Jura, terre de Légendes

Jura, Terre De Légendes

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Aujourd'hui je viens à vous avec mon merveilleux Jura, terre d'adoption, celle qu'un jour j'ai reniflée et reconnue pour mienne. Elle est tellement truffée de contes et de légendes que je n'ai pas pu les consigner tous dans mon gros ouvrage paru chez De Borée éditions en 2007, à ce jour épuisé

Partons pour Bletterans, et suivons Charles Nodier, cet homme érudit, romancier, herboriste, poète, grammairien et précurseur du surréalisme. Il a vécu à Quintigny autour de mille-huit-cents. Il a publié de nombreux contes, d’histoires de vampires et de revenants, des romans noirs et fantastiques. C’est lui qui de cette phrase, nous accompagne dans notre singulier voyage :
« On ne recommence plus, mais se souvenir, c'est presque recommencer… »

Sûrement que les paysages d’ici, les soirées brumeuses des  marais, les reflets lunaires sur le miroir des eaux, les présences nombreuses des êtres féeriques tout autour des étangs, ont marqué de poudre d’or et de magie son front de rêveur infatigable.

Savez-vous qu’autour de Relans, on peut rencontrer le cheval sans tête, celui que l’on craint tant, qui parfois se baigne dans la mare rouge, quand il ne pose pas ses pattes sur nos épaules pour nous accompagner dans notre fuite ? C’est cette même mare rouge au fond de laquelle deux cloches résonnent en chœur, chaque mi-nuit de Noël. Elles sont par là aussi les Dames vertes, qu’on entend chanter si on a l’oreille fine, qui dansent légèrement en compagnie des follets, sous les rayons bleutés et doux de la lune. Eloignons-nous, c’est qu’elles sont folles quand elles arrivent à prendre l’un de nous, pauvre humain impuissant à se défendre contre leur force vive de méchante moqueuse. Et cette poule noire, qui n’est pas vraiment poule, qui est une lutine, (une femelle-lutin…) qui possède des pouvoirs, celui par exemple, si on arrive à lui faire couver une pièce d’or, de multiplier à l’infini ce trésor… le tout étant d’attraper la poule et de posséder la pièce d’or à couver. Pas facile.

Près de Chapelle-Voland, les marais, les étangs sont nombreux. Jadis des Dames noires glissaient la nuit juste au-dessus des mousses trempées. Les Dames noires sont rares, nous les connaissons mal. Une fois un homme les a vues. Il était bien caché derrière un très vieux hêtre, un foyard, cet arbre des fées. Il les a vues comme je vous vois. Il les a vues bien nettes, étranges dans leur glissement souple, tous leurs visages couverts de capuchons luisants qui semblaient de velours, les corps fluides et longs enrobés d’étoffes bruissantes, noir de nuit, où se voyaient, éparpillées,  quelques étoiles  minuscules, peut-être de tout petits diamants. Il était subjugué par leur ronde ténébreuse, silencieuse et lente. Mais soudain et sans raison le spectacle changea. Dans un tourbillon d’encre tout leur noir disparut. Elles devinrent blanches, recouvertes de voiles immaculés et translucides. Elles déployèrent leurs bras, qui devinrent des ailes de cygnes, puis montèrent jusqu’à une lointaine trouée de nuit  qui les mangea toutes et se referma derrière elles. Et tout autour de lui redevint normal. L’homme se sentit grandement fatigué et il s’en retourna chez lui. De ce soir-là plus jamais on ne les revit dans ce pays. C’est comme je vous le dis. 

Vers Larnaud on a connu des loups-garous, comme à Poligny, à Plasne, à Amange, à Authume, autour de Dole et ailleurs, dans ce seizième siècle de trop terribles misères. Ces loups n’étaient ni des animaux, ni des esprits, mais ils étaient des hommes. Ils avaient cette maladie bizarre et très inquiétante de se croire des bêtes sauvages et de commettre les carnages assortis à cette nature secrète qui semblait réclamer de la chair et du sang. Certains dit-on, ont dévoré des enfants. Crus. Croisons-les sans nous arrêter, ils ne sont pas du petit-peuple de notre imaginaire. Ils sont comme ces sorciers, qui prétendaient honorer dans leurs danses de sabbat, le diable lui-même… pieds de bouc, cornes d’or, queue fourchue, la peau plus rouge et plus brillante que nos belles cerises ! Certains, qui ces soirs-là, embrassaient dévotement son derrière nu et chaud, obtenaient de son rectum velu de belles pièces d’argent pur… (l’argent n’a pas d’odeur, c’est du moins ce qu’on dit) 

Tous ces sorciers-jeteurs-de-sorts, ces faux-loups, ces sorcières-magiciennes, ces fêtards de clairières, ces embrasseurs de sous, tous pauvres vendus ou pauvres fous, ont péri dans les flammes frénétiques des bûchers, sous les regards de juges bien aussi fous… 

Ce sont de tristes histoires vraies, si éloignées des apparitions poétiques de nos fées de campagne et de la Vouivre, qui surgit à présent du très vieux château d’Arlay. Vient-elle du donjon, de la porte de l’épinette, ou des grottes souterraines ? Allez savoir… elle s’en va hanter le vieil étang des Tartres, s’arrêtant au retour à la Fontaine du Héron, boire cette eau merveilleuse aux vertus innombrables, dont nous allons déguster un instant la merveille. Suivons notre compagne, ce symbole lumineux de ma chère Comté. 

Si la Vouivre contait, elle pourrait nous narrer l’origine du monde.

Bleit ran » signifiait chez les celtes, « traversé par une rivière »,  qui est devenu Bletterans, bien sûr, haut lieu d’élection du Basilic… c’est un elficologue* à qui je cède la parole sur ce point…

« Sorti d’un œuf de coq couvé par un crapaud, le basilic doit à cette origine d’être d’une grande rareté. Il a les pattes et la tête d’un jeune coq, sur un corps de serpent venimeux. Ses ailes sont lisses comme celles d’une sauterelle. Ses yeux jaunes, plus grands que des soucoupes, peuvent, sur un seul regard, vous rendre fou ou vous tuer. A Bletterans et ses environs, le Basilic se tient dans les trous des murs et porte malheur aux maisons dont il habite secrètement les combles. Dans le vallon de la Seille, un Basilic s’oppose éternellement à la prospérité des meuniers (d’après Charles Thuriet) La preuve, les meuniers ont disparu. Le Basilic quant à lui, rôde encore… »
Merci Hervé Thiry-Duval ! (L’esprit féerique - Dictionnaire des fées en pays Comtois)

N’empêche qu’ici ils disent eux-mêmes que « La Bletteranie est un pays de cocagne. Poulets, fromage de Comté, côte et crémant du Jura, vin de l’Etoile, liquoreux Macvin, fabuleux vin jaune et doux vin de paille… » La foire de la « mis’tembre » s’y tient encore, et cela depuis plusieurs siècles.

Laissons en tête à tête l’Elficologue et la douceur du soir…

la gaillarde conteuse !

*Elficologue :  docte et gentille personne du monde réel, qui fréquente quotidiennement le peuple invisible qui pour lui ne l’est pas… personne dotée du troisième œil qui voit très sincèrement ce qu’habituellement on suppose éventuellement. L’elficologue vit très vieux, conservant tout du long une belle fraîcheur. L’elficologue est un être hors du commun, celui qui sait y lire, le verra dans ses yeux, qui sont doux à l’extrême. Il s’éteint généralement un grand sourire aux lèvres, et si vous ouvrez un jour sa dernière demeure, vous constaterez qu’il n’y est pas resté. Des tâches passionnantes et nécessaires le maintiennent suspendu entre le zénith et le nadir des rêves de l’humanité… en connaître un est un bonheur, deux est un miracle, mais en connaître trois me semble un  mensonge véritable.  (Ne les cherchez dans aucun dictionnaire, d’une manière générale, on prend encore très peu leur existence au sérieux.)