Le professeur d'EPS
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Le Professeur D'eps

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C'est l'histoire d'un professeur d'éducation physique  de collège. Et ce professeur était fatigué. En ce jour de rentrée, il était avec ses élèves, mais il était ailleurs. Il était fatigué. Ce n'était pas qu'il n'aimait pas ses élèves, non ! Pendant 23 ans il avait été joyeux de faire cours à ces adolescents pleins d'énergie. Il avait pris soin d'eux. Toujours attentif aux bobos, mais aussi aux disputes, aux éclats de rires, aux fanfaronnades, aux amours naissants. Sa classe était un petit monde bouillonnant. C'est pour cela qu'il avait, pendant 23 ans, gardé son sourire. Ce n'était pas qu'il n'aimait plus son métier. Tous ces sports, il en connaissait les règles par coeur, et il savait quelle était sa mission : faire comprendre à tous ces galopins que, sans règles, il n'y a pas de jeu. Ce n'était pas non plus qu'il n'aimait pas ses collègues, car, de toute façon, il ne les voyait jamais. Mais en ce jour de rentrée, il était fatigué. Et la fatigue ne fit que de s'accroître. 

Un jour, quelques semaines avant la fin des cours, il rentra chez lui et annonça à sa femme qu'il changerait de travail dès la fin de l'année. Pour faire quoi ? Lui répondit-elle. Je ne sais pas, finit-il.

Pendant ces dernières semaines ensoleillées, il n'était plus le même professeur. Il y avait quelque chose de lointain et d'immobile dans son regard. 

Enfin le jour attendu arriva. Il quitta ses derniers élèves comme il l'aurait fait n'importe quel autre jour. Il rentra chez lui, et parla peu. Il eut grand appétit. 

Le lendemain matin, il ouvrit les yeux alors que le soleil était sorti et que sa femme était partie. Il apprécia à travers la vitre de sa chambre l'éclat du  mur blanc de la maison du voisin, qui lui reflétait la lumière de l'été. Il aurait aimé se réveiller à côté de celle qu'il aimait. Il se sentit seul. Il ne se leva pas tout de suite. Il remarqua ses draps si rouges, le papier peint stylisé, le tapis marocain. Qui a eu l'idée de poser ce papier peint aux murs ? Il rit. Après s'être levé il entra dans la cuisine. Il reconnut sa femme dans ce qui restait de son petit-déjeuner : l'assiette aux bords verts, les miettes de pain, la grande tasse et la cafetière posée sur le dessous de plat en fonte. Elle avait dû partir précipitamment, pensa-t-il. Il prit sa tasse, la remplit de café et ouvrit la porte qui menait au patio blanc. Il s'assit sur un rebord et, les plantes derrière lui, prit le soleil. 

Le soir, sa femme arriva. Elle s'était inquiétée toute la journée mais avait décidé de ne pas le montrer. Elle était donc partie très vite ce matin, avant qu'il ne se réveille. Elle entra en souriant. Coucou ! Et ils se mirent à table. Au bout d'un moment, voyant que le sujet ne venait pas dans la conversation, elle demanda, hésitante, tu sais ce que tu vas faire, alors ? Et lui de répondre en plissant ses yeux bleus et doux, oui. 

Il allait ouvrir un centre, un endroit avec un grand terrain et une forêt où les adolescents pourront laisser libre cours à leur imagination, inventer des jeux à taille humaine, proposer leurs règles et leurs objectifs, courir à en perdre haleine, se rouler par terre et marcher sur les mains. Ce sera le paradis des enfants, avec des objets en tous genres, parce qu'il faut qu'ils puissent se deguiser pour s'imaginer des villages attaqués par des hordes de bêtes sauvages et voir des mondes sous-terrains gigantesques qu'ils exploreront ensemble malgré les grands dangers qui guettent les explorateurs trop intrépides. Il leur faut de l'espace pour que la tribu des premiers hommes et la tribu des premières femmes finissent par danser ensemble après avoir eu trente fois peur que la guerre irréversible n'éclate dans un grand fracas... Sa femme, les yeux écarquillés, écouta son monologue jusqu'au bout. Qu'il est rêveur. Au fond, il n'est pas si différent que l'ado passionné que j'ai rencontré, il y a 27 ans... Et il restera à jamais un grand enfant !