Analyse n° 4 : Quand l'esclave aime ses chaînes
Les algorithmes, lorsqu'ils privilégient l'émotion à la raison, le sensationnel à la nuance, participent parfois malgré eux à cette dissolution du réel.
[...] nous finissons par aimer les chaînes lorsqu'elles brillent de la lumière du progrès.
Marc-Olivier Caffier, 12/07/2026
Alors certes, d'autres éléments entrent en jeu (j'ai à peine évoqué par exemple la dégradation du niveau de l'instruction qui est constatée dans de nombreux pays, quel que soit leur espace linguistique), et surtout, surtout, surtout, tous les éléments que je viens d'évoquer dans ma publication précédente se sont déjà mis en place dans les sociétés, cultures et civilisations du passé sans avoir eu besoin de technologies modernes et encore moins d'algorithmes liés à l'informatique.
Il serait donc vain de prétendre accuser ces pauvres algorithmes d'être responsables à eux tout seuls de tous les maux de la société actuelle. Rappelons-nous : les algorithmes ne sont que des outils de calcul, de raisonnement, d'analyse et d'évaluation. Ils ne servent jamais qu'à ce à quoi on veut bien les faire servir. Comme n'importe quel outil, ils ne sont qu'aussi bons, ou aussi mauvais, que l'usage qu'on en fait. Et pendant des siècles, voire des millénaires, personne n'a jamais eu besoin d'algorithmes pour subjuguer, asservir et dominer des populations entières, parfois sur de vastes empires.
Mais cela dit, on ne peut nier que dans le monde contemporain, les algorithmes jouent dans tous ces phénomènes d'orientation des masses et d'exploitation de leur résignation un rôle absolument majeur. Certains leur font jouer un rôle d'outils de manipulation particulièrement sophistiqués – tellement sophistiqués qu'ils arrivent à obtenir par la suggestion, la persuasion et la douceur ce que les maîtres d'autrefois ne pouvaient obtenir que par la contrainte, la coercition et la terreur.
De plus, leur granularité ultra-fine leur donne l'avantage de rendre tous ces processus relativement indolores pour ceux qui les subissent. Ceux qui les ont créés en ont fait non seulement de puissants outils d'analyse et de diagnostic, mais aussi, et même surtout, de tout aussi puissants instruments de manipulation (de par les décisions d'actions de persuasion qui sont liées aux diagnostics en question).
Les masses – comme on les appelait dans le temps – n'ont plus besoin d'être contraintes par la violence physique, par la douleur ou par la menace. Les outils d'analyse fine de leur répartition permettent d'identifier les leviers qui les font réagir et les émotions qui permettent d'actionner ces leviers. Un algorithme pourrait être utilisé à tout autre chose, puisqu'il est à la base un outil de calcul et de raisonnement. Mais mis entre les mains de manipulateurs dont le but est d'obtenir le pouvoir, l'argent et surtout des masses dociles, et qui ne veulent surtout pas de populations d'individus critiques qui utiliseraient les algorithmes pour soutenir leur propre réflexion sur le monde qui les entourent, ces mêmes algorithmes sont utilisés pour identifier les leviers susceptibles d'actionner au sein des populations les émotions immédiates et brutes qui provoquent des réactions en chaîne. Ces leviers n'agissent pas par violence physique directe – c'est ce qui les rend indolores, donc endort la méfiance et peut générer l'indifférence – mais par suggestion répétée, constante et cohérente. Les populations en ressortent hébétées, confuses et comme droguées sous des suggestions incessantes auxquelles l'épuisement leur retire aussi bien la clairvoyance que la volonté de résister.
Comme beaucoup de gens, j'ai longtemps attribué la citation "Je ferai de vous des esclaves heureux !" à Lafayette Ronald Hubbard, écrivain de science-fiction et gourou de l'Église de Scientologie. Une recherche de confirmation sur Internet indique qu'il n'aurait pas prononcé cette phrase telle quelle, même si le fonctionnement de sa secte relève d'une sorte d'esclavage euphorique, et même s'il est vrai que d'autres saillies tout aussi cyniques bien documentées de sa part la rendraient tout à fait vraisemblable dans sa bouche – et pointe plutôt vers d'autres sources relevant de la fiction [1]. Quoi qu'il en soit, ceux qui aujourd'hui manipulent les algorithmes – et avec eux les populations – et qui se réservent autant que possible le monopole de leur utilisation pourraient sans peine reprendre cette déclaration à leur propre compte. Des populations d'esclaves dociles, consentants, heureux dans leur esclavage et aucunement désireux d'en sortir, c'est le paradis pour n'importe quel dictateur (à moins que sa propension au sadisme s'en trouve frustrée). Pas de concurrence, pas de contestation, pas de défi à son pouvoir, pas même l'idée d'en former, une docilité presse-bouton. La dictature moderne n'a plus besoin de contrainte. Là se trouve sa force. L'esclave moderne est devenu consentant à son propre esclavage. S'il ne réclame pas encore un maître, il n'en est désormais plus très loin. Le maître cesse de le déranger à partir du moment où il lui assure la satisfaction de tous ses besoins. Il ne reste plus qu'à relire Étienne de la Boétie.
Certes, le découragement, la résignation, l'indifférence et la passivité qui résultent de son épuisement, de sa confusion et de son sentiment d'impuissance expliquent en partie sa démission.
Mais justement, des individus de plus en plus nombreux au sein de ces populations épuisées et hébétées commencent à se dire qu'attendre d'un maître et d'une société qu'ils assurent la satisfaction de tous leurs besoins est en réalité un piège. Pourquoi ? Parce que ce sont ce maître, cette société et ce système qui décident de ce que sont, ou de ce que doivent être, ou devraient être, leurs besoins et leurs aspirations, et non les individus eux-mêmes. Et parce qu'à partir de là, il devient facile de leur en suggérer de factices, d'artificiels, d'exagérés, impossibles à satisfaire, objets d'une poursuite incessante toujours renouvelée au fur et à mesure de leur satisfaction, qui à la longue leur épuisent leurs propres ressources... et aussi celles de la planète – mais sans pour autant leur apporter de véritable satisfaction et encore moins de bonheur, et pas beaucoup plus de sécurité – ou alors une sécurité illusoire. Sauf que l'état d'épuisement et d'hébétude dans lequel les mettent toute cette poursuite et toute la manipulation qui y préside leur retire la plupart du temps l'énergie nécessaire pour remettre leur mode de vie en question, pour réaliser qu'il ne mène nulle part, pour accepter de réaliser qu'ils passent toute leur vie à une existence qui ne mène à rien et ne rime à rien ("Tu bosses toute ta vie pour payer ta pierre tombale", chantait le groupe Trust dans Antisocial dans les années quatre-vingt), et encore moins pour envisager d'en changer et d'en mener un autre.
C'est pourquoi, soit ils refusent d'entrer dans ce système, soit ils veulent en sortir, et continuent à chercher leur voie vers une autre façon de vivre qui soit plus conforme à leurs besoins réels et à leurs vraies aspirations.
Parmi eux, certains sont survivalistes, conspirationnistes, ou les deux à la fois. Ceux-là fustigent sans ménagement ces esclaves modernes en les traitant de "moutons". De Panurge évidemment. Ils les accusent d'être eux-mêmes responsables et coupables de leur propre esclavage en remettant à la société, au système et au maître aussi bien la définition que la satisfaction de leurs propres besoins, et ils les en accusent chacun à titre individuel. Ils affirment que si les citoyens de nos sociétés modernes en sont là, c'est parce que chacun d'entre eux a choisi – oui, intentionnellement choisi – les chaînes plutôt que la liberté. C'est parce que chacun d'entre eux a choisi, ou cru choisir, le confort plutôt que l'effort, et ensuite parce que, par un intellect faible ou paresseux, ou même les deux, aucun ne réalise qu'en fait, il s'est fait piéger de belle façon, parce que le confort aussi a un coût, parce que ses moyens doivent être acquis, et que l'acquisition de tout ce sur quoi il comptait pour lui rendre la vie plus facile est en train de la lui rendre au contraire plus difficile. Pour de tels critiques, l'esclave moderne est seulement en train d'apprendre une des dures lois de l'existence : celle que la vie ne fait pas de cadeaux, que rien n'est gratuit et que tout a un prix. En argent... ou autrement. Et s'ils accusent la société, c'est d'avoir asservi ses citoyens par la solidarité, en les leurrant vers un statut d'assistés à coup d'aides diverses et non seulement en leur faisant croire que le bonheur résidait dans la surconsommation, mais en plus en leur faisant croire qu'on pouvait s'y adonner sans même avoir besoin de travailler ni de produire pour y arriver.
D'autres n'ont pas particulièrement envie de changer la société. Ils n'ont pas à proprement parler envie de la quitter en tant que telle non plus. Ils sont plus simplement adeptes d'un retour à une plus grande sobriété – sans aller forcément jusqu'à parler de décroissance. Il y a parmi ceux-là le désir d'un retour à la nature, à une vie plus simple, moins stressante, plus proche de la nature. Sans aller nécessairement jusqu'au survivalisme, on abandonne sa carrière de cadre professionnel urbain pour s'en retourner vivre à la campagne, cultiver son jardin et se soigner par les plantes. On s'intéresse à la santé naturelle, aux médecines alternatives. On ne veut plus courir après le pouvoir, après l'argent, après le confort. On veut simplement sortir de la logique du "toujours plus", sortir de la course, vivre selon un autre rythme. Gagner sa vie, d'accord, mais juste ce qu'il faut pour en avoir assez, pas viser toujours plus d'accumulation qui finit par écraser et par étouffer.
D'autres encore s'interrogent sur la façon dont on pourrait organiser la société et le mode de vie d'une manière plus équitable, moins compétitive, plus respectueuse de l'environnement. Ils achètent "bio", "solidaire" et "équitable", ils s'engagent dans les mouvements écologistes, ils revendiquent plus d'égalité et plus d'inclusion dans la société.
Mais qu'ils (et elles) soient survivalistes, peu ou prou conspirationnistes, simplement adeptes d'une plus grande sobriété ou partisan(e)s d'une réforme, voire d'une refondation, de la société, tous (et toutes) partent d'un constat identique : c'est que le progrès n'est pas toujours là où on le croit, et qu'il n'est surtout pas toujours là où on nous le montre.
Et qu'il n'est pas nécessairement dans toujours plus de technologie, et certainement pas dans toujours plus de consommation.
[1] "Je ferai de vous des esclaves heureux !" :
— phrase attribuée par reformulation à Julien Sorel, personnage du roman Le Rouge et le Noir de Stendhal : à la fin du roman, il exprime sa vision d'une société dans laquelle les puissants maintiennent le peuple dans la servitude en lui offrant un confort superficiel pour étouffer toute velléité de révolte
— phrase prononcée textuellement par le personnage du dictateur extraterrestre dans la bande dessinée Le Réveil du Dieu de la Bulle (tome 12 de la série Le Vagabond des Limbes), Christian Godard (scénario et dialogues) et Julio Ribera (dessin)
— phrase souvent attribuée à Lafayette Ronald Hubbard, écrivain de science-fiction et gourou de l'Église de Scientologie, qui ne l'aurait pas prononcée telle quelle, mais qui lui serait attribuée en raison du fonctionnement de sa secte et notamment de son échelon le plus élevé, la Sea Org – un fonctionnement souvent décrit comme une sorte d'esclavage euphorique
(source : Google Gemini, recherches du 30/08/2026)
Crédit image : © Hôtel Drouot | Collier dit esclavage
© Jackie H, 2026
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