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Le chef-d’œuvre
Fiction
Horreur
calendar Publié le 31 mai 2026
calendar Mis à jour le 31 mai 2026
time 8 min
PascalN verified
Pascaln il y a 3 heures

Et alors, et alors... Zorro est arrivé sans se presser, le beau zorro, etc... Allez je déraille et je plaisante Wallas😉. Mais tu en es responsable, parce que j'étais embarqué dans la musique envoûtante de cette nouvelle et bing d'un coup plus de son, plus d'image😰. Je n'ai pas pu écouter la fin.
Parce que la fin appelle au rappel des musiciens pour jouer la suite !
Bien joué M. Wallas😉. Un bon moment d'évasion par la lecture de ta nouvelle. Merci.

Le chef-d’œuvre

Anna Veld n'avait jamais vraiment composé, et elle le savait depuis longtemps.


Depuis le conservatoire où elle était arrivée à dix-sept ans avec ses cahiers déjà remplis de partitions que ses professeurs qualifiaient de matures, d'inhabituelles, de précocement abouties, et où elle avait rapidement compris que ces qualificatifs lui déplaisaient parce qu'ils rataient l'essentiel. Elle ne composait pas. Elle transcrivait. Les œuvres arrivaient en elle déjà finies, comme des objets qu'on trouve et non comme des choses qu'on fabrique, et son rôle se limitait à les coucher sur papier avec la précision d'une copiste.


Elle avait décidé très tôt de ne jamais le dire à personne.


Sa carrière s'était construite sur ce silence. Trois quatuors à cordes salués par la critique européenne, un concerto pour piano qui avait remporté deux prix internationaux, une série de lieder sur des textes de Rilke que le journal du dimanche avait qualifiés d'« œuvres d'une intériorité rare ». Elle acceptait les compliments avec une modestie qu'on interprétait comme de la discrétion d'artiste, donnait des masterclasses sur son processus créatif en choisissant ses mots avec soin pour ne pas mentir tout à fait, et rentrait chez elle le soir pour ouvrir ses cahiers et noter ce qui venait.


La symphonie arriva en octobre, par une nuit froide où elle n'arrivait pas à dormir.


Ce fut différent des autres fois, plus dense, plus insistant, comme si ce qui voulait sortir était trop grand pour les canaux habituels. Elle se leva à trois heures du matin, s'installa à son bureau dans le noir et commença à écrire sans allumer la lumière, les doigts guidés par quelque chose qu'elle n'aurait pas pu nommer. Elle écrivit pendant six heures d'affilée, sans pause, sans rature, remplissant les portées avec une vitesse qui ne lui ressemblait pas, et quand elle s'arrêta avec le jour qui entrait par les volets, elle regarda ce qu'elle avait produit avec cette distance tranquille qui lui était habituelle.


La partition était complète. Quatre-vingt-deux pages pour orchestre de chambre, une seule nuit.


Elle la fit jouer six mois plus tard dans une salle de cent quarante places, avec un orchestre de chambre qu'elle connaissait bien et dont les musiciens lui faisaient confiance. Ce fut une bonne soirée, un public attentif, le son de la salle satisfaisant, des musiciens précis. Elle écouta depuis les coulisses, comme à son habitude, et ne remarqua rien d'inhabituel pendant l'exécution, sinon peut-être une qualité de silence particulière dans la salle, une qualité d'attention qui ressemblait à de la stupeur.


Le lendemain matin, elle reçut un appel de la directrice de salle.


La directrice choisissait ses mots avec soin, Anna l'entendait à la façon dont les phrases arrivaient, lentement, avec des pauses inhabituelles. Plusieurs membres du public avaient signalé des troubles mnésiques au réveil, des lacunes dans leur mémoire récente, parfois des années entières qui semblaient manquer. Un homme avait oublié le prénom de sa fille. Une femme ne se souvenait plus de son mariage. Les cas étaient une dizaine, peut-être davantage, et tous avaient en commun d'avoir assisté au concert de la veille.


Anna resta silencieuse un long moment après avoir raccroché.


Elle s'assit à son bureau, les mains à plat sur la surface du bois, et réfléchit avec cette rigueur qu'elle appliquait à tout. Il était possible que ce fût une coïncidence. Il était possible qu'il y eût une autre explication, quelque chose dans l'air de la salle, une substance, un virus, quelque chose de médical et de rationnel qui n'avait rien à voir avec elle ni avec sa musique. Elle s'accrocha à cette possibilité pendant plusieurs jours, la tourna dans tous les sens, lui chercha des fondements solides.


Puis elle repensa à la qualité du silence dans la salle pendant l'exécution, à cette stupeur particulière qu'elle avait remarquée sans vraiment y prêter attention, et elle comprit que la coïncidence était une histoire qu'elle se racontait parce que l'autre histoire était insupportable.


Sa musique prenait quelque chose aux gens.


Elle ne savait pas quoi exactement, ni comment, ni pourquoi, mais elle savait que c'était vrai avec cette certitude sourde qui ne laissait pas de place au doute raisonnable. Et ce qu'elle savait aussi, ce qu'elle ne pouvait pas s'empêcher de savoir, c'est que la musique n'était pas la sienne, qu'elle n'en était que la main, et qu'elle n'avait donc, en un sens très précis, rien fait.


Deux semaines après le concert, elle reçut un message d'une femme qu'elle ne connaissait pas.


La femme s'appelait Mireille, elle avait quarante-trois ans, elle était comptable, et elle avait assisté au concert avec son mari. Elle avait perdu cinq ans de souvenirs au réveil, les cinq premières années de la vie de ses enfants, les premières paroles, les premiers pas, les fièvres et les angoisses et les dimanches matins, tout cela était parti proprement, sans douleur, sans cicatrice. Elle écrivait pour demander si Anna pouvait faire quelque chose. Le ton du message n'était pas accusateur, ce qui était presque pire.


« Je ne souffre pas, précisait-elle vers la fin. C'est ce qui est étrange. Je sais que j'ai oublié quelque chose d'important, mais je ne ressens pas de manque. Est-ce que vous pourriez rejouer la symphonie ? »


Anna lut ce message plusieurs fois.


Mireille voulait l'entendre à nouveau. Ce qui lui avait été pris ne lui manquait pas, et ce que la musique lui offrait en échange, cette légèreté étrange, ce soulagement sans objet, était suffisamment puissant pour qu'elle en redemande. Anna pensa aux autres dans la salle, à ceux qui n'avaient pas écrit, et se demanda combien d'entre eux ressentaient la même chose sans oser le formuler.


Elle rangea la partition dans un tiroir fermé à clef.


Pendant trois semaines, elle ne toucha pas à ses cahiers. Elle sortit, marcha, vit des amis, fit des choses normales avec la conscience appliquée de quelqu'un qui s'impose une thérapie. Rien n'arriva. La partition resta dans son tiroir, et elle se convainquit peu à peu que c'était terminé, que ce qui était venu une fois ne reviendrait pas, que le silence était possible.


Puis une nuit, à trois heures du matin, elle se réveilla avec les premières mesures d'une nouvelle œuvre déjà entières dans sa tête.


Elle resta allongée dans le noir pendant un long moment, les yeux ouverts, écoutant ce qui venait avec cette clarté implacable. Le second mouvement arriva avant qu'elle ne se soit levée, dense et précis, impossible à ignorer. Elle pensa à Mireille et à ses cinq ans perdus, à l'homme qui avait oublié le prénom de sa fille, à la femme dont le mariage avait disparu comme une couche de peinture retirée.


Elle pensa à ces choses, sérieusement, honnêtement, pendant plusieurs minutes.


Puis elle alluma la lumière, ouvrit ses cahiers, et commença à écrire.


Après tout elle avait déjà accepté trois dates de tournée.



Photo : Pavel Danilyuk @ Pexels.

Commentaire (1)

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PascalN verif

Pascaln il y a 3 heures

Et alors, et alors... Zorro est arrivé sans se presser, le beau zorro, etc... Allez je déraille et je plaisante Wallas😉. Mais tu en es responsable, parce que j'étais embarqué dans la musique envoûtante de cette nouvelle et bing d'un coup plus de son, plus d'image😰. Je n'ai pas pu écouter la fin.
Parce que la fin appelle au rappel des musiciens pour jouer la suite !
Bien joué M. Wallas😉. Un bon moment d'évasion par la lecture de ta nouvelle. Merci.

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E C Wallas verif

E C Wallas il y a 2 heures

Merci pour la lecture et le commentaire comme d’habitude ! 😁 J’avoue que pour cette nouvelle j’ai dû trier ce que je voulais raconter ou non, étant moi-même musicien j’avais de nombreuses pistes à suivre et j’aurais pu continuer longtemps ! Mais bon, toute musique a une fin (hors expériences artistiques en cours, et encore même elles auront une fin dans très longtemps).

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