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Rentrer à la maison

Rentrer à la maison

Publié le 22 mars 2026 Mis à jour le 22 mars 2026 Horreur
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Le client était arrivé un jeudi en fin d'après-midi, au moment où David commençait déjà à compter les heures qui lui restaient avant le weekend. Une berline grise, propre, sans caractère particulier, garée devant le rideau encore ouvert du garage. L'homme qui en descendit était du genre pressé, le genre qui résume tout en deux phrases et s'attend à ce qu'on suive le rythme.


Révision complète, pas urgent, il partait en vacances dès le lendemain matin et n'aurait pas besoin du véhicule avant son retour. David nota ce qu'il fallait noter, tendit son stylo pour la signature du bon de dépôt, et l'homme griffonna ses coordonnées avec la hâte de quelqu'un qui ne veut pas manquer son train. Il rendit le stylo avec un sourire, dit qu'il devait vraiment y aller, le remercia, et disparut dans la rue avant que David ait pu ajouter quoi que ce soit.

Ce n'est qu'en rangeant le bon qu'il remarqua le problème : l'encre avait rendu l'âme après trois lettres, peut-être quatre, laissant le reste du formulaire dans un gribouillage illisible. Il prit le stylo pour voir, traça quelques mots sur le coin d'un vieux devis. L'encre coula parfaitement, régulière, sans effort. Il posa le bon dans la pile et passa à autre chose.


Depuis que son associé Rémi était en arrêt, il enchaînait les journées sans vraiment les finir, repoussant toujours quelque chose au lendemain. Le vendredi matin, son premier client arriva à sept heures et demie, un peu en avance, et David trouva la berline grise garée au milieu de la zone de travail, exactement là où il aurait eu besoin de l'espace. Il chercha Karim du regard, l’appela au cas où, mais Karim n'était pas encore là. Il supposa que quelqu'un avait mal lu le planning, déplaça le véhicule dans le fond, et n'y pensa plus jusqu'au soir.


Le samedi matin, en soulevant le rideau métallique, il la vit devant la porte, à l'extérieur, garée en travers de l'entrée comme si elle attendait qu'on la remarque. Cette fois il n'y avait personne à qui attribuer la chose, Karim ne travaillait pas le samedi, et David resta un moment immobile dans le froid du matin à regarder la voiture sans comprendre ce qu'il regardait vraiment. Il la déplaça, plus brusquement que nécessaire, et passa sa journée avec cette légère irritation qui s'installe quand on ne trouve pas d'explication satisfaisante. Il grogna ponctuellement jusqu’à son retour à la maison, s’efforçant d’abandonner sa mauvaise humeur à chaque fois qu’il se retrouvait sur le palier. Il retira ses chaussures, rangea sa veste en prenant le temps de réajuster celle de Louise, sa femme, qu’il manquait de faire tomber à chaque fois qu’il rangeait la sienne, et la rejoignit pile à l’heure du dîner, comme à son habitude.


Le dimanche, il se leva tard, se prépara un café qu'il but debout près de la fenêtre, les yeux encore mi-clos sur la rue tranquille du matin. C'est là qu'il la vit, garée devant chez lui, dans sa rue, à trois kilomètres du garage.


Il resta longtemps sans bouger, la tasse entre les deux mains, à se dire qu'il y avait forcément une raison simple à tout ça, une clé donnée à quelqu'un, une confusion, une erreur dont il finirait par rire. Il posa son café, enfila ses chaussures, et sortit. La portière s'ouvrit sans résistance, déverrouillée, l'habitacle propre et silencieux. Il se redressa, rentra chez lui pour prendre les clés de son garage privé avec l'idée de déplacer le véhicule sous le couvert, et traversa la cour.


La berline était déjà là, sous l'abri, dans l'obscurité étroite où il garait sa propre voiture.


David fit demi-tour, sortit par la porte d'entrée, prit sa voiture, et roula sans même prévenir Louise jusqu'au garage sans allumer la radio. Il avait besoin de voir que la berline était toujours là-bas, dans le fond où il l'avait laissée vendredi, immobile et raisonnable, et que tout ce qu'il croyait avoir vu ce matin n'était que le résultat d'une semaine trop longue et de trop peu de sommeil.


Elle était là. Au fond du garage, exactement où il l'avait mise, sous la lumière jaune du néon qui bourdonnait doucement. David sentit quelque chose se desserrer dans sa poitrine, laissa échapper un rire bref et un peu creux, le genre de rire qu'on s'adresse à soi-même quand on réalise qu'on a failli perdre les pédales pour rien. Il remonta dans sa voiture. La portière claqua.


Le lundi matin, c'est Karim qui appela les secours. David était au volant de la berline grise, dans le fond du garage, moteur éteint, les mains posées sur les genoux. L'enquête conclut à une crise cardiaque, surmenage selon les proches, rien d'inexpliqué. Sa propre voiture était garée devant chez lui, là où il l'avait toujours laissée. Les images de la caméra montraient qu'il était monté à bord le vendredi soir et n'en était jamais ressorti. Le propriétaire de la berline ne fut jamais retrouvé, aucun nom lisible sur le bon de dépôt, aucune immatriculation connue dans les fichiers.


Un des policiers dit qu'elle serait probablement mise aux enchères.





~


Ce texte est né du défi #PanodysseySpark de la semaine :


« La voiture est triste d’avoir été oubliée. »


~


Photo: Zachary Vessels - Pexels.

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Commentaires (2)

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Line Marsan verif

Line Marsan il y a 2 heures

J'adore ! Tes textes me font toujours 👏👏👏 et 💃 et 😲.
😉

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E C Wallas verif

E C Wallas il y a 2 heures

Ça me touche, merci Line ! ☺️

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