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Le premier jour
Fiction
Policier
calendar Publié le 16 mai 2026
calendar Mis à jour le 16 mai 2026
time 9 min
PascalN verified
Pascaln il y a 6 heures

Grrr grrr grrr et grrr !!
Et moi j'ai la ferme intention de me lever et de sortir une grosse pancarte sur laquelle on peut lire :

La suite ! La suite ! La suite !

Et je ne sais pas si l'envie " récurrente " de te féliciter peut prendre le pas sur celle de te dire... Pffff même pas drôle. Ou peut-être même en mode Calimero : " C'est kro kro injuste ".

Allez, quand même bravo M. Wallas 😉🙃

Le premier jour

Le formulaire d’affectation avait trois feuillets, et j’avais mis un certain temps à comprendre qu’il fallait signer les trois, puis photocopier le deuxième et remettre l’original au secrétariat avant midi. Personne ne me l’avait dit clairement, j’avais simplement observé comment les autres s’y prenaient depuis mon bureau provisoire, une table pliante installée dans un coin de la salle commune qui sentait le café froid et le désinfectant, en attendant qu’on m’attribue un espace définitif.

C’était ainsi que commençait ma carrière ce 6 novembre : en regardant faire les autres.


J’avais vingt-quatre ans, un diplôme qui sentait encore l’encre fraîche et la certitude tranquille que je deviendrai quelqu’un, pas par ambition bruyante, mais par une forme de conviction intérieure que je n’aurais pas su articuler si on me l’avait demandé. Je savais que j’avais le tempérament pour ça, cette capacité à mettre à distance ce que je ressentais et à regarder ce qui était là, à chercher le fil logique derrière ce qui paraît chaotique. Je ne savais pas encore que ce serait aussi ma façon de traverser ma propre vie.


La matinée s’écoula en paperasse, en présentations rapides de collègues dont je ne retins que la moitié des prénoms, en café bu debout près de la machine parce qu’on ne m’avait pas encore montré où étaient les tasses. Vers onze heures, le lieutenant Favier passa près de ma table sans s’arrêter vraiment et me dit qu’il y avait une réunion de brigade à quatorze heures, que je pouvais venir si je voulais, avec ce ton de quelqu’un qui ne modifiera pas son emploi du temps selon la réponse.


C’est en début d’après-midi que je vis Renaud Castel pour la première fois.


Castel était le policier qui partait, celui dont le bureau allait devenir le mien dans quelques jours, à condition que les déménageurs internes veuillent bien s’en occuper avant la fin de la semaine. J’avais entendu son nom deux ou trois fois dans la matinée, toujours accompagné d’une remarque légère, trente ans de maison, une belle carrière, il était temps qu’il profite. Quand je le vis traverser la salle commune avec une boîte de carton sous le bras et un sourire qui semblait chercher preneur, je compris immédiatement ce que les remarques légères ne disaient pas.


Castel était très content de partir.


Pas soulagé, pas serein, pas la satisfaction ronde de quelqu’un qui pose un fardeau après une longue route. Quelque chose de plus urgent que ça, de plus étroit, comme un homme qui sort d’une pièce dont il a refermé la porte derrière lui et qui résiste à l’envie de vérifier que le verrou a bien tourné.


Il s’arrêta devant ma table pliante avec l’air de quelqu’un qui avait prévu de faire ça depuis le matin.


« C’est toi qui reprends mon bureau ? »


Je dis que oui.


« J’ai laissé quelques dossiers dans le tiroir du bas. Des affaires classées, rien d’actif, tu peux jeter si tu veux. »


Il posa la boîte en carton sur la table, en sortit une chemise cartonnée couleur sable, usée aux coins, et la fit glisser vers moi avec un geste qui ressemblait davantage à un soulagement qu’à une transmission.


« Celle-là, garde-la. Ou jette-la aussi. Comme tu veux. »


Je regardai la chemise. Aucun nom dessus, aucune référence, juste une date au stylo bille dans le coin supérieur droit, tellement ancienne qu’elle précédait mon entrée à l’école de police.


« C’est quoi ? »


Castel sourit, ce sourire trop large qui ne montait pas jusqu’aux yeux.


« Une affaire non classée. Dans tous les sens du terme. »


Il reprit sa boîte, serra ma main avec l’énergie légèrement excessive de quelqu’un qui veut que la scène soit terminée, et traversa la salle vers la sortie sans se retourner.


La réunion de brigade dura deux heures et je n’y compris pas grand-chose, trop de noms, trop de références internes, trop de codes que personne ne prenait la peine d’expliquer parce que tout le monde les connaissait déjà. Je pris des notes que je relus le soir sans qu’elles m’apprennent davantage, et vers dix-sept heures, quand la salle se vida progressivement, je restai seul avec la chemise cartonnée de Castel posée à côté de mon formulaire d’affectation en trois feuillets.


Je l’ouvris.


Les notes à l’intérieur étaient manuscrites, une écriture serrée et régulière qui couvrait une douzaine de pages agrafées ensemble, et je compris assez vite qu’il ne s’agissait pas d’un rapport officiel mais de quelque chose d’autre, des notes personnelles, la façon dont certains policiers consignent ce qui résiste à entrer dans les cases des formulaires. L’affaire elle-même était banale en apparence, une disparition dans un immeuble de la périphérie, une femme seule qui n’avait plus donné signe de vie, et dont on n’avait jamais retrouvé la trace malgré un appartement intact, une valise non défaite, un café à moitié bu sur la table de la cuisine.

Les premières pages décrivaient les faits avec précision. Les suivantes devenaient autre chose.


Castel écrivait qu’il était retourné plusieurs fois dans l’appartement, même après la clôture officielle du dossier, sans raison qu’il aurait pu justifier devant un supérieur. Il décrivait quelque chose dans cet espace qui résistait à la description, une qualité du silence, l’impression que les pièces s’étaient tues, une sensation d’un espace qui se souvenait de quelque chose qu’il ne partageait pas.


La dernière page était plus courte que les autres.

Je la lus deux fois, les yeux fixés sur les dernières lignes, dans le silence du commissariat qui se vidait progressivement autour de moi.


C’est en rangeant la chemise dans mon sac que je remarquai quelque chose.


Je traversais le couloir menant aux vestiaires, un couloir que j’avais emprunté au moins quatre fois dans la journée, et je m’arrêtai à mi-chemin sans comprendre pourquoi. Le couloir était exactement comme il l’avait toujours été. Les mêmes portes, la même lumière froide des néons, la même odeur de peinture et de poussière tiède. Mais il y avait quelque chose de légèrement inexact dans ce que je voyais, quelque chose que je n’aurais pas su formuler si on me l’avait demandé.

Je restai immobile quelques secondes. Puis je continuai à marcher.


Aux vestiaires, j’ouvris mon casier, en sortis ma veste, et vis mon badge accrôché à la fermeture. Ma photo, mon nom, mon matricule, 1412101. Je le regardai un moment dans la lumière blafarde, comme on regarde un objet familier dans un miroir, avec cette légère étrangeté du reflet qui n’est jamais tout à fait soi. Leur imprimante n’avait sûrement bientôt plus d’encre, il était presque difficile de lire correctement Marc Pragès, mais je ne voulais pas faire le compliqué dès mon premier jour. Je le glissai dans ma poche et sortis dans la nuit.


Ce soir-là, assis à ma table de cuisine, je rouvris la chemise cartonnée et relus la dernière page des notes de Castel une troisième fois, les yeux s’arrêtant sur les dernières lignes.


Je restai longtemps sans bouger, la page entre les mains, avec dans la gorge quelque chose que je ne m’autorisai pas à nommer.


Dehors, la ville continuait à vivre.


Je refermai la chemise, me levai, et allai me coucher avec la ferme intention d’oublier cette journée.





Photo : cottonbro studio @ Pexels.

Commentaire (1)

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PascalN verif

Pascaln il y a 6 heures

Grrr grrr grrr et grrr !!
Et moi j'ai la ferme intention de me lever et de sortir une grosse pancarte sur laquelle on peut lire :

La suite ! La suite ! La suite !

Et je ne sais pas si l'envie " récurrente " de te féliciter peut prendre le pas sur celle de te dire... Pffff même pas drôle. Ou peut-être même en mode Calimero : " C'est kro kro injuste ".

Allez, quand même bravo M. Wallas 😉🙃

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E C Wallas verif

E C Wallas il y a 5 heures

J’aime toujours autant vos retours Pascal, merci beaucoup !

En soi, vous avez déjà la suite, voire la fin de l’histoire… Oui oui, vous connaissez déjà la fin de Marc Pragès, mais je pense que je vais vous en dire plus incessamment dans Spontanément vôtre.

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