facebook Le Bortch de Natacha
Le Bortch de Natacha

Le Bortch de Natacha

Le Bortch de Natacha

Contribuer

Elle était étendue devant moi, son visage pâle et lisse pointé vers le Ciel, ses cheveux gris impeccables, relevés en chignon, le corps enroulé dans son manteau marron, immobile et grave. Je regardais une dernière fois cette vieille dame endormie, cette danseuse russe qui ne vibrerait plus, du moins plus sur cette terre et je m’arrêtais, muette, sur ses mains nouées, posées sur son ventre, comme re-posées, ces mêmes mains qui, les veilles de Noël orthodoxe s’agitaient comme un papillon dans la cuisine, près du grand salon. Maman venait de nous quitter.

La décence eût voulu que je pleure à chaudes larmes. Mais tandis qu’une petite musique mièvre, crachée par un vieux magnéto tentait d’apporter au funérarium un supplément d’âme, j’esquissai un sourire à la faveur de ce souvenir qui soudain m’envahit.

Avec la grâce d’un orfèvre et la ferveur d’une sainte, Natacha, ma mère préparait « son » Bortsch. Il ne s’agissait pas de cette soupe un peu fade à base de betterave que les
« babouchkas » offraient jadis aux pauvres ères réfugiées sous les porches de Kiev, de Saint-Pétersbourg ou encore dans les steppes profondes de la Sibérie Orientale. Non. Pour elle, c’était tout autre chose...

-« C’est le Bortsch des nobles ! » avait elle coutume de dire en empoignant les deux kilos de filet de bœuf que le boucher de la rue Daru avait eu la sagesse de couper en cubes, lesquels étaient déposés dans la cocotte minute où frémissaient déjà cinq oignons rouges, prêts à accueillir ces nouveaux compagnons de voyage.

Au même titre que ma grand-mère, « Mamoussinka » avait fuit les bolcheviks « la tête haute, ma petite fille » pour sauver sa peau, Natacha mettait un point d’honneur en toute chose, les majuscules comme les minuscules. Des Autres, elle exigeait « de la tenue » et elle portait aux ingrédients qu’elle choisissait avec l’ardeur d’une bigote, le même impératif ce qui, à la vérité, nous mettait tous en joie. Ainsi, les tomates de Crimée qu’elle avait baptisée « les reines de Crimée », pour leur saveur douce et sucrée et leur couleur pourpre incomparables, avaient été cuisinées en août –du temps de leur saison-, pelées et conservées à l’abri de toute velléité durant plusieurs mois.

Lorsque la viande était saisie et dorée, Natacha la recouvrait de ce beau manteau rouge sortit de son écrin et dans le même temps, baissait tout doucement la flamme en se penchant légèrement en avant. Tapie dans l’embrasure de la porte, gamine, je la regardais faire en silence et jamais, grand Dieu jamais, je n’aurai eu l’audace de la déranger.

-« Et maintenant, à nous deux les choux ! » s’exclamait-elle, en saisissant son tablier.

D’une main ferme et habile, elle attrapait le couteau de cuisine au manche noir et à la pointe aigüe pour le planter sans ménagement dans le corps rond et massif d’un chou rouge aussi dur que le marbre. La chirurgie ne durait que quelques secondes. Elle commençait par éventrer le légume violacé et hachait menu les demi lunes en fines lamelles jusqu’à former un monticule qui allait très vite rejoindre les oignons, la viande et leur cortège de tomates en purée. Deux ou trois bouillons cubes s’échouaient dans ce brasier qu’elle recouvrait d’eau jusqu’à la noyade. Une grosse pincée de sel, une rasade de poivre et pour finir, le couvercle s’abattait comme on ferme un cercueil.

Royal, et à feu doux, le Bortsch entamait sa montée tandis que le clapet de la cocotte minute tournait à vive allure, comme une danseuse embarquée dans une course folle.

Le soir, à la lumière des chandeliers, rituel immuable, le Bortsch fumait dans nos assiettes. D’une main leste et tendre, Natacha y déposait une cuillère de « smetana », de la crème fouettée aussi blanche que la paix et quelques brins d’aneth.

3
Coup de coeur
J'adore cet article
0
Coup de génie
Brillant
0
Coup de main
Cet article m'a été utile
0
Coup de pub
Je souhaite promouvoir cet article
0
Coup de chapeau
Un sujet très intéressant
0
Coup de balai
Ne correspond pas aux standards Panodyssey
3
0
0
0
0
0
Partager l'article
copylink copylink
Contribuer
Prolonger le voyage dans l'univers Curiosités
La famille impériale japonaise
La famille impériale japonaise

Le Japon est officiellement le dernier pays gouverné par un empereur. Si le rôle de ce dernier est plus honorifique et cér&e...

Manon Perfetta
4 min
Un Soir de Doute
Un Soir de Doute

Face à son père attendant un « oui », il répondit par une inexpression digne du plus sérieux d...

Chantal Perrin Verdier
3 min
Adieu bel étalon....
Adieu bel étalon....

Cette nuit, alors que j’étais plongée dans le les bras de Morphée qui avait toutes les allures d’un homme, beau...

Annabelle Debabeche
3 min
Le conte de Veranella et Nero
Le conte de Veranella et Nero

Au début il n'y avait rien que les ténèbres. Plic plic Un oeil s'ouvrit puis ce fut le tour du 2eme Pl...

Arthur Mede
2 min
Tu ne me reverras jamais !
Tu ne me reverras jamais !

On connait toutes ces scènes cultes des bronzés font du ski !!! Josiane Balasko avec ses chaussures en chemise de nuit...

Annabelle Debabeche
6 min
L'inexplicable E2
L'inexplicable E2

Parlons-en...   Le réveil semble brutal mais ressemble plus à une ca...

Tony Blaster
1 min