Celui qui voulait parler aux oiseaux
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Celui Qui Voulait Parler Aux Oiseaux

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C'est l'histoire de l'homme qui voulait parler aux oiseaux.  Depuis sa fenêtre il voyait des pigeons, souvent deux ou trois,  qui se tenaient sérrés, blottis sur un sémaphore qui surplombait la route. Leurs têtes penchées et curieuses regardaient les voitures. Parfois, ils bougeaient, remettaient confortablement leurs pattes, faisaient tourner leur cou.  Ils gardaient les yeux toujours ouverts. On aurait dit que le grand monde devant eux était toujours neuf. Un intarissable objet de curiosité. Leur expression, toujours naïve. Leurs mimiques, ridicules. Toujours collés les uns aux autres mais semblant aussi toujours se gêner l'un l'autre. Cela les rendait somme toute assez aimable. Ils étaient comme des copains, comme des frères, des cousins. Ils passaient le temps. Et le temps qui passait sur eux ne se teintait d'aucun soucis. 

Puis il alla se promener dans un jardin. Au coeur de la ville, il y avait ces étendues d'herbe traversées de chemins de cailloux blancs qui craquaient sous les chaussures. Et sur une poubelle, il y avait une pie. Elle était grosse et longue. Empêtrée d'un ventre gonflé, elle semblait toujours tomber en avant. Sur ses pattes comme sur des ressorts, elle se tenait là, en équilibre sur le bord de l'arceau, prête à plonger. Mais elle se sentait épiée. Elle sautillait et se retournait à vive allure. Elle surveillait. Car elle préparait un coup. Soudain de son gros bec bâtard elle chipa quelque papier argenté repéré depuis longtemps, et se remit aussitôt sur ses gardes. Le trésor en bouche, elle épiait à gauche, à droite, et encore à gauche, et encore à droite, et encore, et encore. La voie paraissait libre. Après avoir bondi sur le sol elle se dépêcha, par quelques sauts ballotés, de rejoindre l'herbe accueillante. Elle s'arrêta. Coups d'oeil derrière elle. Dans un battement d'aile embarrassé, elle réussit finalement à extirper son corps du sol. Et lorsqu'elle fut enfin dans les airs, elle se dépêcha de regagner la cime de son arbre, son arbre sans feuilles, celui où elle avait décidé d'installer son nid, celui qui gardait tous ses trésors, tous secrètement dérobés.  

Continuant sa marche, le jeune homme sentit un arbrisseau s'émoustiller. Il tremblotait. En son sein une petite mésange grimpait de branchettes en branchettes, sa queue en fléchette lui assurant son équilibre. Elle roulait de la tête avec la même grâce imprévisible qu'ont certains insectes. Elle mastiquait gaiement une mouche qu'elle avait surprise au creux d'une de ces feuilles sechées par l'air de l'automne. Et elle s'égayait de cris joyeux, s'égosillait, comme pour faire savoir à toute la nature qu'elle s'était bien régalée. Désireuse de faire porter son chant le plus loin possible, de faire ainsi à tous partager sa joie, elle grimpa à toute allure au sommet de cet arbousier, et, sous le ciel, fit sortir de son minuscule estomac de vives mélodies qui filaient dans le vent, pour rencontrer parfois les oreilles des passants. 

Non loin de là, sur l'herbe grasse et encore mouillée, le merle était affairé. De son lopin de terre préféré, il ne s'éloignerait pour rien au monde ! Il était à lui et malheur à ceux qui s'y aventureraient trop longtemps. C'était sa richesse, son terrain de jeu, avec ses dizaines de dizaines de petits vers qui frissonnaient sous la terre. Et de son bec pointu, il aimait par-dessus tout les attrapper. Il les débusquait et les retirait de leur abri d'un coup sec. Triomphant lorsqu'il en sortait un, il le portait bien haut dans le vent. Il s'enorgueillissait alors de sa nouvelle prise et, le lombric au bec, il levait la tête bien haut pour qu'on l'admirât. Ce n'était certes pas par cruauté mais par plaisir du travail bien fait qu'il les laissait là, en proie au vent pendant de longues secondes, suspendus à son pic. Il aimait tirer les richesses de sa terre, une à une, car il était, à la fois, besogneux et gourmand. 

Puis le jeune homme rentra chez lui. Il regarda par la fenêtre et il salua les pigeons béats.