L'homme de Rio

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Ou Jorge Sélaron, une vie en défaillance

Le Corcovado ; "bossu" en Portugais, se dresse fièrement sur les hauteurs de Tijuca et enveloppe de ses bras protecteurs Rio et la baie de Guanabara. Là n'est pas le propos de cet article, mais comment décemment invoquer Paris sans évoquer sa tour Eiffel ?

Sans le Christ Rédempteur, l'escalier de Sélaron serait-il pour autant devenu cette voie royale qui imprègne le grand air du large de la félicité du carioca ?

L'escalier Sélaron, du nom de son "emballeur" l'artiste Jorge Sélaron, fuse sur 125 mètres ou 215 marches des quartiers de Santa-Térésa et de Lapa comme pour expulser l'humble carioca vers les confins de sa favela. Dès 1990, Sélaron avait de lui-même -seulement pour le fun- commencé à le napper d'azulejos (faïences en brésilien) bleues vertes et jaunes aux couleurs du pays, sous les sarcasmes de riverains qui un jour lui rendront hommage pour avoir donné vie et prospérité à un quartier oublié, dans lequel le dieu tourisme aura enfin osé s'aventurer... en suivant l'escalier !

Ce modeste artiste-peintre pour voyagistes en goguette, se prit au jeu et vendit ses premières toiles pour acheter des faïences. Ici commença son épopée et devant l'originalité de son entreprise il reçut du monde entier des carreaux de toutes formes et toutes couleurs pour égayer cet escalier qu'il s'était attribué comme étant sien. C'est ainsi qu'un oeil averti pourra y dénicher ce carreau de Bécassine envoyé par de facétieux bretons, car des touristes en retour dans leurs quelques 125 pays auront à distance contribué à cette surprenante aventure. Ce même oeil éduqué saura entrevoir de chaque côté de la travée centrale d'immenses bacs à fleurs carrelés ; en réalité de vieilles baignoires émaillées recyclées, en défaillance aussi pour l'éternité !

Ainsi pendant deux décennies Sélaron poursuivit-il le puzzle entamé au fil de ses trouvailles et arrivages jusqu'au jeudi 10 janvier 2013 où il mourut sur les marches mêmes de son oeuvre infinie, soudainement muée en chef-d'oeuvre. Assassiné a t-on avancé, par celui qui l'avait un temps secondé dans sa folie décoratrice ; ou suicidé en s'immolant sur son escalier, nul ne saura si une sordide jalousie pécuniaire aurait suffit à éloigner ad-vitam-aeternam l'artiste de son ouvrage. Mais cette oeuvre sans nom soudainement auréolée d'une seconde vie, aura offert la gloire à ce visionnaire éclairé et "l'escadaria Sélaron" décrété curiosité incontournable de Rio-de-Janeiro, juste après le Pain-de-Sucre et le Corcovado...

"J'étais venu en vacances à Copacabana pour les festivités d'un 1er de l'an 2013 mémorable, rassemblant un million d'âmes toutes vêtues de blanc et ondulant par vagues successives sur le sable clair des mythiques plages de Copacabana, Ipanema et Leblon (l'anse de Rio en somme) ; tous envoûtés par la voix langoureusement câline de Stevie Wonder...

j'ai rencontré Jorge Sélaron le lundi 7 janvier 2013, dans sa boutique-atelier de la rua Manuel Carneiro, en laquelle j'ai bien tenté de négocier avec lui une toile qui me plaisait... Mais la discussion tourna court, l'artiste n'était pas enclin à laisser filer un moindre réal. Dèconfit, me suis-je résolu pour ne pas rentrer bredouille, pour l'acquisition d'une petite peinture sur bois (du contreplaqué recyclé) préfigurant une femme enceinte physiquement tourmentée, comme celle de la faïence ci-après ; -non pas parce que grosse et pleine de vie- mais ressemblant à un spectre cadavérique supportant de gros seins et une bedaine repoussante"... Pas de quoi séduire le passant !

(La femme enceinte semble avoir été le drame de la vie de l'artiste qui ne s'en sera jamais expliqué. Mais ces grandeurs-dames qu'il a traduites en êtres difformes à la Dali pour le côté fantasmagorique de leur "émoi apparent" et à la Picasso pour les proportions excentriques et désordonnées des traits et des couleurs, accentuent tous les stigmates de la rancoeur. Qui saura s'il faut y chercher la joie ou la détresse d'un enfantement, le drame d'un viol comme d'une simple ou double disparition, les déboires d'un handicap, voire un rapport à la mère et à sa propre vie à lui ? Pour un homme aussi tourmenté, la symbolique de la maternité ou de ses conséquences aura été bien plus qu'un exutoire : une funeste marque de fabrique.)

..."Le lendemain de ma visite en son atelier, je me décidai enfin à acheter son tableau malgré des contingences bancaires complexes en matière de change. Le surlendemain à la veille de sa mort, j'ai croisé Sélaron sur la "orla" à hauteur de Copacabana où l'on a échangé un hochement de tête muet. Il était grave et préoccupé comme si son hypothétique sacrifice se fomentait déjà"...

Son destin amputé m'aura empêché de perpétuer son souvenir par une signature sur mon mur des lamentations, alors je lui ai trouvé une place secrète tout près de mon âme meurtrie.

"Janeiro", traduction de "janvier" en portugais n'aura pas porté bonheur au chilien Sélaron

Adieu Sélaron, salut l'artiste !

Un pamphlet sur les arcanes du désespoir dans l'art de Bernard DUCOSSON

https://www.lemonde.fr/idees/article/2013/01/16/au-revoir-l-artiste-aux-marches-folles_1817935_3232.html

 

 

 

 

 

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