Quatrième année : le goût
Cette quatrième année a un goût particulier, la saveur de la dernière fois !
C'est important pour le moral, même si parfois le goût reste amer, cette année a la saveur suave du sucre, un merveilleux goût de chocolat !
La récompense est au bout du chemin.
C’est mon dernier stage en salle d’accouchement in-situ, depuis le matin j'accompagne une jeune patiente, le travail est long mais aujourd'hui, j'ai le privilège d'avoir le temps et la permission d'aller manger à l'office. Cela signifie une vraie demi-heure de pause avec un repas réchauffé au four micro-onde !!!
En plus, Mme Supersympathique surveille le tracé du monitoring en mon absence. C'est la fête !
Je pars donc le pas léger, prendre un repas moyen en réalité mais au goût exceptionnel par sa rareté, le ventre plein mon après-midi passera plus vite.
En fin de journée, l'accouchement s'annonce plus difficile, le tracé de l'enfant est très moyen.
Mme Supersympathique appelle le médecin de garde et je transfère la patiente en salle de césarienne.
Dieu arrive, il rouspète à cause de notre transfert et l'installation en vue de l'intervention, Dieu ne va pas faire une césarienne, cette patiente va accoucher par voie basse, on ne va pas faire monter les statistiques.
Dieu prend la décision d’utiliser le forceps pour aider la patiente à accoucher. Cela ne se passe pas comme il l'entend, il se met à crier pour faire pousser la patiente, il vocifère après elle, la traite d’incapable. Épuisée, la pauvre femme use de ses dernières forces. À bout, elle n’en peut plus, je l'encourage comme je peux au milieu des cris et du stress ambiant.
Est-ce le repas de midi ? Emplie de courage, cela me donne de l'audace. Je me mets à parler doucement à la patiente, près de son oreille, avec suffisamment de fermeté pour qu'elle suive mes indications. Ainsi, attentive à mes paroles, elle m'écoute, je lui parle avec douceur de son bébé qui a besoin d'aide, qu'il est nécessaire de puiser encore dans ses réserves, que c'est la dernière ligne droite. La patiente réussit à pousser pour aider l'expulsion, la petite fille crie immédiatement, je la félicite pour son courage.
Laissant la mère avec son bébé sur le ventre, je sors dans la salle voisine, deux tables de réanimation sont côte à côte, je récupère un bracelet d'identification. Dieu m'apostrophe :
"Que lui avez-vous dit ?"
Sa question a un ton agressif. Je suis décontenancée, mais je me reprends et j'articule :
"Je l'ai encouragée, Monsieur."
Il quitte la salle sans répondre. La sage-femme ne relève rien de l'impertinence que lui a ressentie.
Deux jours plus tard, je reviens en garde. Mon arrivée ne passe pas inaperçue, tout le monde m'attend, cela me gêne ; moi qui cultive la transparence, je ne le suis plus, même les internes connaissent mon prénom.
La sage-femme m'appelle dans le bureau principal. Ils sont plus de huit à m'observer.
"C'est pour vous !" me lance-t-elle en me faisant signe du menton en direction du rebord de la fenêtre.
Une énorme boîte de chocolats encore recouverte de son papier cellophane attend, avec un mot bien visible sur une carte blanche scotchée dans le coin.
Mon nom et mon prénom sont écrits très clairement en gros, suivi du message :
"Un grand merci pour votre présence lors de la naissance de Marion."
Il est signé des deux parents. Je suis touchée.
Tout le monde attend ma réaction, je prends la boîte sans commentaire et je rejoins la salle de soin. Mon silence les laisse perplexes, je n'explique rien et l'idée de partager ne m'a pas effleurée. Mon sourire s'affiche radieux dans le couloir, personne ne le voit, je jubile.
Depuis la fin de ma troisième année, je suis capable d'être autonome, tout semble plus facile. Ma quatrième année se présente donc comme une dernière ligne droite à parcourir. Mes stages extérieurs font de moi une bonne professionnelle, mais encore faut-il arriver au bout !
Les retours à la maternité deviennent d'autant plus difficiles à supporter que l'énergie déployée les années précédentes ne se renouvelle plus.
Je termine le second trimestre par un ultimatum lancé à moi-même et verbalisé à ma mère de cette façon :
"Si je ne réussis pas cette année, j'arrête tout, je ne recommence pas."
Rester en ces lieux est comme une mise à mort, je ne survivrai pas.
Tout de même complété par un rassurant :
"Je vais tout faire pour réussir." Devant ma mère perplexe et silencieuse.
Je m'inscris au concours de professeur des écoles. Il me faut une option de secours, j'anticipe un échec.
Jeanine tape consciencieusement mon mémoire de fin d'études. Mon exigence lui fait retaper à la machine à écrire des pages entières.
Elle maîtrise le vocabulaire comme personne : primipare, gémellaire, post-partum, tous ces mots n'ont plus de secret pour elle.
Toute ma famille met de la bonne volonté pour m'accompagner dans la fin de mes études. Je travaille consciencieusement sur mon projet de prévention de la maltraitance en maternité. Un projet fort intéressant, mais qui n'a aucun espoir de pouvoir se réaliser. L'idée qu'un projet puisse faire évoluer des pratiques n’est pas dans les objectifs. Il faut plutôt maîtriser des statistiques, utiliser des études, donner des références, faire des propositions concrètes et élaborer une conclusion qui ne remette rien en question.
La faucheuse dans sa grande robe noire est de nouveau très présente pendant mon stage de quinze jours aux urgences. Je fais les sorties avec le SAMU, tout est parfaitement organisé et orchestré, le matériel parfaitement rangé, le rôle de chacun déterminé. Cela me convient parfaitement. Nous sommes prêts pour toutes les urgences.
Au cours de nos interventions, l'équipe réussit à réanimer un jeune drogué, complétement inanimé à notre arrivée, l'injection du médecin le ramène à la vie en quelques instants. Le patient est prêt à reprendre le court de sa journée, complètement déconnecté, mais le médecin décide de le rendormir pour un réveil plus tranquille à l'hôpital.
Malheureusement, nous ne sauvons personne d'autre, c'est une série funeste. Un monsieur, la soixantaine, s'est mis un coup de fusil fatal dans la tête, le son a résonné dans tout l'immeuble. Le spectacle n’est pas beau à voir, l’infirmier qui m’encadre me permet de ne pas me rendre dans l'appartement du troisième étage.
Un jeune homme, dont la sœur s'est suicidée la semaine précédente, vient de s’intoxiquer au gaz d'échappement dans son garage.
Un vieux monsieur a fait un arrêt cardiaque sur le pas de sa porte, sa femme l'insulte pendant toute la réanimation en lui reprochant tout ce qu'il lui a fait vivre.
Un autre connaît le même sort, mais cette fois sa femme me tient la main en me remerciant continuellement.
Les réactions sont vraiment diverses et inattendues, j'accompagne chacun comme je peux, plus observatrice qu'actrice de ces fins de vie brutales.
Cette année est aussi marquée par la grossesse de notre belle chienne Élégance, un heureux évènement s'annonce. Dans le même temps, je loge chez l'habitant pour un stage extérieur. Le monsieur souffre de diabète, son teint jaune ne lui donne pas bonne mine.
Je sens la mort rôder. C'est un étrange pressentiment qui ne me quitte pas.
Est-ce le fait d’avoir été plus souvent confrontée à elle ?
Des signes l'annoncent, j'entends le chien du voisin hurler à la mort, je la sens se promener.
Je ne ressens pas de danger pour moi, mais je sais qu'elle est là. Elle semble hésiter comme si elle n'était pas encore bien décidée sur la vie à emporter.
Cela dure un long mois. Je me dis que sa prochaine victime est peut-être ce monsieur malade, alors je lui fais la conversation pour tester sa volonté de vivre, en espérant lui donner des raisons d'espérer.
Finalement, la mise-bas de la chienne se passe mal, elle met au monde un seul chiot en vie. Elle meurt chez le vétérinaire, son petit chiot ne survit pas à la nuit. Ainsi, la mort prend deux vies mais pas humaines, notre peine est très grande.
Pour cette dernière année, je siège au conseil de l'école de sage-femme, je suis là plutôt par hasard que par réelle volonté, personne n'était volontaire, une camarade m'a encouragée.
Comme pour la plupart des conseils, la réunion a un air solennel, salutations, marques de respect, sourires de connivence entre connaissances.
Je ne me sens pas vraiment à ma place, je suis aussi en représentation. Après un tour de table pour se présenter, les points classiques sont abordés sur lesquels personne n’a rien à dire.
La directrice de l’école s’offusque ensuite qu’une élève ait quitté la formation sans informer personne. J'assiste étonnée à la mauvaise foi de l’équipe enseignante. La directrice est-elle vraiment si isolée dans son bureau pour ne pas avoir connaissance de ce qui se passe dans les services ? J'écoute, stupéfaite.
Tour à tour, chacun s’étonne de ce comportement inadmissible.
"Tout de même, ne pas prévenir, partir du jour au lendemain…"
Puis le silence revient autour de la table. Quelqu’un me demande si je suis au courant, je réponds que je ne lui ai jamais parlé, ce qui est vrai.
En effet, les bruits de couloir parlent plutôt de harcèlement, de remarques sur son incompétence, de son erreur de choix professionnel. Un acharnement où tout le monde lui a suggéré d'arrêter ses études en lui présentant la porte de sortie comme la bonne solution. Découragée, elle a abandonné.
Je pense que si elle avait donné sa version des faits, elle aurait plutôt répondu qu’elle avait été mise à la porte.
Avec les années, je m'aperçois que le silence entretient ces systèmes pervers. Ainsi, pendant qu'un harceleur s'occupe de sa victime, il ne s'occupe plus des autres. La tranquillité des bénéficiaires collatérales perpétue ainsi le cercle vicieux. Parler, dénoncer, n’est pas une option sans conséquence, mon combat n’est pas là, je veux mon diplôme et partir, mais cette lâcheté me contrarie.
Les alligators n'abandonnent pas, il y aura forcément une prochaine victime ?
Je réintègre une dernière fois la maternité de l’école, pour un stage d’échographie. Celui-ci est agréable, les horaires de consultations donnent une régularité à mon planning et l’interne avec qui je travaille est charmant. Il m’enseigne les positions de la sonde pour avoir une bonne vision, les repères à prendre pour être précis.
En quelques jours je peux faire des échographies de routine seule, il me laisse faire et devient plus charmeur et entreprenant. Son humour, son respect pour les patientes et son sérieux professionnel en font une personne tout à fait fréquentable. Chaque matin, on se retrouve avec plaisir, je continue de garder mes distances avec méfiance, ses mains frôlent les miennes de plus en plus souvent par inadvertance…
Ces jeux de séduction sont plutôt agréables et sans conséquences. Ce badinage met un peu d’insouciance dans ma vie.
Me laisserai-je succomber à son charme ?
Quinze jours ne seront pas suffisants à faire tomber ma garde et ce sera sans regret.
Ce charmeur des salles d’échographie recommence son petit jeu avec chaque stagiaire.
Mon stage final se déroule dans une maternité éloignée, comme un saut dans le grand bain, une mise en situation réelle. En vraie professionnelle, je suis mes patientes, je peux compter sur l'équipe pour répondre à mes questions. Ce stage est une superbe expérience, je suis prête pour la vie active.
L’année touche à sa fin, une collègue de promotion propose de réaliser une faluche, sorte de béret personnalisé. Cette idée me plaît, c’est symbolique pour marquer la fin de nos études. Ma mère participe avec ses talents de couturière, elle coud des rubans, des écussons, des symboles. J’écris en lettres de laine : Veni, Vidi, Vici, la phrase résume bien mes quatre années d'études.
L'esprit plus léger, j'ai l’idée de prendre des nouvelles d’Adda.
Prendre un verre me semble trop bref, je l’invite à dîner.
Elle accepte le rendez-vous, celui-ci est facilement organisé. Je choisis le restaurant polonais où nous avions l’habitude de fêter nos anniversaires avec Rose. On se retrouve vers dix-neuf heures, les jours sont plus longs, nous pouvons manger en terrasse. Les gens sont de bonne humeur, les rires s’entendent dans la rue.
Adda s’est faite belle, elle porte une jolie robe et un blazer assorti. Je la complimente. En la voyant, je me dis que je n’ai pas fait beaucoup d’effort, il y a longtemps que je ne me suis pas intéressée à la mode. Ma tenue est des plus basiques, jean, tee-shirt, baskets, le confort avant tout.
Adda est heureuse, ça se lit sur son visage. Je lui propose de choisir un menu, elle accepte. L’entrée, le plat, le dessert nous laissent le temps de converser. Adda n'est plus avec son dernier petit ami, leur relation s'est achevée sous les coups. Elle a changé d’employeur, elle travaille maintenant dans une collectivité, elle a la sécurité de l’emploi. Elle sort et rencontre du monde, d’ailleurs elle va se mettre en ménage avec un autre employé, ils viennent de trouver une maison à louer dans la campagne voisine.
Je lui parle de la fin de mes études, je vais partir, je retourne dans ma région d’origine. Le repas est simple et agréable, nous nous promettons de garder le contact. Personne n’évoque Joy, pourtant chacune sait que c’est elle qui nous lie. Ce dîner ressemble à une conclusion de mes quatre années d'études.
Et c'est le mois de juin. Juin, ma Liberté !
Les résultats sont officiels, je suis diplômée !
Toute la promotion a réussi sauf une, le bouc émissaire, il en faut une. Son diplôme est suspendu à la validation d’un stage à refaire.
Il fait beau, la remise des diplômes a lieu avec nos familles respectives, dans le jardin de l’école dont je n’ai jamais profité, les élèves des autres promotions partagent notre joie.
Quelqu’un s'est chargé de mettre de la musique, l’atmosphère est gaie. Je n’ai pas entendu de musique en plein air depuis longtemps.
Je m’approche de la sono et observe la programmation, je ne connais ni les interprètes, ni les titres, j’ai manqué quatre années de création musicale.
On boit, on mange et on se quitte. Je ne m'intéresse pas à ce que chacune veut faire, je veux juste partir. Je suis ravie mais fatiguée, la tension retombe, nous devons rendre l’appartement et plier bagages, je rentre enfin chez moi. Je quitte ma vie d'étudiante sans regret.
Hector, en ami fidèle, n'oublie pas de me souhaiter mon anniversaire. Il s’installe dans son chalet avec Lucie du village voisin. Apparemment, elle lui apporte de la sérénité, la carte postale est très zen, un arrière-plan végétal avec des cailloux plats qui se superposent au bord de l’eau.
Au début de l'été, je revois mon amoureux silencieux, cette fois contre toute attente, il est bavard, il m'annonce qu'il va être papa, quelle nouvelle ! Je défaille. Alors que je perds légèrement l'équilibre, sûrement à cause de mes talons, il me prend la main, sa main est douce dans la mienne.
"- Ça va aller ?
- Oui, oui, bien sûr." Je suis abasourdie par cette nouvelle, mon amoureux silencieux n'en est plus un.
Ainsi, ma vie s'est suspendue pendant quatre ans et la vie des autres s'est poursuivie sans moi.
Rien ne m'attache au passé, l'avenir est devant moi.
Aimer et être aimé en retour, l'équation compliquée de la vie, plusieurs inconnues, des paramètres variables, un nouveau problème mathématique à résoudre ?
Danse la vie, danse…
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