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Peau de fée

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Aujourd’hui quel paysage magique. Une brume irréelle enrobe tout d’un voile gracieux et la terre gelée dort encore. Tout est silence, temps arrêté. Pourtant le vent s’agite, il est le seul. Non, il y a aussi les oiseaux, qui se bousculent sur la tablette des graines. L’étang est nimbé d’une vapeur légère car son eau est plus tiède que l’air. Pour moi qui aime tant les paysages du nord, tout est bien. Et sur l’écran argenté de mon imaginaire, je crois qu’un poisson d’or vient de glisse tout près de la rive, pour me rappeler ce conte que je vais vous dire....

Peau de fée
Cette histoire étrange s’est passée dans un village qui s’appelait… j’ai oublié son nom, mais ça n’a pas d’importance, de toute façon il n’existe plus. C’est vous dire que ça fait longtemps. C’était au temps où l’on croyait aux fées. C’était au temps où la nuit, assis tout au bord de la mer, le derrière moulé dans le sable tiède, si on avait le cœur simple, on pouvait parfois voir des sirènes, avec leur peau si blanche, luisante sous les rayons de lune, la queue un peu turquoise dans les rides de l’eau… et leur chant, si particulier, irrésistible pour l’âme d’un homme.

C’était au temps où l’on croyait aux fées.

L’une d’elles, plus discrète peut-être que les autres, en tout cas différente, avait fait sa demeure charnelle dans un poisson. Oh, minuscule poisson, mais précieux, plus encore qu’un bijou. Il était tout fait d’or, chaque écaille joliment ouvragée par le savoir d’un orfèvre qui n’est pas de ce monde. Cette fée ainsi parée de son petit habit d’or pouvait aller très près des côtes, dans cette frange d’écume, entre le sable et l’eau, pour voir de près un humain dont elle était terriblement éprise. Chaque fois qu’elle l’avait vu, elle repartait dans la vague, dans le sel, dans le bleu. Elle dansait, joyeuse, comme ferait une femme amoureuse !

Cet homme un jour de pêche ramena son  filet. Il était vide. Un filet vide, il n’avait jamais vu ça. Il n’y avait qu’un poisson et encore, minuscule ! Il le prit dans sa main et eut pitié de lui, il était si joli, avec ses écailles qui semblaient en or, il allait le remettre à l’eau. Mais son cœur se trouva singulièrement ému. Soudain, comme ouverte par une clef invisible, la peau dorée se fendit, se déroula, un peu comme font les couvercles de boîte de sardines vous savez, et une belle femme nue en sortit comme si c’était tout à fait naturel… elle ne connaissait pas nos manigances de femmes et c’est par hasard qu’elle lui glissa ses bras autour du cou. Elle sentait la vague, le sel, le bleu, il l’a embrassée. Et elle, elle trouvait ça aussi bon que le sel, que la vague, que le bleu, peut-être même meilleur !

Ils ont vécu ensemble.

Dans un coin de leur cabane il y avait un coffre et dedans, rangée, la peau du poisson d’or. Cette fée devenue femme avait demandé à son homme de ne jamais lui poser de questions et de ne jamais jeter cette peau de poisson. Elle avait demandé ça à un moment très doux. Il n’a pas discuté.

Certaines nuits elle se levait, prenait la peau, l’emportait sur la plage. Puis elle entrait dedans et elle filait dans la vague, dans le sel, dans le bleu. Son corps de femme était si bon à vivre, mais cette peau de poisson… c’était sa part fée, impalpable, mystérieuse, libre… !

Ces nuits où elle s’en allait, son homme entendait des glissements, des froissements, la porte qui grinçait et puis elle n’était plus là, près de lui.

Où allait-elle, avec qui, que faisait-elle ?

Et dans l’obscurité brune de la chambre tous ses doutes devenaient immenses et il ne pouvait plus dormir, ou alors un peu, vers l’aube, de fatigue trop grande…

Au matin pourtant chaque fois elle était de retour, souriante et si gracieuse.

Et lui ne pouvait rien demander…  « ne pose jamais de questions… »

Un de ces matins-là, elle était déjà dehors, pieds nus dans la rosée, quand il s’est réveillé. Elle tendait à ses chèvres des brassées d’herbes odorantes. Lui, debout dans la cabane, était encore tout prisonnier des tourments de sa nuit, invivable, impossible, terrible nuit. Alors il ouvrit grand le coffre, attrapa la peau d’or comme un chiffon pouilleux et la jeta au feu.

Des étincelles rouges en giclures de sang remplirent la cheminée…

Elle, dehors, poussa un grand cri comme quelqu’un qu’on tue ! Puis soudain tout son corps gracieux s’évapora en mille gouttelettes d’eau.
Elle repartit ainsi dans cette grotte lointaine où se tiennent les fées auxquelles on ne croit plus. C’est nos doutes, nos peurs, le noir de nos nuits blanches qui les tiennent éloignées.

Voilà ce qui arrive

Quand on ouvre le ventre

Des fées et des histoires

Et qu’on veut tout comprendre

Et qu’on veut tout savoir

Elles s’en vont…

Leurs bienfaits s’évaporent

Et c’est trop tard 


        Patricia Gaillard

Raconteuse d’histoires 



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