuances de lumière commencent à apparaître à travers l'obscurité de mes yeux fermés. Le noir profond devient plus clair, telle une levée de jour. Apparaissent des petits flashs lumineux qui dévoilent progressivement des figures géométriques, brèves puis persistantes, qui prennent vie, s'animent, se modifient, se complexifient. Les couleurs, très pâles et discrètes, gagnent progressivement en éclat et intensité. Je me sens comme embarqué dans un wagon de mine qui évoluerait dans un tunnel, lancé désormais à pleine vitesse, au centre d'une spirale qui m'aspire à elle, me projetant vers un cosmos vaste et lumineux.
Tout devient autre. Tout est autre dimension. Le temps perd sa consistance. L'espace est infini, là où la gravité n'a plus d'emprise. Je suis désormais plongé dans un univers kaléidoscopique qui dévoile des formes et des couleurs multiples et mouvantes, à l'organisation fractale, stupéfiante.
Et je m'interroge, en même temps que je suis ébahi : D'où cela vient-il ? Tout cela émane-t-il seulement de mon esprit ? Ai-je vraiment ce pouvoir immense de créer dans ma tête des visions aussi complexes et élaborées, que même dans un immense élan d'inspiration artistique, je ne saurai pas même en dessiner le début d'une esquisse ? Ou suis-je simplement le spectateur d'une réalité bien plus vaste, qui existerait dans des dimensions auxquelles je n'ai habituellement pas accès ?
Mon sentiment d'identité évolue lui-même progressivement. Si je conserve la perception de mon individualité, les frontières deviennent plus poreuses, les limites de mon corps moins tangibles. Je me perçois à la fois comme l'observateur médusé de ce spectacle fascinant, et en même temps comme faisant partie intégrante du paysage, spectateur et acteur du film qui se joue devant moi.
Et pourtant, tout cela ne m'apparaît ni comme illusoire, ni comme hallucinatoire ! J'éprouve devant ce spectacle l'impression d'une authentique véracité, une réalité bien plus réelle que ma réalité habituelle, plus profonde, plus originelle, comme un retour à une source dont je ne serais qu'une infinitésimale émanation. Je me vis comme la particule issue du Big-Bang, le cosmonaute en apesanteur dans l'espace, et je réalise à travers mon expérience présente autant la relativité de mon existence, que mon appartenance à cette universalité.
Je reste dans cet état de flottement durant un temps que je ne saurais définir. Mais le monde physique se rappelle à moi, et me ramène au présent dans la Maloca, au cœur de cette cérémonie. A côté de moi, certains ont déjà commencé leur travail. J'entends des éructations et des efforts de vomissements abondants et répétés. Je perçois que certains en ont gros sur le cœur, et qu'ils ont besoin de l'évacuer. Je ressens leur pénible labeur, combien cela semble leur être violent et difficile à traverser, car la purge ne s'interrompt quelques instants que pour mieux reprendre ensuite. Je compatis sincèrement avec eux, ayant déjà vécu ce qu'ils traversent. Moi-même, je ne me sens que peu balloté au niveau digestif, mais j'ai bien en mémoire combien j'ai pu parfois être éprouvé au cours de cérémonies précédentes.
Et je n'oublie pas que, aussi exigeant ce travail soit-il, celui-ci est salvateur et participe d'un nettoyage intérieur. Il s'impose à nous, selon différentes modalités en fonction du travail que nous avons à mener. Plus nous le refusons, plus nous cherchons à l'éviter, plus il nous apparaît pénible et même effrayant. Plus nous l'acceptons pour ce qu'il est, faisant partie intégrante du processus de purification, plus nous trouvons force et volonté à le mener à bien et jusqu'au bout.
Au vu de l'abondance de ce que rejette mon voisin, je me demande ce qu'il a bien pu traverser dans sa vie pour en avoir tant à éliminer. J'éprouve alors pour lui une profonde bienveillance, et l'encourage silencieusement : Allez courage, mec ! Tout cela c'est pour ton bien.
J'entends les icaros se succéder, chantés alternativement par un curandero puis un autre, accompagnés par les différents instruments que chacun possède. Les yeux désormais ouverts, la nuit est noire et je ne distingue rien ou presque. Seuls luisent les mapachos sur lesquels tirent les différents curanderos. Pour autant, un certain mouvement anime l'assemblée. Je les entends par moments se lever et circuler au sein du groupe, allant rencontrer l'un ou l'autre des participants, en fonction de ce qu'ils ont perçu de où celui-ci en est, du travail que chacun est en train de mener. Je les entends réaliser alors certains rituels auprès d'eux, afin d'accompagner ce processus de nettoyage et de libération de choses enfouies à l'intérieur.
C'est désormais mon tour. Le curandero se met face à moi et me signifie sa présence en venant poser sa main sur mon crâne. Je me redresse, me tiens droit, prêt à recevoir le soin. Je vois son mapacho rougir, puis il me souffle trois bouffées au niveau de la fontanelle. Il en souffle d'autres sur le reste de mon corps, ainsi qu'au creux de mes mains qu'il a jointes en forme de coupe. Je l'entends ensuite agiter frénétiquement son éventail de feuilles sur l'ensemble de mon corps, ma tête, mes épaules, mon buste, mes jambes, tel un balai qui viendrait m'épousseter. Il prend ensuite dans sa bouche une gorgée d'Agua de Florida, une eau florale délicieusement parfumée, qu'il vient me cracher énergétiquement en petites gouttelettes sur le corps et sur le visage. Son rituel terminé, je l'entends s'éloigner et regagner sa place.
Parfois, le curandero reste quelques secondes auprès de moi, prend le pouls de mon état, puis s'en va. A d'autres moments, il reste plusieurs minutes, accomplit quelques rituels de nettoyage, s'apprête à repartir, revient vers moi car quelque chose l'a interpellé, vient terminer son travail.
Que perçoivent-ils ? Comment se repèrent-t-ils dans cette obscurité ? Pourquoi se lèvent-t-ils subitement afin de se diriger, dans le noir et d'un pas déterminé, vers telle personne plutôt que telle autre ? Comment estiment-t-ils qu'à ce moment il faut qu'ils interviennent auprès de moi, et que le reste du temps ils me passent devant sans s'arrêter ? Là réside le savoir mystérieux du curandero, dans sa capacité à percevoir des choses que le commun des mortels ne perçoit pas. Là réside sa compétence à entrer en communication avec le monde de l'invisible, à se laisser guider par lui dans l'exercice de son art.
Passé un temps indéfini, chacun est appelé successivement devant l'un des curanderos pour peaufiner le nettoyage. Dans cette nuit noire, je ne vois toujours rien, mais j'entends des participants se déplacer pour rejoindre celui qui les a appelés par leur prénom. Chaque rituel dure une bonne dizaine de minutes, voire plus selon les personnes. Un curandero situé en face, à l'opposé dans la Maloca, retient tout particulièrement mon attention. A chaque nouvelle personne qu'il prend en charge, je l'entends générer des raclements de gorge gutturaux et très sonores. Il réalise des aspirations énergiques à pleins poumons, comme s'il aspirait du venin, qu'il recrache ou vomit bruyamment ensuite dans un seau à côté de lui.
Il semble prendre à son compte de terminer le processus de purification, de tout ce que le pratiquant n'est pas parvenu à évacuer par lui-même. Les bruits qu'il produit sont fascinants et terrifiants à la fois, cela ressemble à un travail d'exorciste, et je me demande quel mal immonde et très profond il va chercher. J'admire sa capacité et son courage à bien vouloir faire ce travail peu ragoutant à la place du participant, qui semble lui provoquer des relents à s'en générer d'intenses hauts-le-coeur.
C'est à mon tour, et je rejoins le curandero juste à ma gauche. Celui-ci réalise alors un ensemble de rituels alliant les puissances de l'eau, de la terre, du vent et du feu, pratiquant sur moi de multiples sopladas de tabac, des projections d'Agua de Florida, des balayages de mon corps, tout en chantant un icaro particulier qu'il me dédie. Je me laisse complètement aller à ce soin si particulier, en plein abandon et réceptivité, sans chercher à le saisir ni l'analyser par mon esprit.
La cérémonie se termine. Je n'ai aucune notion du temps que nous avons passé. Quelques bougies sont allumées. Nous sommes tous dans un état second, exténués, mais satisfaits du travail réalisé. Les curanderos rassemblent leurs affaires en discutant amicalement. Il y a pour eux comme un retour à une normalité, légère et fluide, qui détend rapidement l'atmosphère. Je m'approche de celui qui m'a impressionné, un grand gaillard bien portant, et lui fait part de mes impressions. Il me répond avec une profonde modestie, comme si ce qu'il avait fait n'était pas finalement si terrible que ça. Nous nous saluons avec beaucoup de respect.
Nous continuons à échanger entre pratiquants, tandis que nous sommes invités à rassembler coussins et tapis. Le jour va bientôt se lever, et il est important désormais de se reposer. Je vais d'abord éliminer ce qu'il se doit d'évacuer aussi par le bas. Puis je viens m'allonger à même le sol dans la Maloca, afin de récupérer quelques forces. La retraite commence dès demain matin. La nuit est courte, étrange, agitée par tout ce que nous avons mis en mouvement durant cette soirée.
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Ici, c'est que de l'IP : de l'Intelligence Personnelle.
Humaniste convaincu, quelles que soient les potentialités de l'IA, je crois qu'il est important de ne pas se laisser déposséder de ce que nous avons de plus précieux : notre conscience du monde, de nous mêmes, et notre capacité à penser par nous mêmes.
Tout ce que j'écris défends donc ce combat : explorer les potentialités de notre propre conscience.
Alors respectez- vous, respectez moi ! tout ce qui est écrit ici doit, en cas de reprise, respecter les droits d'auteur et me citer comme tel.
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Car ce qu'il y a de bien avec l'intelligence humaine, c'est que plus elle est partagée, plus elle aide à se faire grandir mutuellement !
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