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Laura
Fiction
Horreur
calendar Publié le 18 avr. 2026
calendar Mis à jour le 18 avr. 2026
time 9 min

Laura

Le couloir sentait le plâtre humide et quelque chose d'autre, quelque chose de plus vieux qu'elle ne saurait dire, une odeur qui se tenait dans l'air comme une présence réticente à partir. Laura posa le dernier carton près de la fenêtre et resta un moment immobile, les bras le long du corps, à regarder la pièce.


L'appartement aurait dû être rénové depuis longtemps. Le propriétaire le lui avait dit avec cette gêne légère des gens qui annoncent une mauvaise nouvelle qu'ils savent acceptable, les travaux attendaient depuis des années, mais tant qu'une locataire occupait les lieux il était impossible d'intervenir. Elle avait hoché la tête sans vraiment écouter, pressée de signer, pressée d'avoir enfin un endroit à elle.


Son téléphone sonna, elle le sortit de sa poche et vit le prénom de sa sœur.


« Oui c’est Laura », dit-elle quand la ligne décrocha.


Elle ne sut pas pourquoi elle avait précisé son prénom, comme s’il lui avait échappé. Sa sœur la reconnaissait à la voix depuis trente ans. Et puis c’est elle qui l’appelait.


Pourtant quelque chose changea dans la pièce, quelque chose d'infime et d'impossible à nommer autrement que comme ça : l'air se contracta, puis se relâcha, comme si la pièce venait de retenir son souffle et s'en était souvenue trop tard. Laura tourna lentement la tête vers le mur du fond. Rien. Le plâtre craquelé, le radiateur rouillé, la fenêtre dont un carreau avait été remplacé par du verre dépoli sans raison apparente. Elle finit sa conversation avec sa sœur debout au milieu des cartons, à ne regarder nulle part.


Les jours suivants, elle trouva des choses. Pas des objets oubliés comme on en trouve toujours dans les appartements qu'on reprend, un cintre derrière une porte, une boîte de conserve périmée dans un placard, mais autre chose. Une marque au mur à hauteur d'épaule, juste à l'endroit où elle s'appuyait chaque matin en attendant que le café passe, comme si d’autres personnes avaient pris cette même habitude avant elle pendant des années. Un livre dans une langue qu'elle ne lisait pas, glissé entre le mur et le radiateur, dont elle n'aurait pas pu dire comment elle l'avait trouvé. La petite bosse dans le parquet devant la fenêtre de la chambre, exactement là où elle posait le pied en se réveillant, exactement là, usée par un poids régulier. Elle déballa ses affaires et s'installa.


C'est une semaine après son emménagement qu'on frappa à la porte.


Une femme se tenait dans le couloir, d'un âge indéfinissable, avec ce visage particulier des gens qui ont beaucoup attendu. Elle tenait quelque chose contre sa poitrine, un carnet à couverture noire, et elle le tendit à Laura avec un geste qui n'avait rien d'hésitant, le geste de quelqu'un qui remet enfin quelque chose à sa place.


« Il était temps que vous reveniez », dit-elle.


Laura ouvrit la bouche. La femme était déjà en train de s'éloigner dans le couloir, ses pas silencieux sur le carrelage craquelé, et Laura resta sur le seuil avec le carnet entre les mains. Elle rentra et s'assit sur le parquet, le dos contre le mur, et ouvrit le carnet.


L'écriture était la sienne. Elle reconnut immédiatement la façon dont elle formait les R majuscules, l'encre bleu nuit qu'elle utilisait depuis toujours, la légère inclinaison vers la droite que personne d'autre n'aurait remarquée. Des pages et des pages, serrées, régulières, la même phrase répétée jusqu'à remplir chaque ligne de chaque page, sans interruption, sans variation, sauf vers la fin où l'écriture devenait plus petite, plus précipitée, jusqu'à s'arrêter au milieu d'un mot.


Ne dis pas ton nom quand tu entres. Ne dis pas ton nom quand tu entres. Ne dis pas ton nom quand tu entres. Ne dis pas ton n-


Laura sentit son cœur faire quelque chose d'étrange dans sa poitrine, pas s'accélérer exactement, plutôt se décaler, comme si le rythme avait trébuché sur quelque chose d'invisible. Elle tourna la page. Blanche. Elle tourna encore. Blanche. Elle feuilleta tout le reste du carnet d'un seul mouvement et les pages vierges défilèrent sous ses doigts, et ce blanc était pire que l'écriture, ce blanc disait quelque chose qu'elle ne voulait pas entendre.


Elle se leva. Ses jambes ne tremblaient pas encore mais quelque chose dans son thorax s'était mis à vibrer à une fréquence basse et continue, comme un son qu'on entend avec les os plutôt qu'avec les oreilles. Elle regarda le mur devant elle. Le plâtre craquelé dessinait quelque chose, ou peut-être ne dessinait-il rien et c'était elle qui cherchait des formes là où il n'y avait que le temps et l'humidité.


Puis la vibration dans sa poitrine monta d'un cran et Laura comprit que ce n'était pas dans sa poitrine, c'était dans les murs, dans le plancher sous ses pieds, dans l'air qui n'était plus tout à fait de l'air mais quelque chose de plus dense, quelque chose qui se souvenait d'elle, et cette pensée fut celle de trop.


Elle recula jusqu'au couloir et les murs du couloir étaient trop proches, ils avaient toujours été trop proches mais maintenant elle le sentait contre ses épaules et contre ses bras et la porte d'entrée était là au bout, elle voyait la porte, elle avançait vers la porte et la porte ne se rapprochait pas tout à fait au rythme de ses pas, et Laura cria, un son qui lui sortit de la gorge sans qu'elle l'ait décidé, et crier ne fit rien, crier ne changea rien à la distance entre elle et la porte.


Elle cria encore et se retourna et l'appartement derrière elle était le même appartement avec ses cartons et son parquet et son odeur de plâtre humide mais il y avait quelque chose en plus maintenant, une qualité de l'attention, comme si les murs la regardaient avec des yeux grands ouverts, et Laura hurla à pleins poumons en courant vers la porte qui s'ouvrit enfin sous ses mains.


Elle se retrouva dans le couloir de l'immeuble, le dos contre le mur d'en face, le souffle en morceaux, le carnet serré contre sa poitrine sans savoir quand elle l'avait repris. Elle glissa lentement jusqu'au sol et ses mains dans ses cheveux qu’elle empoigna. Le carrelage était froid sous ses jambes. Le couloir était silencieux et ordinaire, une ampoule qui bourdonnait légèrement au plafond, une odeur de cuisine venant du fond, rien d'autre. Elle ferma les yeux. Elle les garda fermés longtemps, jusqu'à ce que sa respiration redevienne quelque chose qui lui appartenait.


Quand elle les rouvrit, elle était debout au milieu des cartons.


La pièce sentait le plâtre humide. Par la fenêtre, la lumière de début d'après-midi tombait sur le parquet en oblique. Le dernier carton était posé près de la fenêtre, là où elle l'avait laissé.


Son téléphone sonna.


L'écran affichait le prénom de sa soeur.




Ce texte est né du défi #PanodysseySpark de la semaine et dont la consigne était :


« Elle a déposé son nom sur la table comme un manteau trop lourd, et toute la pièce s'est mise à respirer à son rythme, lentement, comme si l'air lui-même venait de se souvenir d'une ancienne promesse. »


~


Photo : Eugene Golovesov @ Pexels.

Commentaire (1)

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Line Marsan verif

Line Marsan il y a 7 heures

J'adore ! 👏👏👏

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