Le balcon
Il avait pris l'habitude d'écouter les informations le matin, debout dans la cuisine avec son café et sa cigarette.
C'était un rituel qui s'était installé progressivement, au fil des années, comme tous les rituels qui finissent par composer l'ossature invisible d'une vie. Il ne s'en souvenait même plus vraiment, de la première fois. Un matin parmi d'autres, la radio allumée par habitude, la voix du journaliste comme fond sonore pendant qu'il cherchait ses clés ou bouclait sa ceinture. Et puis le rituel s'était consolidé, durci, jusqu'à devenir quelque chose d'aussi nécessaire que le café lui-même.
La voix du journaliste énumérait les nouvelles du jour avec cette neutralité professionnelle qui rendait tout équivalent, les accidents de la route comme les disparitions inexpliquées. Il y avait quelque chose de presque rassurant là-dedans, dans cette façon d'aplatir le monde en titres calibrés, en phrases courtes et lisses qui glissaient sur la conscience sans vraiment y laisser de trace. Il aimait ça. Il aimait que les catastrophes arrivent dans cet ordre-là, domestiquées par la syntaxe, rangées derrière le verre de la radio comme des insectes dans une vitrine.
Il y en avait encore une ce matin, une disparition. La quatrième en trois semaines, un homme qui n'était jamais rentré chez lui après le travail, volatilisé quelque part entre le bureau et son domicile. Le journaliste avait donné le nom, l'âge, une brève description, avant de passer au sujet suivant sans transition. Julien avait laissé le café refroidir légèrement, les yeux dans le vague, à imaginer cet homme marchant entre deux points d'un trajet qu'il avait fait des centaines de fois, et s'évaporant quelque part dans cet entre-deux familier. Qu'est-ce qu'on ressent dans ce moment-là, s'il y a un moment, s'il y a quelque chose à ressentir ? Est-ce qu'on sait qu'on disparaît, ou est-ce que ça arrive sans prévenir, sans dernière pensée, sans rien ?
Il éteignit la radio quand sa femme entra dans la pièce. Anne-Lise portait sa robe de chambre bleue, les cheveux encore défaits, et il lui tendit une tasse de café avec ce geste automatique et tendre qui était lui aussi un rituel, une de ces petites gestuelles conjugales qu’accumulent les années comme des strates géologiques. Il l'embrassa distraitement sur la joue, sentit le parfum de sa crème de nuit mêlé à la chaleur du lit qu'elle venait de quitter.
Elle sourit, dit quelque chose à propos du weekend qui approchait, une sortie peut-être, ou un dîner chez des amis, il n'était déjà plus vraiment là pour l'entendre. Son attention dérivait, comme aspirée, vers la porte-fenêtre qui donnait sur le balcon.
Le balcon.
Il l'avait remarqué la veille au soir, en rentrant tard du travail. La fatigue avait brouillé ses perceptions, ou du moins c'est ce qu'il s'était dit, debout dans le couloir encore en manteau, les clés à la main, à regarder par la vitre vers la rue en contrebas. Quelque chose dans la vue lui avait semblé différent, un léger décalage qu'il n'arrivait pas à identifier précisément, comme quand on revient dans une pièce et qu'on sait instinctivement qu'on y a déplacé quelque chose sans pouvoir dire quoi. Il pensait que c'était la fatigue, les longues heures passées devant l'écran, la lumière artificielle qui finit par déformer la perception. Il avait fermé les yeux, les avait rouverts. La vue était normale.
Il était allé se coucher.
Mais ce matin, debout dans la cuisine avec sa tasse de café fumante, il regardait à nouveau par la fenêtre et la sensation persistait. Plus nette, cette fois. Moins possible à balayer. Ce n'était pas sa rue. Pas exactement. Les immeubles en face avaient la même hauteur, la même couleur de façade, ce beige légèrement jauni des immeubles haussmanniens qu'on trouve dans tout Paris, mais leurs fenêtres étaient disposées différemment, décalées d'une travée, distribuées selon un rythme qui n'était pas le bon.
L'arbre au coin de la rue, ce vieux platane dont il connaissait chaque branche par cœur parce qu'il le regardait tous les matins depuis trois ans, n'était pas au bon endroit. Décalé de quelques mètres vers la gauche, peut-être cinq, peut-être dix, suffisamment pour que quelque chose dans son cerveau tire une sonnette d'alarme douce et persistante. Les voitures garées le long du trottoir n'étaient pas les mêmes non plus. Pas les mêmes modèles, pas les mêmes couleurs. Un détail, rien qu'un détail, mais les détails s'accumulaient. Il posa sa tasse, sortit sur le balcon.
L'air était frais, le ciel gris comme tous les matins de novembre, ce gris plat et homogène qui efface les contours et donne aux villes une qualité d'aquarelle inachevée. Il s'accouda à la rambarde, regarda en bas. Des gens marchaient sur le trottoir, pressés, indifférents, portant les mêmes visages fermés et absents qu'on porte dans les rues des grandes villes. Une femme avec un chien, un homme en costume qui consultait son téléphone. Tout semblait normal, ordinaire, exactement comme ça devrait être. Et pourtant.
Il connaissait sa rue. Il la connaissait comme on connaît les choses qu'on ne regarde plus vraiment, par une sorte de mémoire musculaire du regard. Et ce qu'il voyait là, depuis ce balcon, n'était pas tout à fait elle.
Ce n'était pas sa rue.
Il rentra, ferma la porte-fenêtre derrière lui avec plus de soin que d'habitude, se dit qu'il avait besoin de vacances. Ça faisait deux ans qu'ils n'étaient pas vraiment partis, deux ans de dimanches qui ressemblaient à des vendredis et de semaines qui s'enchaînaient sans respiration. Sa femme était partie se préparer pour le travail, il entendait l'eau couler dans la salle de bain, le bruit familier et réconfortant d'une vie qui continuait. Il termina son café debout, enfila sa veste, attrapa ses clés dans le bol de l'entrée. En passant devant la porte-fenêtre, il jeta un dernier coup d'œil dehors. La vue était redevenue normale.
Sa rue, son arbre, ses voitures. Le platane à sa place habituelle, le café d'en face avec son store rayé rouge et blanc, la boulangerie dont le propriétaire sortait justement une caisse de baguettes. Exactement comme il la connaissait. Il sortit sans un mot.
La journée de travail avait été longue, dense, peuplée de réunions qui auraient pu être des e-mails et de décisions qui auraient pu attendre. Il avait passé trois heures sur une présentation qui n'intéressait personne, déjeuné seul devant son écran, répondu à des dizaines de messages qui en généraient d'autres. L'ordinaire absolu. Et pourtant, par moments, entre deux paragraphes, au détour d'une phrase qu'il relisait sans la voir, l'image revenait. La rue légèrement décalée. L'arbre au mauvais endroit. Cette sensation d'avoir regardé par la fenêtre d'un autre monde.
Le soir, il resta tard au bureau. Un projet urgent, une échéance qui approchait, les raisons habituelles que l'on se donne quand on veut retarder un retour sans savoir pourquoi. Quand il rentra, sa femme dormait déjà. Il se servit un verre d'eau dans la cuisine plongée dans la pénombre, s'appuya contre le plan de travail, et regarda vers la porte-fenêtre. Il alluma la lumière du balcon par réflexe et se figea.
Ce n'était pas sa rue. Encore.
Mais ce n'était pas non plus celle de ce matin. Les immeubles en face étaient plus anciens, avec des balcons en fer forgé aux arabesques travaillées, des volets de bois sombre qui encadraient des fenêtres aux vitres légèrement bombées. L'éclairage public était différent, plus jaune, presque doré, comme ces vieux réverbères à mercure qu'on ne fabrique plus, qui donnaient aux nuits de la ville une teinte d'ambre et de sépia. La rue elle-même semblait plus étroite, resserrée entre ses immeubles, pavée plutôt qu'asphaltée, des pavés inégaux luisant doucement sous la pluie récente.
Il ouvrit la porte-fenêtre. L'air s'engouffra, frais, et il sentit immédiatement que quelque chose était différent là aussi. Une odeur qu'il ne reconnaissait pas, ou plutôt qu'il reconnaissait de trop loin, de trop longtemps : un mélange de pierre mouillée et de feuilles mortes et quelque chose d'autre encore, une note de fumée de bois peut-être, de charbon, quelque chose qui n'appartenait pas à la ville contemporaine qu'il habitait. Il sortit lentement, comme s'il avait peur de rompre quelque chose, de dissoudre la vision par un mouvement trop brusque. Il s'avança jusqu'à la rambarde, puis regarda en bas.
Des gens marchaient, mais leurs vêtements semblaient d'une autre époque, ou peut-être d'un autre quartier, d'une autre ville. Une femme avec un manteau long qui lui tombait jusqu'aux chevilles, sombre, cintré à la taille, qui rappelait ces photographies en noir et blanc qu'on trouve dans les albums familiaux poussiéreux. Un homme avec un chapeau, un vrai chapeau, le genre qu'on ne porte plus depuis des décennies, les mains dans les poches d'un pardessus croisé. Leurs pas sur les pavés faisaient un bruit différent, plus sonore, plus net, qui montait jusqu'à lui avec une clarté presque irréelle. Ils ne levaient pas les yeux. Ils ne remarquaient pas l'homme qui les observait depuis son balcon impossible, suspendu entre deux temps.
Il rentra, referma la porte. Son cœur battait trop fort, ce battement qu'il connaissait bien, ce tambour sourd qui signale à l'organisme qu'il est en train de franchir une frontière. Il attendit quelques minutes, les paumes posées à plat sur la table de la cuisine, à compter ses respirations comme on lui avait appris à le faire pendant ce stage de gestion du stress qu'il n'avait jamais vraiment terminé. Puis il regarda à nouveau. La vue était redevenue normale.
Il n'en parla pas à sa femme. Comment aurait-il pu expliquer quelque chose qu'il ne comprenait pas lui-même, quelque chose qui disparaissait dès qu'il rentrait dans la pièce, qui ne laissait aucune preuve, aucune trace, rien qu'une sensation et une odeur qui s'effaçaient déjà au moment même où il cherchait à les retenir ? Il essaya de se convaincre que c'était un problème de perception, une fatigue chronique qui déformait le traitement des informations visuelles, ou une sorte de micro-hallucination liée au surmenage. Peut-être le début d'un trouble neurologique qu'il faudrait faire vérifier, migraine atypique, trouble dissociatif, les termes qu'il avait cherchés tard dans la nuit sur son téléphone sans vraiment trouver quelque chose qui correspondait.
Mais le lendemain soir, il resta sur le balcon. Il attendit. Debout dans l'obscurité, les mains sur la rambarde métallique froide, sans allumer la lumière, sans bouger, comme un chasseur qui a appris la patience. Anne-Lise était dans le salon, il entendait vaguement le bruit de la télévision, la musique d'un générique.
Il attendit.
La vue changea à nouveau. Pas d'un coup, pas comme un interrupteur qu'on bascule, mais progressivement, comme une superposition d'images qui s'échangent par transparence, le réel qui s'efface et autre chose qui prend sa place. Cette fois, c'était une place qu'il ne reconnaissait pas. Une grande place avec une fontaine au centre, des jets d'eau qui montaient dans l'obscurité douce d'un soir d'été, et des arbres alignés tout autour, des platanes ou des marronniers, leurs troncs blancs dans la lumière des réverbères. Des gens étaient assis sur des bancs, lisaient des journaux, mangeaient des sandwichs ou des glaces, des couples se tenaient la main, des enfants couraient entre les pigeons. Un endroit tranquille, apaisant, baigné d'une lumière que novembre ne connaît pas, et qui semblait exister dans une ville différente, sous un ciel différent, dans un temps différent.
Il regarda sa montre. Vingt-deux heures. Il devrait rentrer, aller se coucher, dormir. Demain il avait une réunion importante, des décisions à prendre, un rapport à finaliser. Demain existait, avec toute son urgence ordinaire.
Mais quelque chose le retenait là, debout sur ce balcon qui donnait sur des ailleurs impossibles. Une curiosité qui n'était plus tout à fait de la curiosité, quelque chose de plus grave, de plus ancien, comme si une porte entrouverte dans le fond de lui-même s'ouvrait un peu plus chaque soir. Il posa sa main à plat sur la rambarde et sentit une légère vibration sous sa paume. Pas mécanique, pas comme quelque chose de cassé ou de déséquilibré. Une vibration organique, presque douce, qui pulsait à un rythme régulier. Comme une respiration. Comme si le balcon était vivant.
Il rentra. Il ne dit rien.
Les jours suivants, il commença à rentrer de plus en plus tard. Il inventait des excuses avec la facilité inquiétante de quelqu'un qui a pratiqué le mensonge sans le savoir, des réunions qui s'éternisaient, des urgences de dernière minute, un collègue qui avait besoin d'aide, un dossier qui ne pouvait pas attendre. Sa femme ne disait rien dans un premier temps, mais il voyait l'inquiétude grandir dans ses yeux, les questions qu'elle taisait encore, accumulait, reportait à plus tard par une sorte de prudence conjugale qui ressemble à de la tendresse mais qui est peut-être aussi de la peur.
Chaque soir, le balcon lui montrait un endroit différent. Une rue bordée de cerisiers en fleurs, leurs pétales roses qui tombaient lentement dans une brise qu'il ne sentait pas depuis son côté de la rambarde, mais qu'il voyait soulever les vestes des passants en dessous. Une ruelle pavée qui montait vers une colline et disparaissait dans un coude, donnant envie de savoir ce qu'il y avait après le tournant, dans cette lumière oblique qui ressemblait à un autre pays. Un quai le long d'un fleuve qu'il ne connaissait pas, des péniches amarrées à des anneaux rouillés, des pêcheurs immobiles sous des parapluies, le fleuve large et sombre comme du plomb fondu.
Des lieux qui existaient peut-être quelque part dans le monde réel, ou qui n'existaient nulle part, des fragments de villes réelles ou rêvées, assemblés par une logique qu'il ne comprenait pas encore mais qui commençait à lui sembler cohérente, presque intentionnelle. Comme si le balcon ne lui montrait pas des images au hasard mais des propositions, des offres soigneusement choisies.
Il passait des heures là-dehors, à regarder ces ailleurs, à imaginer les pas qu'il pourrait faire, les escaliers qu'il pourrait descendre, les rues dans lesquelles il pourrait marcher. L'idée devenait de plus en plus tentante, de plus en plus réelle, gagnait en consistance chaque soir comme une sculpture qu'on travaille. Qu'est-ce qui le retenait vraiment ici ? Cette question, une fois posée, refusait de partir. Elle restait là, tranquille et obstinée, à creuser doucement son sillon dans la paroi de ce qui avait toujours été évident.
Sa femme finit par demander ce qui n'allait pas. Ils étaient assis dans le salon, tard un soir, l'un à chaque bout du canapé avec entre eux ce vide qui s'était installé sans qu'on sache exactement quand. Elle avait posé le livre qu'elle faisait semblant de lire, s'était tournée vers lui, et avait posé sa main sur la sienne avec cette douceur inquiète qu'il connaissait bien, cette façon qu'elle avait de toucher les choses fragiles avec infiniment de soin.
Il avait regardé sa main sur la sienne. Il avait failli lui dire. Failli lui demander de le suivre jusqu'à la porte-fenêtre, de regarder avec lui, de poser ses mains sur la rambarde et de lui dire ce qu'elle sentait. Si elle aussi percevait cette pulsation, ce souffle lent et régulier qui montait du métal froid. Mais il s'était tu. Parce qu'au fond, quelque part dans la partie la plus lucide et la plus froide de lui-même, il savait. Si elle voyait la même chose que lui, il ne pourrait plus faire comme si c'était une hallucination, une fatigue, un symptôme à consulter. Et s'il acceptait que c'était réel, alors il devrait choisir. Vraiment choisir, avec toute la gravité de ce mot. Rester ou partir. S'accrocher à ce qui était familier et connu et sécurisant, cette vie qu'ils avaient construite ensemble brique par brique depuis dix ans, ou se perdre dans l'inconnu de ces ailleurs qui l'attendaient chaque soir derrière la porte-fenêtre. Alors il avait dit que c'était la pression au travail. Elle avait semblé le croire, ou avait décidé de le croire. Elle avait retiré sa main doucement.
Un soir, le balcon lui montra une plage. Il ne s'y attendait pas. Les visions précédentes avaient toutes été des villes, des rues, des espaces urbains avec leurs architectures et leurs passants. Mais là, c'était une plage, une vraie plage, immense et déserte sous un ciel qui virait à l'orange. Le bruit des vagues montait jusqu'à lui avec une clarté stupéfiante, le grondement sourd du ressac et le sifflement de l'écume sur le sable. Il sentit le sel, et les algues, et quelque chose d'iodé et de vivant qui lui saisit la gorge. Le soleil se couchait sur l'horizon, teintant l'eau et le ciel de nuances qui allaient de l'or profond à l'orange brûlé et au rose pâle des confins, ces couleurs qu'on ne voit vraiment qu'au bord de la mer, jamais en ville, jamais depuis un balcon parisien en novembre.
Il n'avait pas vu la mer depuis des années. Depuis ce voyage en Bretagne, le dernier vrai voyage, quand ils avaient encore ce goût pour l'imprévu qui s'émousse avec le temps et les hypothèques. Depuis ce voyage dont ils avaient tant parlé comme d'un recommencement possible, qu'ils n'avaient jamais refait.
Il resta là longtemps, si longtemps qu'il ne sentit pas le froid de la nuit s'installer sur ses épaules, dans ses mains, le long de sa nuque. Il regardait le soleil descendre sous l'horizon, les dernières nuances violettes qui s'attardaient dans le ciel, et il pensait à toutes les choses qu'il avait décidé de remettre à plus tard jusqu'à ce que plus tard devienne maintenant et maintenant devienne trop tard.
Quand il finit par rentrer, ses mains étaient rouges de froid. Anne-Lise dormait sur le canapé, la télévision encore allumée, un documentaire sur des oiseaux migrateurs qu'elle n'avait pas vu. Il l'éteignit, la regarda un moment dans le silence retrouvé. Cette femme qu'il aimait encore, d'une certaine façon, avec cette sorte d'amour usé et doux qui ressemble à de la tendresse parce qu'il en est la forme la plus distillée. Cette vie qu'il avait construite et qui lui semblait maintenant trop petite, trop étroite, comme un vêtement qui n'avait pas rétréci mais dont lui avait imperceptiblement changé les dimensions. Il alla se coucher sans la réveiller.
Les semaines passèrent. Il négligeait son travail, répondait aux messages avec des heures de retard, manquait des échéances qu'il aurait rattrapées les yeux fermés quelques mois plus tôt. Il annulait les dîners avec des amis, décommandait les rendez-vous. Sa femme essayait encore de le ramener, de comprendre, proposait des choses, une consultation peut-être, un week-end quelque part, n'importe quoi qui pourrait nommer ce qui se passait et donc le traiter. Mais il ne voulait pas nommer. Il sentait qu'elle commençait à s'éloigner elle aussi, qu'elle se préparait à l'absence avec la résignation silencieuse des gens qui ont vu venir quelque chose depuis longtemps et ont décidé d'arrêter de ne pas le voir.
Et puis un soir, le balcon lui montra une rue qu'il reconnut.
Ce fut comme recevoir un coup dans la poitrine. Pas de douleur, mais le choc de quelque chose d'attendu et d'inattendu à la fois, le choc de la reconnaissance quand elle arrive là où on ne la cherchait plus.
C'était la rue de son enfance. Celle où il avait grandi, dans cette ville de province où tout semblait à la bonne échelle, les immeubles pas trop hauts, les rues pas trop larges, les distances entre les choses mesurables à pied. La rue où il avait appris à faire du vélo un dimanche matin d'avril, son père courant derrière lui et lui mentant sur le fait qu'il tenait encore le guidon. La rue où il avait embrassé Lucie pour la première fois, le dos contre le mur de la pharmacie, sous ce lampadaire qui n'existait plus depuis longtemps, remplacé par un autre, puis par un autre encore. La rue où il était rentré le soir de son baccalauréat en sachant que quelque chose changeait, que l'enfance avait une dernière adresse et que cette adresse, il allait la quitter.
Mais là, sur le balcon, elle était exactement comme dans ses souvenirs. Intacte, préservée, protégée de l'usure du temps et des rénovations successives. Les façades comme elles étaient, les arbres à leur taille d'alors, la lumière de la fin d'après-midi qui tombait exactement comme dans sa mémoire, oblique et chaude, projetant des ombres longues sur les pavés.
Il posa ses deux mains sur la rambarde. La vibration était plus forte maintenant. Pas juste une pulsation, presque un appel. Quelque chose qui montait dans ses paumes, remontait le long de ses bras, s'installait dans sa poitrine avec la douceur et l'insistance d'une évidence. Il ferma les yeux. Derrière ses paupières, il voyait encore la rue, les façades connues, la lumière de ses onze ans, de ses quinze ans, de ses dix-neuf ans le soir du bac. Il sentait le balcon l'appeler, lui proposer quelque chose de précis et de personnel, quelque chose qu'il ne pourrait pas refuser parce que ça lui appartenait, parce que ça avait toujours été là, attendant qu'il soit prêt à revenir.
Quand il rouvrit les yeux, il sut qu'il allait descendre. Il rentra dans l'appartement. Il prit son manteau sur le porte-manteau de l'entrée avec des gestes lents et précis, comme quelqu'un qui accomplit un acte rituel. Il regarda autour de lui une dernière fois, le couloir, la cuisine, la lumière du salon. Il entendit Anne-Lise se déplacer dans la pièce d'à côté, un froissement, une chaise qu'on recule. Il aurait pu ouvrir la porte, entrer, lui dire quelque chose. Il ne sut pas quoi. Il ressortit sur le balcon.
La rue était toujours là, sa rue, l'autre. Il enjamba la rambarde avec une lenteur qui ressemblait à de la délibération, posa un pied de l'autre côté, puis l'autre, et s'arrêta là un instant, suspendu entre les deux, les mains toujours accrochées au métal. Il regarda en bas. L'escalier était là, il était toujours là dans ses souvenirs, le vieil escalier de pierre usée qui descendait vers la rue, il avait dégringolé ces marches des centaines de fois, en courant, en sautant les deux dernières comme tous les enfants de tous les temps l'ont toujours fait. Il lâcha la rambarde.
Sa femme le retrouva le lendemain matin, ou plutôt ne le retrouva pas. Elle se leva à sept heures comme d'habitude, mit la cafetière en route, appela son prénom dans l'appartement silencieux. Elle crut d'abord qu'il était parti tôt, une réunion, il l'avait peut-être prévenue la veille et elle avait oublié. Elle but son café. Elle l'appela sur son téléphone. Il sonna dans la cuisine, posé sur le plan de travail, à côté du bol où il mettait toujours ses clés. Les clés étaient là aussi.
Elle appela son bureau. Ses collègues, ses amis, sa mère. Personne ne l'avait vu. Elle fit le tour de l'appartement une deuxième fois, puis une troisième, avec la minutie de quelqu'un qui cherche quelque chose qu'elle ne trouvera pas mais qu'elle ne peut pas encore ne pas chercher. Elle trouva la porte-fenêtre du balcon grande ouverte, le rideau qui battait doucement dans l'air de novembre. Elle sortit, s'accouda à la rambarde, regarda en bas. Sa rue. Son arbre, ses voitures, ses passants du matin indifférents à tout sauf à leur propre chemin.
Elle signala sa disparition à la police dans l'après-midi. Donna une description, une photo récente prise lors d'un dîner, il souriait légèrement, l'air légèrement absent comme il l'était souvent sur les photos. Les jours suivants, ils cherchèrent. Les policiers étaient professionnels, méthodiques, avec cette économie de gestes de ceux qui ont l'habitude de chercher des gens qui ont décidé de ne pas être trouvés. Ils interrogèrent les voisins, vérifièrent les caméras de surveillance de la rue et des rues adjacentes. Les images montraient l'immeuble, l'entrée, la rue. Elles ne montraient pas Julien sortir. Elles ne montraient rien, aucun indice, aucune anomalie. Juste la rue ordinaire de novembre, le flot ordinaire des passants.
La policière qui avait été chargée du dossier vint voir Anne-Lise plusieurs fois. Elle était consciencieuse, posait les mêmes questions formulées différemment pour voir si les réponses changeaient. Avait-il des problèmes au travail ? Des dettes ? Des liaisons dont elle aurait connaissance ? Des amis qu'elle ne connaissait pas ? Anne-Lise répondait non, non, non, non, avec une certitude qui décroissait légèrement à chaque non, comme si la répétition de la question finissait par insinuer un doute là où il n'y en avait pas eu.
Il n'y avait aucune trace. Aucun indice. Il était simplement parti, volatilisé comme les autres, comme tous ceux dont on avait parlé aux informations ces dernières semaines, dont les noms avaient été énumérés avec cette neutralité professionnelle qui rendait tout équivalent.
Sa femme resta dans l'appartement encore quelques semaines, incapable de partir, incapable de défaire ce qui avait été fait ensemble, les livres mélangés sur les étagères, les vêtements dans les tiroirs de la commode, les habitudes partagées qui continuaient à se manifester dans les gestes du matin. Elle évitait le balcon maintenant. Elle gardait la porte-fenêtre fermée, les volets mi-clos, même pendant les belles journées, même quand la lumière d'hiver était douce et qu'elle aurait aimé l'aérer. Elle ne savait pas pourquoi exactement. Ou plutôt elle savait, et elle préférait ne pas le formuler.
Parfois, la nuit, dans cet état de demi-sommeil où les frontières sont poreuses, elle croyait entendre quelque chose dehors. Un souffle. Un murmure, presque un appel, quelque chose qui montait de la rambarde et traversait les vitres fermées pour venir s'asseoir au bord de son sommeil. Dans ces moments-là, elle sentait quelque chose qu'elle n'aurait pas su nommer, une invitation peut-être, ou une question. Elle serrait le drap dans ses poings et attendait que ça passe. Mais elle ne sortait pas.
Elle finit par déménager au printemps suivant. Elle prit les livres qui lui appartenaient, les vêtements, quelques objets auxquels elle tenait, laissa le reste pour les parents de Julien qui vinrent un weekend récupérer ce qu'ils pouvaient. Ce fut une scène silencieuse et douloureuse, la mère de Julien qui ouvrait les placards avec des gestes précautionneux, comme si les affaires de son fils étaient fragiles, comme si elles pouvaient se briser.
L'appartement resta vide pendant des mois. Le propriétaire attendit, attendit encore, puis finit par remettre une annonce en ligne en automne.
Un jeune homme emménagea en novembre. Il s'appelait Mathieu, il travaillait de chez lui, développeur dans une startup, les horaires flexibles et les journées organisées selon ses propres rythmes. Il aimait prendre son café le matin sur le balcon, dans ces premières heures où la ville s'éveille encore doucement, où l'air est froid et propre et chargé d'une qualité de silence qu'il ne trouvait nulle part ailleurs.
La vue était belle. Il le remarqua dès le premier matin, comment cette rue particulière avait quelque chose d'équilibré, les immeubles à la bonne hauteur, l'arbre au coin qui était beau dans ses formes hivernales, les proportions générales qui plaisaient à l'œil sans qu'on sache exactement pourquoi.
Au début, il ne remarqua rien d'étrange, mais le troisième soir, en posant sa tasse sur la rambarde et en regardant distraitement vers le bas, il eut cette sensation légère et persistante d'un léger décalage, d'une chose qui n'était pas tout à fait à sa place, et il mit ça sur le compte de la fatigue, des longues heures devant l'écran et sa la lumière artificielle qui finit par déformer la perception. Il rentra et laissa la porte-fenêtre ouverte.

Photo : Samuel Dostál @ Pexels.
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Commentaires (3)
Jackie H il y a 1 heure
L'invitation au changement, que l'on entend, que l'on accueille, que l'on suit ou à laquelle on résiste...
Bozena Wisniewska-Le Talludec il y a 4 heures
Combien y a-t-il de vie dans nos vies ? C’est un beau pavé dans la marre. Et quelle situation bénéfique invitant au recul pour les locataires de cet appartement. Quoique tout le monde n’est pas concerné par la poursuite des rêves. La lecture et les films suffisent-ils à les maintenir hauts en couleurs ?
Mais peut-on se laisser happer par la ‚vie’ professionnelle à tel point que la question de la vie affective se pose comme un nouveau document à traiter ? Une fois encore j’ai beaucoup aimé l’ambiance de votre nouvelle et les descriptions vivantes. Bravo !
Pascaln il y a 1 jour
J'ai beaucoup aimé cette nouvelle.
Et je peine à partager simplement par écrit les différents messages ou différentes visions inspirés par la lecture. Alors une fois n'est pas coutume, je fais court et termine ce commentaire par un bravo Wallas...
E C Wallas il y a 1 jour
Et bien une fois n’est pas coutume également : merci pour ce retour Pascal !
Je suis toujours ravi que mes histoires vous plaisent, surtout lorsque j’ai mis tout mon cœur à l’ouvrage, ce qui est le cas pour « Architectures intimes ».