Celui qui n'était bon à rien
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Celui Qui N'était Bon À Rien

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C'est l'histoire d'un homme qui avait mal commencé. Je le vis chez une vieille dame. Il était assis aux côtés de sa vieille mère. Il était grand et presque difforme, bossu et ventru, bigleu, les épaules lourdes et la tête basse. Son corps semblait tomber mollement vers la table. Il se faisait tout petit malgré son allure de colosse. On aurait dit qu'il voulait disparaître, mais dans la pièce on n'y voyait que lui. Un géant et deux petites vieilles.

J'entrais chez cette dame âgée chaque semaine, pour lui conter une histoire. Il n'était pas rare qu'elle ait un visiteur, une voisine ou un voisin, plus rarement une soeur. Aujourd'hui, entre les murs de sa cuisine, il y avait une voisine, dont l'épaisseur de son grain de beauté au menton indiquait l'âge avancé. Elle était la mère de cet homme-là, pensais-je. Comme j'avais du temps devant moi, je ne me pressai pas pour commencer l'histoire que j'avais prévu de raconter. Je m'adossai plutôt contre l'évier pour l'écouter : 

"Mon gamin y était pas destiné à grand chose, vous savez ma chère dame. Quand y était p'tit on disait qu'il était pas comme nous ! Oh vous savez, un peu... Bon c'est vrai qu'avec mon mari Jean on l'aimait beaucoup notre gamin. C'est pour ça aussi qu'on n'avait rien remarqué. Spécial qu'y disaient. Mais pour nous y était normal. Quel gamin n'a jamais de mauvaises notes ? Pas vrai chère madame. Mais vous savez ce qui nous a mis la puce à l'oreille ? C'est qu'il n'y avait pas de copains, jamais, qui venaient jouer à la maison. Alors qu'on n'est pas farouche pour deux sous avec Jean. Pis un jour un professeur nous a demandé à nous voir ! Alors on y est allé. Oh, il était inquiet pour le p'tit. Il nous a demandé des explications ! Alors ça, Jean l'a mal pris, oh la la... Furieux qu'il était. Je m'en souviens encore. Monsieur... Monsieur Duvert je crois... Il s'était assis devant nous avec un dossier sur notre gamin. Il l'a lu en silence deux minutes sans nous voir (ça a suffit pour commencer à agacer Jean), puis il a enlevé ses lunettes et nous a dit d'un ton désespéré qu'il ne comprenait pas ce qu'il se passait avec notre fils, qu'il aurait dû être placé dans une classe spéciale plus tôt, et pourquoi on n'avait rien demandé plus tôt, et qu'est-ce qu'on avait attendu si tard, et quelle était l'explication à ce manque de prise en charge. J'en suis restée glacée mais Jean est devenu tout rouge ! Oh la la ! On est rentré vite fait bien fait, et c'est bien de la chance si Jean lui balançait pas la table dans la figure... 

Oh, vous savez ce que c'est, vous qu'avez dû voir beaucoup de familles avec votre métier. Chaque famille est différente. Les gamins sont pas tous pareils, c'est tout. Nous, on a douté oui. Faut dire qu'après avoir écouté tous ces avis qui nous disaient la même chose... vraiment tous. Mais heureusement qu'on a tenu bon, pas vrai ma chère dame ! Regardez mon gamin maintenant comme il a réussi ! Oh et puis c'est aussi grâce à vous hein, on vous remerciera jamais assez avec son papa Jean." 

La vieille dame aux cheveux blancs, qui était chez elle, eut un sourire de satisfaction qu'elle camoufla en buvant une grande gorgée de café. Elle regarda le grand garçon. Il en avait réservé des surprises, à tout le monde, en grandissant. Il avait fait mentir un tas de gens. Tous ceux qui n'auraient pas misé un grain de blé sur lui. Ils avaient eu tous tort. Tous. Elle but une autre gorgée pour cacher son air malicieux.  Elle avait senti, comme sa voisine, quelque chose de spécial chez ce gamin. Elle a pu douter, elle aussi. Mais il fallait juste le pousser un peu plus que les autres. Et puis attendre, beaucoup. Il n'avait pas fait de miracle jusqu'à ses trente, trente-deux ans... Mais une fois qu'il avait été mûr... Ça alors... Il avait certes mal commencé... Mais il s'était bien rattrapé, c'est le moins que l'on puisse dire. Et pied de nez à tout le monde ! Elle était fier de l'avoir sous son toit, ce grand gamin. Ce n'est pas tous les jours que l'on rencontre quelqu'un comme lui. 

L'homme géant regarda sa mère, et lui fit un signe de la tête. 

"Bon, ma chère voisine, nous voici en route. Merci encore ! Et à bientôt, hein !" 

Il nous salua poliment, et il s'en alla.