Amour-passion et amour-action
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Amour-Passion Et Amour-Action

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... Voyez ensuite comment fonctionne l’amour dans sa modalité passionnelle. On projette là aussi sur quelqu’un, fût-il le premier où la première venue, tout un désir d’aimer dont notre cœur est plein. Et pour l’accompagner, on fantasme, on se crée des images que là aussi on projette sur l’autre. Là encore, l’autre n’est pas perçu tel qu’il est, il n’est pas connu véritablement. En fait l’amour-passion, ou encore éros, n’est pas l’amour de quelqu’un, il est l’amour de l’amour lui-même. « Je cherchais un objet à aimer, aimant aimer », dit saint Augustin dans ses Confessions (II, 1) – Quaerebam quod amarem, amans amare.

C’est comme une soif, et on sait que le propre de la soif est de ne pas être difficile sur la nature du breuvage qui est présenté. N’importe qui peut l’étancher, pourvu qu’il soit objet de projection, d’image, de fantasme. L’amour, dit Spinoza dans l’Éthique, est « une allégresse qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure » – Amor est laetitia concom­mitante idea causae externae. L’autre n’est pas la cause réelle du sentiment, il n’est qu’un prétexte ou une occasion pour se livrer aux délices des projections. Sa présence même n’est pas nécessaire, et même elle est un obstacle aux rêves qu’on se fait. « Présente je vous fuis, absente je vous trouve », dit Hippolyte à Aricie dans la Phèdre de Racine.

Le vrai amour, durable et profond, est autre, il implique le dialogue et la connaissance de l’autre, son observation attentive, à laquelle toute une vie a peine à suffire. Et il est action, alors que l’autre n’est qu’un état. Aimer c’est comprendre et aider. C’est un verbe actif. Cela n’a rien à voir avec être amoureux, qui ne définit qu’un état passif. Certes on s’y complaît, mais il n’est pas raisonnable, et donc précisément il manque de sagesse.

L’amour-action, exempt a priori de projections imaginaires, différent de l’amour-passion ou désir de lui-même (éros), porte un beau nom en grec : agapè, par lequel par exemple l’amour est nommé dans le Nouveau Testament chrétien. On oppose traditionnellement les deux mots et les deux notions, même si en grec moderne agapè cumule les deux sens.

C’est comme si un tailleur faisait un costume pour un client. Pour l’essayage, il le lui fait revêtir. Supposons qu’il ne lui aille pas, et que le tailleur alors veuille tailler dans le client. Nous dirions qu’il est fou. Il devrait au contraire retoucher le costume. Eh bien, il en est de même pour nous : l’image qu’on s’était faite de l’autre ne correspond pas à ce qu’il est ? Corrigeons alors notre image, au lieu de reprocher à l’autre de ne pas être conforme à celle qu’on s’était faite de lui.

Mais nous n’avons pas facilement cette sagesse. C’est quand on dit à l’autre : « Je ne te reconnais plus ! » qu’on commence en réalité à le connaître. Comme disait plaisamment Raymond Devos : « Au début, ma femme et moi, on n’osait pas se regarder. Et maintenant, on ne peut plus se voir ! ». – Il faut donc continuer l’exploration, au lieu d’en rester à des reproches qui fondamentalement sont absurdes.

Voyez la différence entre éros et agapè dans le beau poème de Georges Brassens Bonhomme. Une vieille femme va chercher du bois pour réchauffer les derniers instants de son mari moribond : « Mélancolique elle va / À travers la forêt blême / Où jadis elle rêva / De celui qu’elle aime. » La différence évidemment ici est entre « rêver » et « aimer ».

Voilà donc un cas où les projections sont à bannir, où il est sage de le faire, si du moins on veut qu’il y ait connaissance véritable de l’autre, et cheminement commun ...

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Ce texte est extrait de mon livre Sur les chemins de la sagesse - Des clés pour mieux vivre, nouvelle édition augmentée 2019 (pp.31-33) - éd. BoD.