Troisième année : sentir
Ma troisième année est celle de l'odorat, du "pif". Ainsi, certaines odeurs me deviennent désagréables.
Les odeurs s'inscrivent dans notre mémoire olfactive. Celles du milieu hospitalier rendent certains visiteurs malades.
Est-ce seulement l’odeur, ou le contexte des visites ? Cela crée de l’émotion et éveille les sens.
Ainsi, je me mets à sentir le milieu hospitalier comme jamais auparavant. Selon les services, l'odeur de la maladie, de l'incontinence, des produits désinfectants, du sang, des cautérisations au bloc opératoire, chacune s’associe à un geste, une opération, une situation dans ma mémoire.
Au-delà de ces odeurs liées aux activités, ce sont les parfums de certaines personnes et les savonnettes que l’on utilise qui me deviennent insupportables.
Les savons bon marché utilisés pour laver les patients finissent par me dégoûter. Je rêve que leur famille leur apporte un joli savon parfumé qui créerait un peu d'évasion olfactive.
Dans le même temps, l'antipathie de certains soignants finit par s'associer à leur parfum. En traversant un couloir, je devine qui est passé avant moi ou qui se trouve à proximité. Des parfums de marque me deviennent clairement rédhibitoires. Pourtant, dans le même temps, cela devient aussi un indicateur intéressant, je peux ainsi éviter des rencontres, trouver des prétextes pour entrer dans une chambre ou pénétrer dans une salle de soin, un véritable radar.
L’ambiance particulière de la maternité n’échappe pas au parfum de l’amour. La séduction est l’arme la plus redoutable du médecin : la blouse, le charisme, le pouvoir, l’autorité, l’humour, la mallette de séduction du docteur est riche.
Je me maintiens dans ma bulle, en observation, hermétique aux relations dépassant le cadre professionnel. Il est parfois difficile d’échapper à des gestes ou des sous-entendus au coin d’un couloir. Qui couche avec qui ? Qui fait les yeux doux à qui ? Qui envisage de séduire qui ? Sans porter un grand intérêt à ces histoires, nous sommes au courant de tout.
Un jour, j’assiste même à une pièce de théâtre divine, Dieu est concerné.
Les trois coups sont donnés pendant mon second stage dans le service de gynécologie. Mon statut de troisième année a un peu amélioré la considération que l’on me porte, pas suffisamment encore pour que la cheffe de service renonce à me faire remarquer le matin même, au milieu du couloir, que je suis encore trop lente.
Je distribue les médicaments quand la sage-femme monitrice Mme Surmon31, vient rendre visite à une élève de première année.
Pomponnée, maquillée, parfumée, les bijoux clinquants sur sa blouse rose lui donnent du charme. La voix perchée, les hommes peuvent tomber dans son sillage, personne ne s’étonnerait.
Elle est accompagnée par Mme Pincée, elles ont la décence de s'installer dans une salle de consultation pour critiquer la totalité de la pratique de l'élève réalisée le matin même.
La porte s’ouvre sur une élève déconfite. Je vais la récupérer pour lui remonter le moral, quand Mme Surmon31 est victime d'un malaise. Un mouvement de bras levé vers la tête, elle titube près de la table, soutenue par son homologue. La salle n’a pas de fenêtre, une surchauffe d’excitation après son sermon, pensai-je !
Vite, vite il faut du secours. Sa perte de connaissance ou plutôt sa simulation de perte de connaissance déclenche un branle-bas de combat. Tout le service est en ébullition, il faut trouver un lit pour l'allonger, la table de soin n’est pas assez confortable.
Vite une chambre libre ! Et prévenir le chef de service de toute urgence, Dieu doit être informé, sa maîtresse défaille !
Le message se transmet de service en service, la sage-femme de gynécologie avertit la sage-femme du bloc opératoire, qui elle-même fait monter le message au service des suites de couche, qui enfin arrive à la salle d'accouchement.
De là, Dieu arrive au pas de course, un reste de cheveux dressé sur la tête. Sa bien-aimée le supplie de prendre soin d'elle...
La scène est digne de Roméo et Juliette transposée au centre hospitalier. Lui, penché les cheveux décoiffés au-dessus du corps de sa bien- aimée qui exprime son mal-être. Tout le service est sens dessus-dessous, les spectateurs sont nombreux à attendre le dénouement. Les amoureux ont dû se chamailler, la demoiselle veut regagner son cœur. Cette "Commedia Dell’arte" m'amuse beaucoup. Je me demande comment ces personnes si fières, qui imposent tant d’autorité au quotidien, peuvent se montrer si puériles sans honte.
La nature humaine me surprend par sa bêtise. Parfois, j'aimerais écrire un journal satirique pour me moquer librement de ces bouffons, sous réserve d’anonymat bien sûr pour ne pas mettre ma carrière en péril.
De mon côté, ma vie sentimentale connait aussi un discret éclat, grâce à ma grand-mère. Gil a une sympathique voisine, qui elle-même a un neveu de mon âge.
Nous permettre de nous rencontrer a occasionné des discussions chez les deux retraitées. Elles ont organisé un goûter familial que nous avons réciproquement accepté.
Notre rencontre a lieu autour d'un gâteau de Savoie et d'une salade de fruits pour faire connaissance. Les premiers échanges sont cordiaux, son physique est agréable et sa conversation intéressante.
Finalement, il n’habite pas très loin de chez moi. Nous nous quittons en programmant une journée au ski.
Ladite journée arrive, pour une balade de ski de fond. François est agréable, la balade sympathique. Pourtant dès notre retour il exprime sa déception, je ne lui ai pas préparé de gâteau pour le goûter. N’étant point femme d’intérieur, notre relation s’arrête là.
Je n’ai pas beaucoup de contact extérieur, je sais que Tania poursuit ses études, Gabriel a rencontré une pimpante demoiselle qui envisage déjà de se marier. Hector m’a envoyé une photo de son chalet en bois, celui-ci est bien réel maintenant, il pose devant des murs en construction.
Trente et un mars, ce matin Adda est passée à la maternité, je ne travaillais pas. Elle a laissé un message. Un numéro de téléphone est inscrit sur une enveloppe jaune, je peux la joindre.
Je ne sais pas si je dois l’appeler, entretenir cette relation me semble bizarre, rien ne m’oblige. J’hésite.
Cette année, il est moins difficile pour moi de prendre du recul. Mon identité professionnelle est plus claire, je maîtrise mieux les choses. Qu’est-ce-que je risque ? Rien.
Je l’appelle, on verra bien.
Adda semble étonnée et heureuse de m’entendre. Elle aussi devait penser que je n'appellerais peut-être pas.
Elle me raconte sa vie. Elle a trouvé un travail, elle fait du ménage à domicile. Ses employeurs sont plutôt sympathiques, du moment qu'elle reste discrète sur leur vie. Adda sait se rendre invisible, régulièrement ils sont en déplacement et reçoivent chacun à leur tour des amis différents. C’est spécial, mais ils sont généreux et le travail n’est pas trop pénible.
Joy a été adoptée, Adda espère que tout va bien. Cette fois, je lui laisse mes coordonnées. On se promet d’aller boire un verre en ville à l’occasion.
Mon stage suivant se déroule en salle d’accouchement. Chaque garde est imprévisible, personne ne sait ce qui l'attend.
Tranquille ou agitée, facile ou compliquée, des imprévus, tout peut basculer en quelques instants. Cette incertitude se gère plus ou moins bien selon notre état émotionnel. Je finis par devenir sensible aux signes, ainsi pour me rassurer je mets mes boucles d’oreilles porte-bonheur. Efficaces ou pas, les porter me transmet des ondes positives et semble me protéger.
Le premier suspense, lorsque l'on accueille une patiente, reste celui d'entendre les bruits du cœur du bébé. Pour cela, il faut palper le ventre de la mère, sentir la face régulière du dos ou les creux au milieu des membres. Il faut identifier la position du bébé à travers la paroi abdominale. Mettre le gel conducteur, un peu froid et poser le capteur au bon endroit, régler le son ni trop fort, ni trop bas, pour que résonnent les bruits du cœur dans la pièce silencieuse. Comme une course, le galop de vie des battements cardiaques remplit la salle de consultation.
En dehors des capteurs, les bruits du cœur sont imperceptibles, même en prêtant attention, jamais on ne les entend, tout fonctionne en mode automatique en silence. La magie de la vie.
Ma première perception des battements de cœur remonte à mon enfance, où je m'allongeais sur le thorax de mon père pour écouter battre son cœur. Le bruit était clair, le rythme lent est marqué. La seconde perception que j’en ai eue est la vision de la palpitation du cœur d'un oiseau blessé, celui-ci gonflait son corps chétif couvert de plumes.
Aujourd'hui, les battements de cœur des nouveau-nés donnent un rythme à mes nuits de garde, le bruit de la vie qui m'accompagne dans mon travail, comme un premier dialogue.
Un jour, une première fois, il m'arrive de ne pas les entendre.
Après maintes recherches, je préviens la sage-femme. Devant le silence de ses propres recherches, elle décide d’appeler l’interne. Je conduis la patiente en salle d’échographie. L’attente est douloureuse, la patiente se fait déjà à l’idée que l’enfant ne vit plus, elle ne le sent pas bouger. Les mauvais pressentiments qu’elle a depuis le matin ont motivé sa consultation.
Allongée sur la table d’examen, la sonde parcourt son ventre, tout est bien visible, le cœur ne bat plus. Le médecin repasse encore la sonde en croisant ses mouvements en diagonale sur le ventre, il cherche ses mots.
"Je suis désolé. Le cœur s’est arrêté."
La patiente est seule, je la conduis dans le service de gynécologie. Son mari va la rejoindre.
Ces expériences difficiles me font perdre de la sérénité, aucune certitude, je ne suis jamais sûre de rien, tout peut arriver. Pour me rassurer, j'anticipe, je suis toujours prête à faire face aux situations d'urgence. Le matériel est toujours vérifié et fonctionnel, je suis opérationnelle dès le début de mes gardes.
Pourtant, de manière générale, les gardes agitées voient s’enchaîner les accouchements sans pathologie, d'une salle à l'autre, sans avoir le temps de faire une pause, sans grain de sable dans les engrenages. Seule la fatigue des pas incessants, pour aller de droite à gauche, se font sentir. J'ai des douleurs aux jambes à cause de ces piétinements permanents.
D’autres gardes sans activité peuvent revêtir un caractère plus inquiétant, parfois le calme ne présage rien de bon.
Ainsi, un bel après-midi de printemps, le service est tranquille et sans tension particulière.
Mme Bonnehumeur est plutôt agréable, son expérience lui laisse voir le bon côté des choses. Nous faisons le tour des salles pour remplir le matériel manquant quand une patiente arrive dans le couloir, haletante, avec son mari.
Ils n’ont pas attendu que l’on vienne les chercher à l'accueil. Rapidement installée, l'accouchement est imminent, en quelques minutes les bruits du cœur bien perçus se mettent à dégringoler sur le papier d’enregistrement, leur ralentissement persiste. L'interne de garde est rapidement présent sur les lieux, il prend la décision de pratiquer une ventouse pour accélérer la naissance en aidant l’expulsion.
Le temps semble suspendu, les secondes semblent des minutes, la ventouse est difficile, l'extraction prend un peu de temps, trop ?
Tous les gestes de réanimation sont infructueux, l'enfant ne respire pas.
Alors que je suis confrontée au premier décès de ma carrière, nous sommes toutes abasourdies par la rapidité des évènements et l'inefficacité de l'intervention rapide qui aurait dû permettre une autre issue.
Rien n'est prévu pour gérer cette situation, il faut donc s’adapter et procéder au protocole prévu dans le classeur rouge du bureau. Une liste d'actes à effectuer, inscrits sur une page tapée à l’ordinateur. Installées dans la salle de service, nous sommes deux élèves à suivre le protocole avec le plus d'exactitude possible.
L'enfant est posé sur une serviette blanche, il faut lui faire une prise de sang, un prélèvement de peau et d’autres prélèvements dans les orifices, c’est pénible. La sage-femme vient tout de même prendre de nos nouvelles. Les prélèvements faits, il faut habiller l'enfant, son petit corps est inerte mais encore souple. Ce qui me contrarie le plus est de devoir le mettre dans le frigo des prélèvements, serré au milieu des contenus variés, enroulé dans une serviette molletonnée pour le conserver.
Cette situation fait planer une atmosphère particulière, il faut avertir Dieu et gérer la réaction des parents, cela met la sage-femme et l’interne de garde dans un état des plus fébriles. Qui fait quoi ? Ils choisissent de voir les parents ensemble, puis l'interne appelle le chef de service.
Après m’être occupée de l’enfant, je retourne m’occuper de la mère. Je ne sais pas à quelle réaction m’attendre. La mère pleure en silence sans vouloir voir l'enfant, le père répète comme une litanie que le grand-père est mort, je ne comprends pas, son fils est mort. Je lui adresse la parole pour mieux interpréter ses propos et la situation devient plus claire.
Il m’explique que son père vient de mourir. Cette naissance qui s'associe si mal au deuil n'était pas possible, une contradiction de la vie inconcevable. Il exprime une grande tristesse, mais cette naissance était impossible. Il veut voir l'enfant, on lui présente celui-ci vêtu des habits de la maternité, il fait des prières en silence, lui dit au revoir, puis il part prévenir la famille, l'ordre des choses est respecté.
Ainsi se côtoient la vie et la mort, un fil invisible pouvant faire basculer de l'une à l'autre. Chaque jour des naissances, chaque jour des décès, une vie arrive, une vie s'en va. La concomitance, parfois même à quelques mois, d'un deuil et d'une naissance, reste toujours particulière.
Mon passage en quatrième année est encore limite, cela n’a pas d’importance. Qui a vraiment de bonnes notes ? Personne, a priori mettre la moyenne doit être suffisant.
Cette année, j’ai décroché une note exceptionnelle, dix-sept sur vingt à un examen sur la contraception, et mon stage dans le service des consultations m’a valu une superbe appréciation. Je suis capable de dater approximativement une grossesse à l'examen clinique. Ma confiance est en hausse.
Pour fêter la fin de ses études, Rose a décidé d’aller voir le groupe de hard rock Metallica à Paris. L’organisation étudiante est efficace, les billets de train et de concert sont associés.
Tout cela ne me concerne pas, mais je m'inquiète car Rose passe des examens le lendemain matin du concert. Elle part, joyeuse, faire la fête. Je dors mal. À sept heures du matin, elle n’est toujours pas rentrée. Mon inquiétude grandit.
Vers huit heures, elle arrive, bien gaie et bien sale, le pantalon et les chaussures couverts de boue. La pluie a accompagné le concert.
Mon angoisse s'est transformée en colère, je bouillonne, je lui fais la remarque que c'est un peu limite, mais pour elle tout va bien, la tête encore remplie de Metallica, elle n'est pas encore tout à fait parmi nous. Elle prend une douche, elle s’habille et détendue, elle part passer ses épreuves. Heureusement, elle réussit ses examens, elle n’avait pas droit à une autre chance en cas d’échec. Elle passe plusieurs concours administratifs, elle est reçue au concours des douanes. Cette fois, elle nous quitte définitivement, de nouvelles aventures l'attendent en Normandie, la distance ne permet pas de nous revoir fréquemment.
Pour ces vacances d'été, je pars avec Sidonie, destination la Corse ! Pas de caravane, mais une voiture et une tente. À cause de mes stages, nous partons de manière décalée avec nos parents.
Après une traversée rapide en bateau express jusqu'à Bastia, nous nous rejoignons le long de la côte est.
Le camping est en surplomb de la mer, nos tentes sont orientées en direction de la Méditerranée.
Le matin au réveil je peux enfiler mon maillot et nager tranquillement avant le petit déjeuner. L’eau est limpide, le cadre magnifique, je flotte au paradis. Les croissants nous attendent, l’appétit est là.
Nous commençons par une randonnée dans la forêt pour rejoindre le pied des aiguilles de Bavella. La plage de la Rondinara nous offre une belle balade, mais l’eau transparente est très fraîche. Notre route se poursuit vers Bonifacio et ses falaises, Nous descendons les escaliers du roi d’Aragon jusqu’à la mer, pas d’exil, nous remontons vers les yachts luxueux qui sont amarrés le long du port, nous les observons en mangeant des glaces. Cette fois, nos parents nous quittent et nous poursuivons vers Propriano.
Les calanques de Piana nous offrent un merveilleux coucher de soleil sur le cœur taillé dans les rochers.
Le brocciu est dégusté sous différentes formes, les feuilletés et les sandwichs nous régalent.
Un orage nous oblige à lire le journal dans la voiture, il n’y a pas d’animations dans les villages. Nous traversons l'île par l’intérieur, découvrons Corte avant de rejoindre le bateau qui repart de Bastia.
Notre périple de quinze jours nous donne l’envie de revenir, même si nous avons mangé les plus mauvaises pizzas de notre vie.
Nous rentrons sous la pluie, la route de nuit est longue. Le retour au quotidien ne se fait pas attendre.
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