Entretien avec Stacey Kent
Entretien avec Stacey Kent
À l’occasion de la venue de Stacey Kent à la Cité des Congrès de Nantes le 9 avril 2026, j’ai pu m’entretenir avec la chanteuse américaine, qui présentera ce soir-là son nouvel album A Time for Love, attendu quelques jours plus tôt. Une conversation douce et lumineuse, à l’image de sa musique, où elle évoque son rapport intime aux langues, son goût pour la simplicité, son lien profond avec la France et la manière dont elle conçoit l’art comme un refuge dans un monde agité.
Avec plus de deux millions d’albums vendus et un demi‑milliard d’écoutes en ligne, Stacey Kent s’est imposée comme l’une des voix majeures du jazz contemporain. Nommée aux Grammy Awards, célébrée sur les scènes du monde entier, elle poursuit une trajectoire singulière, façonnée par la littérature, les voyages et une sensibilité rare. Francophone et francophile, elle a construit au fil des années un répertoire multilingue où se croisent chanson française, standards américains et influences brésiliennes.
Dans Presse Océan, vous retrouverez prochainement une version resserrée de cet entretien. Ici, je vous propose la version intégrale, sans coupe, telle qu’elle s’est déroulée : un échange où Stacey Kent revient sur son parcours, son travail avec Jim Tomlinson et Art Hirahara, la genèse de A Time for Love et cette conviction qui la guide depuis toujours — créer du lien, offrir un moment suspendu, partager une émotion.
Une rencontre qui précède un concert très attendu à Nantes, avant une tournée internationale qui s’annonce déjà comme l’un des temps forts du printemps jazz.
Précision importante : Stacey Kent s’exprime en français avec une grande aisance, même si sa syntaxe reste parfois teintée de son anglais natal. J’ai choisi de ne pas trop lisser ses propos afin de préserver la musicalité de sa parole et la sincérité de sa personnalité.
ENTRETIEN AVEC STACEY KENT
©Sara Pettinella

Racontez-moi ''Stacey Kent''.
Stacey : Je suis quelqu’un qui adore partager. La musique, une atmosphère, de l’humanité, quelque chose dans l’air plein de tendresse… et les chansons pleines de mélodies qui nous vont bien, un peu romantiques, qui nous font voyager. J’aime bien. Moi, j’ai toujours été une personne qui avait besoin de la musique : soit pour me soulager, pour voyager ou pour me soigner. Alors maintenant, comme adulte et musicienne avec ma carrière, c’est égal. C’est-à-dire que ma sensibilité n’est pas différente de celle que j’avais jeune, avant d’être chanteuse. Et voilà : sur scène, c’est la même chose.
Vous chantez en français, en anglais, en portugais… Pour vous, chaque langue raconte‑t‑elle une histoire différente ?
Stacey : Oui et non. Vous comprenez ce que je veux dire, parce que pour tous c’est pareil : la personnalité de quelqu’un, c’est sa bouche. Mais en même temps, chaque langue offre quelque chose de différent, parce qu’il y a des phrases qui sont différentes et, plus important encore, il y a des muscles qui bougent différemment. Alors ça nous mène ailleurs. C’est subtil, c’est quelque chose de très petit, et en même temps ça change des choses.
Alors quand je chante en français, il y a des chansons que, si on essayait de faire une traduction, des fois ça marche très très bien, et d’autres fois ça ne marche pas du tout. Et ce n’est pas juste à cause des références culturelles, mais aussi à cause des sons.
Quand je pense aux chansons, par exemple Raconte‑moi, qui a été écrite pour moi pour un album que j’ai enregistré en 2010 exclusivement en français, je pensais beaucoup à cette époque-là à ce sujet. Parce qu’il y a des chansons comme C’est le printemps et aussi It Might As Well Be Spring qu’on peut chanter dans les deux langues. Mais chaque chanson est différente. Je dirais qu’en français, c’est un tout petit peu plus mélancolique.
C’est comme If You Go Away et Ne me quitte pas. Selon les paroles, mais aussi selon le sens. Ne me quitte pas, c’est absolu. If You Go Away, c’est conditionnel. Alors il y a une espèce d’optimisme. Et même dans la gorge, ça forme les sons différemment.
Pour moi, en tant que chanteuse, c’est… vous voyez, c’est un peu difficile à expliquer. Mais subtilement, je dirais qu’il y a des différences. Et pour moi, ça me donne beaucoup de richesse d’avoir l’opportunité, les occasions, de chanter dans des langues différentes. Mais j’étais étudiante en langues avant, alors c’est un peu différent pour moi si on compare à quelqu’un qui n’a pas passé sa vie à étudier les langues.
Dans votre parcours, la littérature est‑elle arrivée avant la musique ?
Stacey : Pour moi, personnellement, absolument. Parce que ma mère était prof de littérature. Et pour ça, quand on était jeunes, à la maison, le soir, on était là devant ma mère avec des livres, à lire à haute voix, moi avec mes sœurs et mon frère. Alors la littérature a toujours été un chemin très important à la maison. On partageait des histoires. On racontait des histoires.
Je vous donne un exemple très important pour moi, parce que ça fait vraiment partie de mon histoire en particulier : ma mère voulait qu’on lise, et on dirait que je lirais un chapitre, puis quelqu’un d’autre. Par exemple un roman de Dickens : un jour moi, le lendemain mon frère, le lendemain ma sœur. Voilà, vous voyez la scène.
Et ce que j’ai découvert très jeune, c’est que même quand je lis le même livre que mon frère à côté de moi, ma manière d’entrer et de partager l’histoire est différente de la sienne. Et ça m’a appris très jeune qu’avec ma voix, avec la personne que je suis, je pourrais présenter une histoire un peu différente de lui. Ce n’est pas fait exprès. C’est juste comme ça. Voilà.
Cette expérience a‑t‑elle influencé votre manière d’interpréter une chanson ?
Stacey : Peut‑être que ça m’a donné… ça m’a donné la capacité de présenter les chansons, même des chansons qui ont été écrites ou composées beaucoup d’années avant ma naissance, avec ma sensibilité à partager, qui va donner à l’auditeur un autre moyen d’entrer dans la chanson.
Je pense à une citation que j’aime beaucoup, et je suis sûre que c’est Tarkovski, le cinéaste, qui a dit : « Si le même livre est lu par mille personnes, ce seront mille livres différents. » Voilà. C’est tout à fait subjectif. Si je chante une chanson, c’est mon univers que je crée, mais il va aux oreilles des auditeurs qui vont l’interpréter selon leur vie, leur chemin. C’est ça que j’aime. Il y a beaucoup, beaucoup de couleurs dans ce théâtre, parce que nous partageons la même chanson, mais différemment.
Vous avez commencé le piano quand vous étiez enfant ?
Stacey : J’ai joué du piano, et maintenant de la guitare. Mais d’abord, j’étais chanteuse. Et même avant d’être chanteuse, j’étais déjà chanteuse quand j’étais jeune, parce que mes amis voulaient m’entendre. Ils, elles, me demandaient à l’école de chanter pour eux, dans un moyen un peu intimiste. Et c’est toujours comme ça.
En concert, des fois je joue de la guitare. Pour l’instant non, parce que je me suis fait mal au doigt de la main droite. Alors je ne joue pas en ce moment. Mais des fois je suis sur scène avec ma guitare. Et voilà.
C’est donc dans l’enfance que vous avez compris que votre voix avait quelque chose de particulier ?
Stacey : Oui, mais je n’avais aucune idée de ce que je faisais à ce moment‑là. Aucune idée. C’était tout à fait naturel pour moi de partager des histoires, la musique, les mélodies avec ma voix.
Mais vous savez, ma famille n’est pas une famille de musiciens. C’est une famille de gens qui aiment la musique. Il y avait beaucoup de musique à la maison, beaucoup, beaucoup. Et j’ai des sœurs et des frères plus âgés. Alors j’étais influencée par les chansons, les musiciens, les artistes qu’ils écoutaient, et aussi mes parents.
Nous étions très proches du Metropolitan, la maison de l’opéra à New York. Alors j’étais influencée par la musique de mon père et de ma mère, la musique classique, et aussi par mes frères et sœurs. Mais je chantais n’importe quoi à cette époque‑là, sans savoir ce que je faisais, sans avoir une idée que je chanterais un jour, sans me poser de questions particulières. C’était juste quelque chose de naturel.
Et sans avoir une famille de musiciens, je n’avais même aucune idée qu’on pouvait être musicien. Vous voyez ? C’était plutôt une famille d’académiques. Je suivais ma mère. Je pensais, à l’école, à l’université, que je serais… je ne sais pas, prof ou interprète, parce que j’aimais beaucoup les langues très jeune aussi. Alors je ne savais pas que ce serait une possibilité. C’est beaucoup plus tard que j’ai découvert cette idée, que je pourrais chanter.
À quel moment avez‑vous réalisé que vous pouviez en faire votre métier ?
Stacey : C’était vraiment après l’université, après avoir reçu mon diplôme. J’étais en Allemagne, puis en Angleterre pour visiter des amis. Et j’ai vu un cours à Londres, un cours d’un an offert, au Guildhall School of Music. Et j’ai pensé : « Oh wow, je pourrais faire ça pendant un an. » Je n’étais même pas sérieuse à ce moment‑là. Je pensais que ce serait chouette d’étudier la musique un an, parce que je n’avais jamais fait un cours de musique officiel. Vous voyez ?
Comme je disais tout à l’heure, je jouais du piano à la maison, c’était un hobby. Alors j’ai décidé de faire ce cours. Ils m’ont acceptée. Je ne savais même pas qu’ils m’accepteraient, parce que j’étais la seule personne dans ce cours qui n’avait pas un diplôme de musique.
Mais j’ai fait le cours, et après je suis tombée amoureuse. Il y avait Jim dans ce cours aussi. Et voilà. C’était encore la jeunesse, mais après mon diplôme, j’ai pensé : « Wow, je pourrais faire ça. » Et j’ai commencé à recevoir des invitations pour chanter. C’était le bouche‑à‑oreille. Tout ce qui s’est passé pour moi, c’était un peu par surprise.
Votre nouvel album, A Time for Love, sort le 3 avril. Qu’est‑ce qui a donné naissance à ce projet ?
Stacey : Il y a deux choses que je voudrais partager. D’abord, en 2021, j’ai enregistré un album avec Jim Tomlinson et Art Hirahara, mon pianiste. Un album très intimiste, juste nous trois, qui s’appelle Songs From Other Places.
Jim, Art et moi, on joue ensemble depuis longtemps. On est de très bons amis. On a un dialogue très fort entre nous sur scène, même avec d’autres musiciens, mais au centre, nous trois, on avait dit qu’un jour on enregistrerait quelque chose de très intimiste. Et en 2021, c’était une opportunité parfaite, parce que c’était juste pendant et après la fin du Covid.
Dès qu’on a commencé, on savait déjà qu’on n’avait pas fini cette histoire entre nous trois. J’adore… je ne peux même pas expliquer la force d’émotions de faire quelque chose d’aussi intimiste que ça, mais aussi plein, plein, plein de musique. Parce que vous écoutez tout, mais je veux dire tout. Et je suis là, un peu vulnérable. Juste moi. Il n’y a pas de batterie. C’est vraiment une histoire entre moi et le monde qui écoute, et mes deux collègues à côté de moi.
Et je savais, après Songs From Other Places, qu’on avait encore plus à dire ensemble. Et même A Time for Love, on n’a pas fini. Je sais que, pas l’année prochaine, mais dans quelques années, on va continuer. Parce qu’on fait beaucoup, beaucoup de collaborations différentes. Des fois on est neuf sur scène, des fois soixante avec un orchestre, des fois cinq ou six. Et chaque fois, l’atmosphère est un peu différente. Mais à trois, c’est fort. Peut‑être ma collaboration préférée.
Alors pour A Time for Love, il fallait faire quelque chose d’incroyablement intimiste mais fort. Parce que je pense que ce n’est pas un secret, ce n’est pas qu’il faut en discuter beaucoup, mais le monde est un peu chaotique. Et j’avais besoin… oui, je dirais que A Time for Love, c’est un besoin. Une nécessité. De prendre cette chanson, de prendre cette forme de trois musiciens, et de raconter cette histoire qui est tout simplement A Time for Love.
Parce que quand le monde brûle, il faut créer de l’art. Même si on est artiste ou pas artiste. Tout le monde doit le faire : danser dans le salon, faire quelque chose au jardin, chanter en préparant le dîner… n’importe quoi. Ou venir en concert. Quand le monde est comme ça, il faut, même avec plus d’intensité, créer. Voilà.
Mais ce que je veux dire, c’est que je voulais utiliser un mot, mais je l’ai évité parce que je ne savais pas comment le dire en français directement. C’est balancer…, balancer le monde, balancer l’univers. Il y a un mot comme ça. Je vais chercher dans le dictionnaire après (rires). Mais vous voyez ce que je veux dire. Je voulais chercher ce mot en français, parce que bon, il y a plein de trous dans ma langue française, vous voyez. Il y a du vocabulaire qui me manque, des fois, bien sûr.
Après 13 albums studio, qu’est‑ce qui vous pousse encore à entrer en studio ? Est‑ce un besoin d’explorer ? Craignez‑vous de vous répéter ? Qu’éprouvez‑vous en entrant dans un studio ?
Stacey : Toujours, je dirais que c’est la même réponse : c’est un besoin. Je n’ai pas peur de me répéter. Je vais expliquer pourquoi, et peut‑être que c’est un peu la réponse à une question à laquelle on a déjà répondu.
Dans ma jeunesse, le fait que je racontais des histoires pour mes sœurs, mon frère, ma mère, et que je savais que j’avais une voix particulière, ma manière de voir le monde et de l’expliquer… je ne suis pas une artiste qui a besoin d’inventer quelque chose de nouveau à chaque fois. Vous voyez ? Ce n’est pas quelque chose de négatif sur les autres artistes. Parce que c’est ça, la beauté : nous sommes tous différents.
Il y a des gens qui disparaissent pendant des années et reviennent avec un nouveau son. C’est leur joie. Je dirais, pour comparer, qu’il y a des gens qui veulent voyager chaque année dans un pays différent, pour découvrir des nouvelles choses. Et il y a d’autres gens qui veulent revenir à la même auberge, voir la même famille qui la tient, voir la plage ou la forêt qu’ils connaissent déjà très bien, et explorer profondément la même chose. Vous voyez ? Les deux extrêmes. Nous sommes tous un peu comme ça.
Moi, je n’ai pas peur du tout d’explorer la même chanson. Par exemple, des fois — pas souvent — j’ai réenregistré des chansons que j’avais déjà enregistrées. Et je sais que dix ans après, je suis plus âgée, plus adulte, je vois le monde avec cette vision de quelqu’un de cette année maintenant, au lieu de la jeune femme d’avant.
Par exemple, il y a une chanson qui est vraiment une réflexion de vie, qui s’appelle Landslide, que je chantais il y a presque vingt ans. Il y a vingt ans, je voyais le monde différemment, parce que j’ai beaucoup, beaucoup plus d’expérience maintenant. Et j’ai dit à Jim et Art : « Je veux rechanter cette chanson. » Et nous avons décidé de refaire une autre version, un autre arrangement. Et c’est subtil. C’est la même chanson, mais quand je la chante, je vous jure, c’est profondément… il y a une intensité différente aujourd’hui. Et ça me nourrit.
Voilà. Et c’est pour ça qu’à chaque fois que j’entre dans un studio, c’est toujours quelque chose de nouveau. Toujours. Parce qu’aujourd’hui, je suis une personne différente de celle qui est entrée l’année dernière. Ça, j’aime.
Votre voix est souvent décrite comme nuancée et minimaliste. En avez‑vous conscience, ou est‑ce simplement naturel ?
Stacey : C’est naturel. Je ne fais pas exprès. Je suis gauchère, je suis cette taille, je suis cette forme, je suis cette personne avec des yeux bleus. Je me compare plutôt à quelqu’un qui chante de la folk. C’est‑à‑dire que la manière dont je veux chanter, c’est avec ma voix. C’est pour ça que je n’ai pas choisi le théâtre ou l’opéra. Ça, c’est magnifique, mais ce n’est pas moi. Ma personnalité, c’était plutôt de partager qui je suis, au lieu de m’habiller différemment.
Je suis plutôt quelqu’un qui est à la maison avec ma famille, la même personne qui entre sur scène. Ça, j’aime. C’est ma manière. Mais quand je vois les gens à la maison de l’Opéra à Paris, Londres, New York, avec ma famille, et je vois ces personnages fantastiques, qui sont absolument des personnes différentes de celles qu’ils interprètent sur scène… c’est autre chose. Le monde est énorme, plein d’artistes qui font des choses différentes. Moi, c’est plutôt folk. Voilà.
Y a‑t‑il un morceau de votre nouvel album que vous avez particulièrement hâte de faire découvrir au public sur scène ?
Stacey : Oui, absolument. Il y en a plein. What Goodbye Is For est une chanson qui a été écrite pour moi, absolument personnellement, par mon mari et aussi Clive Colman Marker, qui compose des paroles pour moi, que je n’ai pas encore chantée sur scène en France. Elle est super nostalgique, tendre, mélancolique. Je l’adore. Et j’ai hâte de la partager pour la première fois.
Et aussi As de Stevie Wonder, que je n’ai pas encore chantée sur scène en France. J’ai hâte de la partager. Elle est magnifique.
Il y a toujours la joie d’être sur scène et de partager. C’est comme… si je peux faire une comparaison : c’est comme si quelqu’un arrive chez vous et n’a jamais vu l’endroit où vous habitez, et vous voulez dire : « Venez avec moi, je vais vous montrer ça, j’ai un jardin, là il y a le musée… » Tout ce que vous voulez partager avec quelqu’un que vous aimez. C’est un peu comme ça pour moi sur scène. Je veux dire : « Venez avec moi. » Parce que ça me fait du bien de créer la musique, et j’aime inviter les gens à venir avec moi.
Même la chanson que j’ai choisie pour être l’ouverture de l’album, Lucky To Be Me, c’est vraiment une invitation. Alors sur scène, je vais faire tout ça.
Écrivez‑vous aussi vos propres chansons ?
Stacey : Non, pas du tout, je suis absolument interprète. Comme la jeune fille qui lisait pour ma mère les livres de Dickens, la poésie et tout ça. Je ne suis pas quelqu’un qui écrit. C’est amusant que vous me demandiez ça, parce que nous avons un jeu à la maison, moi et Jim. Nous avons des petits livres à côté de nos lits — c’est un petit… comment est‑ce qu’on dit ? Un bouquin… je ne sais plus… a little book.
Un carnet ?
Stacey : Oui, un carnet ! Avec un stylo. Ce sont nos livres de réflexion. Et chaque nuit, nous écrivons une phrase, ou dix, ou deux pages. Ça peut être n’importe quoi : un peu de poésie, un peu la réflexion de la journée. On écrit, et puis on échange. Nous deux, on lit à haute voix à l’autre.
Et c’est marrant, parce que même si on a passé la journée ensemble, la manière dont nous avons vu la journée va être un peu différente. Alors on lit l’un à l’autre. J’écris, et peut‑être que ça va être un peu de poésie, sans beaucoup de pensée, sans beaucoup de réflexion — c’est‑à‑dire que je ne prends pas trente‑cinq minutes pour l’écrire. Mais voilà, j’aime ça. Mais sur scène, j’interprète. J’aime les paroles. J’aime la musique. Et c’est pour ça que je le fais.
Et lorsque vous chantez les mots de Kazuo Ishiguro, notamment quand il écrit sur la mémoire ou la nostalgie, est‑ce que cela vous oblige à revisiter vos propres souvenirs ?
Stacey : Oui et non. Il est incroyable, Ishiguro. Incroyable ! La manière dont il voit le monde… il peut voir les détails comme personne d’autre que je connais. Il me connaît très, très bien, parce qu’on est de très bons amis. Même avant d’avoir cette amitié, il me comprenait. C’est pour ça, je pense, qu’il écrit des dialogues aussi forts, vous voyez.
Et quand il écrit pour moi, je dirais que ça ne touche pas les détails spécifiques de ma vie. Ce n’est pas que ça me fait rappeler des moments précis, mais les émotions, si. Alors c’est plutôt abstrait. Mais comme il me touche vraiment au profond de mon âme, dedans…
Et ce qui est extraordinaire, même aujourd’hui — parce qu’on est là ensemble depuis des années maintenant — c’est qu’il a commencé à écrire des paroles pour moi en 2006. Et il continue aujourd’hui avec Jim à composer les chansons. Ça aurait pu très facilement ne pas se passer, vous voyez ? Parce que j’ai rencontré Ishiguro un peu par hasard. Sans ça dans ma vie, ma vie serait complètement différente.
Alors c’est ça, la vie aussi : pour nous, pour tous les êtres humains, ce qui se passe le mercredi peut changer tout pour le jeudi, et pour le futur. Vous voyez ce que je veux dire ? Alors ça me donne aussi un peu un sens d’optimisme, parce qu’on ne sait jamais ce qui va se passer le lendemain.
Ishiguro, ce qu’il me donne, c’est une espèce de réflexion… Il veut écrire des chansons un peu comme ça, vous voyez ? Où il y a la personne, la protagoniste, qui est là à parler à haute voix à leur amant passé, peut‑être. Mais vraiment pour essayer de comprendre ce qui se passait dans leur vie. Alors ça fait une autre manière de réflexion. Mais c’est fort. C’est incroyable ! Ça m’étonne même aujourd’hui.
Est‑ce plus intime pour vous d’interpréter des standards ou des chansons écrites pour vous ?
Stacey : J’ai besoin des deux. J’en ai besoin. C’est vraiment une nécessité. Et ce que j’adore, c’est de créer une setlist, une liste de chansons pour la nuit, et de sauter d’une chanson à un standard, puis à une chanson française, puis au bossa nova, au Brésil, et aussi aux chansons qui ont été écrites pour moi. Alors je saute, et je ne pourrais pas faire l’un sans l’autre.
Vous avez enregistré Raconte‑moi en français. Chanter dans une autre langue, est‑ce pour vous une liberté ou une contrainte ?
Stacey : Il y a une liberté qui n’existe nulle part ailleurs, et je vais expliquer pourquoi. La liberté, c’est que le fait que je parle français, que je comprends le français, que je lis le français, mais que ma vie quotidienne n’est pas en France… ça veut dire que je peux entrer à l’intérieur de cette poésie sans avoir de préconceptions. C’est ça, la liberté.
C’est un espace très positif d’avoir des trous dans ma vie culturelle. Par exemple, je vous donne un exemple : j’ai créé cet album. Je savais plus ou moins quelles chansons je chanterais sur Raconte‑moi, mais ma maison de disque m’avait aussi envoyé des chansons pour suggérer. Et un jour, ils m’ont envoyé la chanson de Barbara, Le mal de vivre. À cette époque‑là, je connaissais assez bien Jacques Brel, mais je ne connaissais pas du tout Barbara. Je ne savais pas qu’elle existait.
Et j’ai entendu cette chanson qu’on m’a envoyée pour la première fois, et je vous jure, j’étais complètement bouleversée. Sans savoir si cette chanson avait été composée en 2010 ou en 1960. Je n’avais aucune idée. Alors c’est‑à‑dire que je pouvais écouter cette chanson dans un sens complètement pur. Sans savoir l’histoire, sans savoir la voix qui avait chanté cette chanson. Et j’ai téléphoné à ma maison de disque — à cette époque‑là c’était Blue Note Records — et j’ai dit : « Mais qu’est‑ce que c’est, cette chanson ? » Et ils ont ri, ils ont ri, parce que c’était très, très connu. Et pour moi, j’étais comme enfant. J’étais comme bébé, avec cette pureté de la chanson. J’ai écouté les paroles, et je pleurais, et j’étais transportée, bouleversée.
Et voilà : quelle liberté. Parce qu’il y a très peu de chances que quelque chose comme ça se passe aux États‑Unis avec une chanson aussi connue que ça. C’est pour ça que je voulais la chanter. J’ai dit : « Moi, j’ai besoin de cette chanson. » Parce que c’est un peu ma chanson. C’est‑à‑dire que c’est une douleur énorme, avec une opportunité d’espoir énorme. Et cette balance — encore une fois, je voulais utiliser ce mot que je ne sais pas comment dire en français, peut‑être equal system, mais je ne sais pas — de balancer ces émotions dans la vie… c’est ça, la liberté.
Mais je dois travailler beaucoup, beaucoup, beaucoup pour être à l’intérieur. Parce que je ne veux pas réfléchir quand je chante en français. Je ne veux plus penser à des choses comme ma grammaire ou l’accent. Tout ça doit sortir. Je ne peux pas trop penser. Je dois être là, juste avec la poésie. C’est pareil en anglais. Je ne veux pas réfléchir. Dès que je suis sur scène ou devant le micro, toutes ces pensées doivent partir.
Avez‑vous l’impression que le public français écoute le jazz différemment du public américain ?
Stacey : Je dirais plutôt que les gens qui viennent me voir — soit en France, soit au Brésil, soit en Asie, soit aux États‑Unis — sont un peu des êtres humains qui partagent une sensibilité. Je dirais plutôt que c’est ça, au lieu de dire “les Français” ou “les Américains”. Vous comprenez ? Il y a des gens qui veulent entrer dans cette atmosphère avec moi, qui aiment cette musique. Parce que nous sommes tous différents : il y a des gens qui ne veulent pas écouter ce type de musique, ou un autre type de musique, qui ne veulent peut‑être pas quelque chose d’aussi intime.
Et voilà. Je dirais que c’est ça qui compte. Et c’est pour ça que je… parce que je voyage beaucoup, beaucoup — j’ai chanté dans plus de soixante pays — alors j’ai vu assez du monde. Et ce que je vois, c’est que c’est ça, le privilège de ce que je fais avec ma vie. Parce que là, dans la vie politique par exemple, on essaye… c’est quoi le mot… de marquer les différences entre les êtres humains. Et moi, je suis quelqu’un qui peut voir toutes les choses qui sont pareilles chez les êtres humains. Parce qu’il n’y a pas de frontière dans l’art. Pas du tout.
Vous avez été faite chevalier des Arts et des Lettres. Qu’est‑ce que ce titre représente pour vous ?
Stacey : Waouh. C’était quelque chose d’énorme pour moi. Vraiment un honneur énorme. Parce que c’était très, très personnel. Une tristesse que je partage, c’est que mon grand‑père a grandi en France et a passé beaucoup d’années en France. Et c’est pour ça que j’ai appris le français, la langue française. Et c’est ça qui m’a lancée dans les études de langues, grâce à lui. Parce que la France lui manquait beaucoup, et il voulait partager la France avec moi.
Alors j’avais la culture française à la maison quand j’étais jeune, et la langue française. Parce que dès qu’il m’a appris la langue, il ne parlait que français avec moi. Alors le français a toujours fait partie de ma vie. Même sans avoir une carrière comme chanteuse, je parlerais français dans ma vie personnelle.
Et recevoir le titre de chevalier, ce jour‑là… je voulais être là avec lui. Mais il est déjà parti de la planète. C’était juste après sa mort. J’étais très, très heureuse, mais aussi un peu mélancolique, parce qu’il n’était pas là pour voir que je suis devenue cette personne qui était un peu invitée à la culture, adoptée par la France. Alors j’étais très fière. Et c’était une fierté pour lui aussi, parce que c’est vraiment grâce à lui que j’ai reçu cet honneur.
Les chansons que vous jouez sur scène, sont‑elles réinterprétées ou fidèles à l’album ?
Stacey : Je n’ai pas encore… c’est‑à‑dire que j’aime aussi la liberté de laisser… bon, bien sûr, plus ou moins je sais ce que je vais chanter. Je vais chanter des chansons de l’album, et des choses que je n’ai pas encore enregistrées, qui sont toujours là, et des choses que j’ai déjà enregistrées. Et aussi les petites demandes.
Ce qui est important, c’est que les gens me trouvent sur les réseaux sociaux. Ça, j’adore, parce qu’ils s’engagent avec moi. Ils sont là et ils me disent : « Oh, si si, je connais cette chanson depuis 2010, que vous avez enregistrée. Je ne l’ai jamais entendue sur scène. Est‑ce que vous pourriez la chanter cette nuit‑là ? »
J’écris ces chansons sur mon iPhone, et j’essaye de partager les chansons qui sont des demandes aussi. Mais je n’écris pas la setlist, la liste des chansons, jusqu’au dernier moment. Et aussi même sur scène, parce qu’on se connaît très bien, moi et les artistes, les musiciens, je peux changer selon l’humeur, l’atmosphère du théâtre. Et c’est pour ça que je laisse des petits espaces vides pour choisir selon la nuit.
Et les chansons françaises ? Vous en avez parlé un peu tout à l’heure, mais comment les choisissez‑vous ? Par exemple, dans votre nouvel album, il y a La Javanaise de Serge Gainsbourg : est‑ce votre choix ou une suggestion ?
Stacey : C’est moi qui l’ai choisie. La Javanaise, je la connais depuis toujours, grâce à mon grand‑père aussi, parce qu’il adorait la poésie et la musique. Et La Javanaise… je savais qu’un jour… d’ailleurs c’est marrant que cette chanson paraisse sur un album en 2026, parce que je connais cette chanson depuis toujours.
Mais vous voyez, on a beaucoup de patience. C’est‑à‑dire que je sais qu’il y a des chansons qui sont sur une liste, que je chanterai dans le futur, parce que j’ai besoin des autres chansons. Et il y a toujours un moment parfait pour choisir une chanson. Je voulais que La Javanaise soit sur cet album. Je ne sais pas pourquoi avant. On ne peut pas expliquer pourquoi. C’est juste… comme je disais tout à l’heure, c’est un peu comme… vous avez un jeu, là, pour les apparitions, en France, qui s’appelle le Ouija board. Vous voyez ? Vous savez ce que c’est ?
La planche de Ouija ?
Stacey : Oui, oui, oui. Voilà. C’est un peu comme ça avec les chansons. Je laisse l’atmosphère faire bouger mes mains. Exemple acceptable ? Voilà. C’est comme ça, La Javanaise. Pourquoi pas en 2020 ? Je ne sais pas. Pourquoi pas en 2014 ? Je n’ai aucune idée. Mais 2026, j’en avais besoin. Et c’est pour ça. Personne n’a suggéré celle‑ci, mais j’en avais besoin aujourd’hui. Ça m’amuse. Ça m’amuse beaucoup.
Y a‑t‑il des chansons françaises que vous aimeriez chanter mais qui vous paraissent peut‑être trop monumentales ?
Stacey : C’est ça que je voulais dire tout à l’heure : il n’y a pas une chanson qui est trop monumentale. C’est ça, la pureté d’être une personne hors de la culture, vous voyez ? Parce que j’ai déjà chanté, par exemple, sur mon album en 2017 I Know I Dream, cette chanson monumentale de Léo Ferré, Avec le temps, que j’adore. J’adore cette chanson, le mouvement de cette chanson. Ça m’inspire énormément.
Mais je n’ai pas peur, parce que c’est juste moi et la chanson, rien d’autre. Pas de préconception. Et c’est pour ça que je peux… bon, bien sûr, il y a des moments où je suis un peu timide. C’est‑à‑dire que je dois travailler une chanson sur le niveau de voix, et je veux être assez forte pour la chanter. Mais sur un niveau émotionnel ou de l’histoire, ça m’inspire beaucoup d’être capable de chanter ces chansons monumentales.
Les chansons françaises que vous reprenez sont souvent des standards. Êtes‑vous aussi attirée par des titres plus modernes ?
Stacey : Oui, bien sûr. Mais je n’ai pas l’opportunité, comme les autres, d’apprendre des chansons, parce que — comme je disais tout à l’heure — ma vie quotidienne n’est pas là. Alors je ne suis pas… il y a plein de choses que je ne connais pas. Et c’est pour ça que j’aime quand les gens m’envoient de la musique.
Il y a des jeunes modernes qui écrivent pour moi, par exemple Emily Saxe, qui est une chanteuse moderne et qui, des fois, compose des chansons pour moi. Il y a des gens, vous voyez, sur mes albums, qui ont écrit même aujourd’hui, de la chanson moderne mais inédite, des chansons du jour, d’aujourd’hui.
C’est plutôt un challenge, parce que je n’ai pas l’opportunité de les connaître. La nécessité d’être exposée aux chansons… et ce n’est pas que j’évite, c’est que je dois… il y a plein, plein de choses toujours à apprendre.
Qu’aimeriez‑vous que le public retienne en sortant de votre concert à Nantes ?
Stacey : Tout simplement, je veux partager une nuit intimiste. Je suis là à Nantes assez souvent, alors je connais un peu le public. Il y a des gens qui seront là pour la première fois, et d’autres qui ont déjà assisté à un concert. Et je veux qu’ils aient une nuit de voyage, pleine d’émotions, de communauté, de solitude, mais un peu de tout. De partager surtout la joie. La joie d’être là ensemble.
C’est simple. C’est mon besoin d’être sur scène et de partager avec eux. Mais Nantes, je connais un peu, donc j’ai hâte de les voir encore une fois.
Vous entretenez un rapport particulier avec la ville de Nantes ?
Stacey : Vous savez, en tant que musicien, on est là très vite. On arrive, on part, on arrive, on part… On sait bien comment vivre et profiter avec une vitesse, quoi. Mais c’est vraiment difficile pour moi de dire spécifiquement.
Quand on écoute votre voix, on a l’impression que vous chantez à l’oreille d’une seule personne. À qui chantez‑vous vraiment ?
Stacey : Pour moi, à moi. Pour mes musiciens. Et puis pour les gens qui sont là. Alors il y a trois niveaux. Je chante pour qui veut voyager avec moi, et je chante pour moi‑même.
Alors il y a un aspect très généreux et un aspect très égoïste. C’est‑à‑dire que c’est pour moi et c’est pour eux en même temps. Et ça, ça devient… parce que pour moi, je dois chanter, vous voyez. Toute la journée, je chante. Je chante à la maison, il n’y a personne ici que moi. Alors évidemment, c’est pour moi, parce que c’est la mère nature qui me pousse à chanter. Je ne peux pas expliquer pourquoi, c’est juste un besoin.
Mais le fait — et c’est ça qui me pousse, qui me mène — c’est un désir énorme de partager. Comme je disais au début, vraiment au début de cette conversation, un besoin de partager l’humanité avec d’autres êtres humains. Sinon, je resterais à la maison et je ne chanterais pas sur scène. J’adore le fait que nous puissions partager ces moments de joie ensemble. C’est fort, ça. C’est un privilège inexplicable. Inexplicable.
Nous arrivons à la fin de cet entretien. Y a‑t‑il quelque chose que vous souhaiteriez ajouter ?
Stacey : J’aime beaucoup la sensibilité des Français et des gens qui viennent. Je pense qu’on se comprend. Je pense que ça me va très bien d’être là. Et aussi, c’est quelque chose de personnel, parce qu’il y a toujours mon grand‑père avec moi, sur mon épaule, là, en France.
Alors je pense que c’est quelque chose un peu… ok, je dirais ça : je voyage beaucoup, comme je disais tout à l’heure, mais être en France, c’est peut‑être un peu plus profond. Parce que ça me ramène à l’univers de moi et lui. Et il est peut‑être la personne la plus importante de ma jeunesse. C’est lui qui était vraiment mon idole, mon héros, ma personne préférée. Maintenant il y a mon mari, mais il est à côté de moi.
Voilà. Je partage ça avec quelqu’un qui n’est plus là. J’aime embrasser cette mélancolie de manquer de ça, mais de partager avec quelqu’un qui n’est pas là aussi. Qui était un homme avec une sensibilité très française. Il était vraiment français, mon grand-père. Et c’est pour ça que la France est importante pour moi.
Y a‑t‑il un message que vous souhaitez partager avec les lectrices et lecteurs du journal ?
Stacey : Bon, je le disais déjà, et je vais le répéter, parce que je pense que tout simplement c’est la chose la plus importante en ce moment‑là pour faire la balance au monde : A time for love. A time for love ! C’est pour ça que j’ai choisi ce titre. C’est créé pour nous. It’s a time for love… C’est vraiment authentique, ça. Je pense à ça chaque fois que je me réveille le matin.
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