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Essai : La mémoire de l’espace
Non-fiction
Culture
calendar Publié le 18 sept. 2026
calendar Mis à jour le 18 sept. 2026
time 5 min
Line Marsan verified
Line Marsan il y a 2 heures

J'aime beaucoup ce partage d'expérience de l'architecte. Je le voyais dans les vieux monuments, ce passage du temps. Mais les cales du parquet, symboles pour moi de cette "présence" dans un appartement ancien, je n'y avais pas pensé.

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Essai : La mémoire de l’espace

Lors d'une rénovation d'immeuble des années cinquante, nous avions trouvé sous plusieurs couches de papier peint les traces d'un décor mural des années trente : des motifs géométriques qui avaient survécu à plusieurs « repeintures » successives, visibles seulement en lumière rasante, comme ces écritures sur les parchemins grattés qu'on déchiffre sous la gomme. Personne n'avait décidé de les conserver, personne n'avait décidé de les détruire, ils étaient simplement là, persistants, refusant de disparaître tout à fait.


Je repense parfois à ces motifs. À ce que signifie habiter un espace qui porte en lui les choix esthétiques de quelqu'un parti depuis longtemps, dont on ne sait rien, dont on ne saura jamais le nom. Il y a dans cette coexistence silencieuse quelque chose qui me touche profondément, peut-être parce que l'architecture est une de ces disciplines créatives dont les œuvres continuent d'être habitées après la mort de leur auteur, modifiées, adaptées, et qui gardent malgré tout quelque chose de l'intention originale, comme une voix entendue dans une pièce qu'on a désertée.


Autant le dire de suite, selon moi la mémoire des espaces n'a rien de mystique. C'est une réalité matérielle précise et mesurable, à condition de savoir où regarder.


La fumée de tabac qui imprègne le plâtre pendant des décennies et ressurgit avec l'humidité. Les marques de pas qui creusent les escaliers en pierre selon les trajectoires les plus fréquentes, dessinant des chemins involontaires que les générations suivantes empruntent inconsciemment. Les cales en bois sous un parquet qui compensent un tassement progressif et témoignent d'un siècle de vie au-dessus.


Ces traces sont de la physique, de la chimie, de la mécanique, des sciences dures appliquées à du quotidien, mais leur accumulation produit quelque chose que la simple physique ne suffit pas à décrire.


Un appartement longtemps habité est un palimpseste, au sens que les médiévistes donnent à ce mot pour désigner les parchemins grattés et réutilisés sur lesquels les écritures anciennes transparaissent sous les nouvelles : chaque couche de vie laisse des traces sous la suivante, et ces traces, même effacées en apparence, modifient ce qu'on pose par-dessus.


Un bâtiment n'est jamais fini. Il continue de se faire sous les mains de ceux qui y vivent et ceux qui y vivent se font en partie à travers lui. Cette relation est réciproque et asymétrique dans le temps : le bâtiment dure plus longtemps que ses habitants, et quand un habitant part, quelque chose de lui reste, non pas comme une présence mais comme une modification légère et permanente de l'espace, une résistance subtile à devenir entièrement autre chose.


Georges Perec, dans « Espèces d'espaces », entreprend de décrire les espaces de sa vie avec une minutie qu'il pousse jusqu'à l'absurde pour mettre en évidence ce que l'habitude nous fait oublier de regarder. « Interroger le banal », dit-il, et derrière la formulation presque ludique il y a une question sincère sur ce que les espaces ordinaires font à ceux qui les occupent.


Nous ne choisissons pas les espaces dans lesquels nous grandissons, mais ceux-ci nous forment en silence, dans les détails que nous n'avons pas appris à voir parce qu'ils étaient trop familiers pour être remarqués. La hauteur des plafonds détermine une façon d'occuper l'espace. L'orientation des fenêtres fixe les rythmes circadiens et la qualité de l'éveil matinal. La distribution des pièces organise les relations entre les membres d'un foyer, autorise ou interdit la solitude, crée des centralités et des marges. Ces formations sont involontaires et c'est ce qui les rend difficiles à percevoir, difficiles à défaire.


On n'apprend pas à habiter. On habite, et l'espace dans lequel on le fait façonne silencieusement ce qu'on appelle, avec une confiance peut-être excessive, sa personnalité.


Quand quelqu'un emménage dans un appartement, il s'installe dans un espace chargé, et cette charge, qu'il en soit conscient ou non, fait partie de ce qu'il va habiter. Les précédents locataires ne sont plus là mais ont laissé quelque chose : cette résistance légère du lieu à devenir entièrement autre chose, une façon de continuer à exister dans ses propres lignes, comme une phrase qu'on a essayé d'effacer et dont on lit encore, sous la gomme, les contours du sens.


Je ne sais pas si c'est rassurant ou inquiétant. Je penche pour les deux, selon les jours, selon la lumière, selon ce qu'on entend dans le silence des vieux bâtiments la nuit.


E. C. W.



P.S. : Le décor des années trente a fini à la benne.





Photo : Gustavo Galeano Maz @ Pexels.

Commentaire (1)

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Line Marsan verif

Line Marsan il y a 2 heures

J'aime beaucoup ce partage d'expérience de l'architecte. Je le voyais dans les vieux monuments, ce passage du temps. Mais les cales du parquet, symboles pour moi de cette "présence" dans un appartement ancien, je n'y avais pas pensé.

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