Chapitre 29 - Au bord du lac
Chapitre 29 - Au bord du lac
Mardi 6 octobre
Il n’avait fallu qu’une vingtaine de minutes pour rejoindre le domicile de Laurent Cazenave depuis Saint Ferréol. Clarisse avait tout de même averti l’ancien policier de leur retard prévisible. Le commissaire accueillit ses visiteurs avec amabilité. Lorsque l’adjudante avait appelé la veille, Laurent lui avait proposé de passer à l’heure du déjeuner. Le jeune retraité devait admettre qu’en dehors de Pujol, il n’avait pas vu grand monde ces derniers jours, et cela commençait à l’inquiéter. La visite des gendarmes lui donnait l’impression d’avoir encore un petit rôle à jouer.
— Vous savez, avertit Cazenave en proposant un verre de vin à ses visiteurs, je ne suis pas un expert du sujet. C’est à mon père qu’il aurait fallu que vous parliez, c’est lui qui a amassé toute cette somme de documents. Moi, je n’ai fait que les parcourir avec l’aide de Miquel Pujol, l’ancien instituteur.
— Nous avons déjà collecté pas mal d’informations, et nous commençons à avoir une idée de ce que cet homme, Rudolf Kaiser, était venu faire dans la région.
— Vous pouvez m’en dire un peu plus ? demanda l’ancien flic.
— Oui, bien sûr.
Clarisse dressa rapidement le portrait du journaliste allemand, de son travail et des notes qu’il avait rédigées, insistant sur les attaques de juillet 44 contre le Maquis, et la responsabilité présumée de Georges Prax.
— Nous pensons que Kaiser avait décidé d’exposer la façon dont ce milicien s’était comporté pendant les derniers mois de la guerre et fidèle à sa spécialité, exposer ce que l’homme était devenu après les hostilités.
— J’ai lu des articles de journaux et des minutes d'audiences , mais je n’ai pas trouvé de trace de son procès. Il y en a d’autres, comme Bach, dont le cas a été rapidement expédié, mais Prax a visiblement réussi à filer.
— C’est aussi ce que Kaiser a écrit. Il pensait que Prax avait fui en Allemagne avec les troupes allemandes à la fin de l’été. Il apparait sur des listes de membres de la petite communauté de Sigmaringen.
— Excusez-moi, interrompit le commissaire, de quelle communauté parlez-vous ?
— Les collabos exilés, au début de 1945, se sont regroupés autour de Pétain et Laval dans cette ville du sud de l’Allemagne.
— Ah oui, je me souviens vaguement de cet épisode, mais le nom de la ville ne me disait rien.
— Kaiser pensait aussi que Prax aurait pu changer de nom à la faveur du désordre régnant en Allemagne, à la fin de la guerre, ou juste après.
— Mais alors pourquoi revenir ici ?
— C’est la question, il est d’abord allé à Agen, lors d’un précédent voyage, sur les pas d’un dénommé Georges Dumergue. L’homme dont Prax aurait usurpé l’identité. Ce Dumergue pourrait avoir travaillé un temps à Moissac avant d’être enrôlé dans le STO. Kaiser est allé à Moissac en arrivant en France, au mois de septembre. Nous ne savons pas encore pourquoi, ni qui il y a rencontré.
— Donc, il voulait savoir ce que Prax, alias Dumergue, était devenu après la guerre, résuma Laurent.
— Prax a attendu en Allemagne que les lois d’amnistie soient votées. Il ne serait rentré qu’en 1953. Kaiser s’est peut-être dit qu’il était retourné à Moissac, mais il devait avoir d’autres informations que nous n’avons pas trouvées. Il avait un rendez-vous par ici, il a rencontré un homme à Saint Ferréol le 23, en début d’après-midi, sans doute quelqu’un de la région.
— Vous avez identifié cet homme ? demanda le policier.
— Non, pas encore, nous devons repasser au restaurant où ils se sont rencontrés pour en savoir plus.
— En quoi est-ce que je peux vous aider ? proposa Cazenave. Les archives de mon père sont à votre disposition.
— En fait, répondit le major, ces documents nous éclairent sur les motivations de Kaiser, il préparait de toute évidence un article sur ce Prax, mais je doute qu’elles puissent nous aider dans notre enquête, à moins d’y trouver des informations sur des personnes qui auraient côtoyé le milicien, mais de toute façon, d’une manière ou d’une autre, ces gens seraient morts à l’heure actuelle.
— Je n’ai pas tout lu, loin s’en faut, je vais m’y replonger et si je trouve quelque chose, je vous le ferai savoir aussitôt.
Le vent soufflait encore fort sur le lac quand les deux gendarmes repassèrent à Saint Ferréol pour rencontrer la patronne du restaurant. C’était une femme d’une cinquantaine d’années qui s’empressa de leur fournir les renseignements attendus.
— Je vous ai fait une copie des facturettes, mais les noms des clients n’y figurent pas. Ce sera à vous de voir avec les banques !
— Il n’y en a pas beaucoup, remarqua Clarisse.
— Vous savez, hors saison, nous servons peu de repas et beaucoup de clients qui prennent juste une boisson paient en espèces. Ce sera plus facile pour vous !
— Ce client, Clarisse ressortit la photo de Kaiser, vous l’avez remarqué ?
— Oui, il avait une allure curieuse, d’une autre époque je dirais, mais je ne lui ai pas parlé.
— Et l’autre homme, vous le connaissez ?
— Non, pas particulièrement, il est peut-être venu deux ou trois fois, mais pas plus.
— Vous les avez vus repartir ensemble ?
— Je ne peux pas dire ce qu’ils ont fait une fois dehors, mais le type de la photo a attendu l’autre pendant qu’il réglait son repas. Vous avez parlé à Marie ? Elle est encore là, je vais l’appeler.
La jeune femme qui les avait accueillis le matin sortit de la cuisine en s’essuyant les mains.
— Les deux hommes, oui, je me souviens, il y en avait un qui parlait avec un drôle d’accent, il était curieusement habillé aussi.
— Vous savez s’ils sont repartis ensemble ? Ils étaient en voiture ? demanda le major.
— Oui, le deuxième homme a fait un geste, vers les véhicules en stationnement et ils se sont dirigés dans cette direction.
— Vous avez reconnu la voiture ? rebondit Clarisse.
— Pas avec précision, non, assez grosse, genre 4x4, sombre. Je ne peux pas en dire plus.
— Ils ont pris quelle direction ?
— Ils étaient garés en face, du côté des arbres, ils sont partis vers Saissac, mais ils ont peut-être fait demi-tour après !
— Merci, c’est déjà beaucoup ! conclut Roumiac.
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