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Épisode 109 : Proposition
Fiction
Conte
calendar Publié le 18 oct. 2026
calendar Mis à jour le 19 oct. 2026
time 21 min
Label de transparence créative
Tous publics
Image / Image co-créée avec IA
Texte / Création humaine

Épisode 109 : Proposition

🎧 Musique : Drayx – Beautiful Doubt

Pour profiter pleinement de l'expérience de lecture en musique, si vous n'avez pas d'abonnement YouTube Premium, je vous conseille de lire ce texte sur ordinateur et d'ouvrir le lien musical dans un nouvel onglet. Ça marche tout aussi bien et ça a l'avantage d'être gratuit 🙂

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Siegfried identifie les deux personnes visiblement adultes affairées au jardin comme les parents de la famille. Une jeune fille et un garçon sortent de la maison, probablement de la fratrie se dit-il. Au cours de ses activités, le garçon tourne le visage vers eux et identifie son frère.


— Tiens, voilà Éric qui revient.


Les trois autres tournent la tête, séparément, distraitement de prime abord, mais tous en viennent à rester figés, le regard fixe et la bouche entrouverte.


Après quelques minutes, le père semble recouvrer l'usage de la parole – et du mouvement.


— Qu'est-ce que tu as bien pu faire comme bêtise, pour que ce soit le comte Siegfried en personne qui te raccompagne jusque chez nous ?


Éric n'a aucun mal à décoder dans sa tête les paroles de son père. Tu as été assez bête pour te faire prendre, et maintenant c'est nous qui allons avoir des ennuis à cause de toi. Le père a beau boiter et son bras gauche a beau pendre inerte à son épaule, son bras droit lancé en l'air n'a rien de rassurant. Pas plus que les éclairs qui jaillissent de ses yeux réduits à deux fentes acérées. Pas plus, non plus, que les yeux agrandis et le mouvement instinctif de recul de la mère, de la sœur et même du petit frère.


— Que personne ne s'inquiète. J'ai déjà fait la leçon à ce garçon, et je pense qu'il m'a bien compris.


Ce que Siegfried, lui, a bien compris, c'est la nécessité de désamorcer la situation.


Mais le père ne se laisse pas calmer aussi facilement.


— Bien le bonjour, monsieur le comte. Merci de m'avoir ramené ce garnement. Que vous lui ayez fait la leçon de votre côté, je n'en doute pas. Mais en premier lieu, c'est à moi de la lui faire. Je suis son père.


Entre-temps, Siegfried a profité de la conversation pour remarquer la maison certes modeste mais bien construite et joliment conçue, et le jardin réduit certes mais bien tenu.


— Votre fils m'a dit que vous étiez charpentier. Je suppose que c'est vous qui avez construit cette maison ?


Le père se calme un peu.


— Oui, c'est moi qui l'ai construite. Avant mon accident. Quand j'étais encore bon à quelque chose.

— Elle est très jolie. Et elle a l'air solide.


Le père sourit faiblement.


— Ce n'est pas un château, mais ça peut protéger une famille. Dites, monsieur le comte, vous prendrez bien une tisane ?

— Oh, mais non, c'est bien gentil...

— Mais si, monsieur le comte, prenez donc une tisane avec nous.

— C'est aimable de votre part, mais je ne voudrais pas vous déranger.

— Ce n'est pas un dérangement, pas du tout. Je vous dois bien ça pour avoir pris la peine de ramener le gamin jusqu'ici.


Il se tourne vers la mère.


— Femme, va préparer une tisane et quelques gâteaux pour monsieur le comte.


Siegfried entre avec Éric.


— Je vous remercie de votre aimable hospitalité.


Quand Éric passe devant lui, le père brandit son poing droit.


— Quant à toi, garnement, tu ne perds rien pour attendre, crois-moi.


Siegfried reste debout et prend le temps de déguster son gobelet de tisane et ses petits gâteaux – et aussi d'évaluer la maison de l'intérieur. Aucune poussière nulle part, un plancher impeccable, pas de résidus collants, les bancs bien alignés autour de la table. Aucune décoration aux murs de planches. La mère a sorti de son dressoir des gobelets dépareillés et des assiettes qui le sont tout autant. Rien ne traîne, certes – mais il n'y a pas non plus grand-chose à ranger.


Siegfried ne prend pas la défense d'Éric, il ne recommande pas au père de ne pas être trop sévère : ce serait contre-productif, à tous les niveaux. Après tout, en surprenant l'enfant en train de poser ses collets, lui-même aussi est intervenu énergiquement, et il est encore toujours convaincu de son bon droit. Mais l'idée qui a germé tout à l'heure dans sa tête se précise. Cette famille ne dispose visiblement que de moyens limités. Elle ne refuserait certainement pas un revenu supplémentaire. C'est un arrangement où tout le monde serait gagnant.


Il attend patiemment d'avoir bu la moitié de son gobelet de tisane, bien entamé les petits gâteaux sur son assiette et bien complimenté la maîtresse de maison avant de faire sa proposition.


— J'ai remarqué que votre fils est très habile dans ce qu'il fait. De mon côté, j'ai besoin de garde-chasse supplémentaires. On dit que les gens comme votre fils sont les meilleurs.


Siegfried évite à dessein de prononcer le mot "braconnier". Le but n'est pas de braquer les parents en mettant leur fils directement en accusation.


— Alors je vous fais une proposition, à lui et à vous. S'il est d'accord, et vous aussi, votre fils rejoint mon équipe de garde-chasse. En échange, ses collets, je ne les enlèverai pas. Ses prises seront à lui – celles d'aujourd'hui, et les suivantes aussi.


Brusquement, tout le monde s'immobilise. Les gestes restent suspendus. Les regards se braquent sur lui. Plus un sourire.


Une chape de glace vient de tomber sur l'humble petite cabane. Pourtant, ce n'est pas l'hiver. Mais Siegfried est pris d'un frisson, ce qu'il tente de dissimuler en changeant de position.


Les yeux du père se rétrécissent et son menton se soulève.


— Ce serait ça sa paie ? Pouvoir faire impunément des choses pour lesquelles les autres sont punis ?... Et vos garde-chasse de maintenant, vous les payez comment ? Eux aussi, ils ont le droit de se servir dans la forêt à leur guise ?


Et vlan la claque. Une fois encore, Siegfried est tombé à côté et est bon pour se rattraper – s'il le peut encore.


— Si vous préférez une paie en argent, je peux vous arranger ça. Pas de problème. Si ça vous met plus à l'aise.

— Ce n'est pas une question d'être plus à l'aise ou moins à l'aise. Ce n'est pas non plus une question de ce que vous pouvez arranger ou pas. Ce n'est pas une question d'arranger quoi que ce soit. Il n'y a rien à arranger.


Siegfried voit dans la fierté du père quelque chose sur quoi rebondir.


— Je suis désolé si ma proposition vous a vexé. Voyez-vous, j'ai parlé un peu avec votre fils sur le chemin du retour. J'avais cru comprendre que votre famille avait besoin d'aide.


Le père se tourne immédiatement vers Éric en brandissant son bras droit.


— Qu'es-tu allé raconter au comte, petit malheureux ?


Siegfried ressent immédiatement l'urgence d'intervenir.


— N'en veuillez pas à votre fils. Il a juste dit la vérité. Il ne m'a rien demandé. L'idée vient de moi.


Le père se retourne brusquement vers Siegfried.


— Que voulez-vous dire ?... Vous me ramenez mon gamin, je vous propose un gobelet de tisane pour vous remercier, je vous offre l'hospitalité, et puis vous, vous venez m'insulter ?

— Calmons-nous, mon bon monsieur. Dire à quelqu'un qu'il a besoin d'aide, ce n'est pas une insulte. Il est évident que vous faites tout votre possible pour donner à votre famille une vie décente. Mais parfois, tout notre possible, et même tout le possible de tous ceux qui nous entourent avec, ce n'est pas suffisant. On a parfois besoin d'un petit coup de pouce. Il n'y a pas de honte à ça.

— Ouais. Et qu'est-ce qui vous permet de dire ça ? Sauf le respect que je vous dois, évidemment ? Vous croyez que tout vous est permis parce que vous vivez dans un château ? Vous croyez que ça vous donne le droit de regarder tout le monde de haut ? Sauf votre respect, monsieur le comte, qu'est-ce vous savez au juste des gens comme nous ? Nous ne sommes pas riches, non. Mais nous ne sommes pas miséreux non plus. Nous nous débrouillons pour vivre décemment, même si ce n'est pas toujours facile. Nous sommes pauvres, c'est vrai. Mais nous sommes dignes. Nous ne demandons la charité à personne. Pas même à des riches comme vous. Même si pour des gens comme vous, ça ne fait aucune différence de nous donner quelque chose ou de ne rien nous donner du tout. Nous nous débrouillons malgré toutes les difficultés pour nous en sortir tout seuls et pour n'avoir besoin de personne.


Siegfried commence à se sentir vaguement mal à l'aise. Même s'il fait tout pour ne rien en montrer.


— Je n'en doute absolument pas. Mais un petit coup de pouce ne fait jamais de tort.

— Vous êtes un têtu, vous. Je viens juste de vous dire que nous n'en avons pas besoin. Nous nous en tirons très bien tout seuls. Et d'ailleurs le gamin est trop jeune. C'est encore un gosse. Il n'a pas l'âge pour jouer les garde-chasse. Pourquoi vous insistez comme ça ? Qu'est-ce que vous cherchez au juste ? Ça va vous rapporter quoi, de l'engager ? Qu'est-ce que vous attendez de lui exactement ?... De toute façon, nous ne sommes pas à vendre. Nos gosses ne sont pas à vendre.


Siegfried prend ces mots en plein plexus solaire. Il avait bien pressenti qu'un coup allait venir, mais il ne savait pas quoi – et il ne s'attendait tout de même pas à celui-là. Mais il n'en montre rien. Il fait tout pour garder un visage impassible et une attitude qui l'est tout autant. Mais c'est à peine s'il entend la suite du discours du père.


— Même avec ma patte folle et mon bras cassé, j'arrive encore à faire vivre ma famille. Ma femme est là aussi, elle fait un travail respectable qu'elle peut faire depuis la maison. Nous n'avons pas besoin de livrer nos gosses à qui que ce soit pour qu'il leur donne à manger. Ils travaillent chez nous pour nous aider. Et ça nous suffit. Largement.


Siegfried a entre-temps assez récupéré pour être capable de contre-attaquer.


— Vous dites que votre fils est trop jeune pour être garde-chasse. Mais apparemment il n'est pas trop jeune pour poser des collets. Et des bons. Il n'en est pas à son coup d'essai. Il en a l'habitude. Ça se voit.

— Oui, je sais, et ça me met en colère à chaque fois. Là, justement, je préfèrerais que vous le punissiez. Comme on punit un gosse, évidemment. Mais assez fort quand même pour lui passer le goût de recommencer. Pour qu'il comprenne une bonne fois pour toutes qu'il y a des choses qui ne se font pas. Là, vous feriez œuvre utile. Combien de fois n'ai-je pas dit et répété a ce garnement...

(le père bouscule Éric du bras droit)

— ... que ce dont notre famille a besoin, ce n'est pas de manger de la viande tous les jours, ni le pain blanc des riches, mais c'est d'être respectés pour notre honnêteté et de garder notre dignité. C'est déjà honteux, et assez gênant pour nous, qu'il se soit fait prendre directement par vous. S'il vous plaît, monsieur le comte, je vous demande de ne pas en rajouter en l'encourageant dans ce qu'il fait au lieu de lui faire comprendre que c'est mal. J'en serais gêné si vous le faisiez. Mon fils peut avoir besoin de pardon, mais il n'a pas besoin de complaisance. Têtu comme il est, il a même plus besoin de punition et de sévérité que de pardon. Quand il sera plus grand, on verra bien ce qu'il pourra faire de bon de sa vie. Il sera charpentier, probablement. Comme je l'étais avant mon accident.


Siegfried se sent proche de ce père un peu sévère, des principes qu'il prêche et des valeurs qu'il veut transmettre. Et du même coup, il est gêné de l'image qu'il vient de donner de lui-même, et qui en est si éloignée. Comment quiconque pourrait-il y reconnaître le père exigeant qu'il est pourtant lui-même avec ses propres enfants ? Qui y croirait s'il en parlait maintenant ? Probablement personne. Et pourtant...


À ce moment, son regard croise accidentellement – ou pas... – celui d'Éric. Suppliant. Implorant.


Dans la forêt, Siegfried a épargné Éric. Il a fait tomber la terre et les herbes qui lui collaient aux vêtements, avant de se faire reconnaître. C'est lui-même qui a tenu à le raccompagner chez lui, c'est lui-même qui s'est intéressé à sa famille. Il croit presque l'entendre. "S'il vous plaît, comte Siegfried...". Il ne peut pas laisser tomber ce pauvre gosse maintenant. Mais il ne peut pas non plus donner tort à son père. Une fois de plus, l'idée qu'il a crue si géniale au départ se révèle à l'arrivée pas si géniale que ça.


Siegfried conclut qu'il ne reste qu'une seule solution pour que tout le monde s'en tire honorablement : le pardon accordé pour une faute unique.


Il avale donc d'un trait le reste de son gobelet de tisane, laisse le reste de ses petits gâteaux sur son assiette, remercie toute la famille de son accueil et prend congé. En sortant, il se retourne vers Éric.


— Quant à toi, je te laisse tes collets et tes prises pour cette fois-ci. Mais uniquement pour cette fois-ci. Que je ne t'y reprenne plus. Sinon, la prochaine fois, je ne serai pas aussi indulgent. Rappelle-toi que quand je me promène dans la forêt, je suis toujours armé. Et si tu tombes sur un de mes garde-chasse, eux ne te pardonneront pas comme moi. Alors fais gaffe. À partir de maintenant, reste sage et tiens-toi tranquille. Si tu fais ça, tout se passera bien.


Sa voix est plus bourrue qu'il ne le voudrait. Mais il dit tout cela en regardant Éric droit dans les yeux, et dans le soulagement qu'il lit dans le regard du gamin – et dans un sourire à peine perceptible de sa part – il croit déceler un "merci, comte Siegfried".


Le père, lui, souligne son dernier laïus d'un "bravo, ça, c'est parler".


Puis, après un dernier au revoir, Siegfried s'enfonce dans la forêt pour rentrer au château.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

Dès que le comte est assez loin pour ne plus avoir d'écho de ce qui se passe dans la petite cabane, le père saisit Éric par une oreille pour l'attirer à lui, sans le moindre égard pour ses "aïe" ni pour ses "aoutcha".


— Toi, tu mérites de recevoir des coups pour ce qui s'est passé aujourd'hui. Tu as eu beaucoup de chance d'avoir affaire à l'indulgence du comte Siegfried. Il a encore été trop gentil avec toi. Moi, à sa place, j'aurais été plus méchant. Et les autres seigneurs des environs auraient tous réagi beaucoup moins bien. Aucun seigneur ne tolère qu'un de ses manants chasse sur ses terres. Ce que tu as fait là, ça aurait pu nous coûter très cher. Pas seulement à toi, mais à nous tous. Certains n'hésitent pas à prendre des otages ou à punir toute une famille pour ce que tu as fait. Des familles entières ont été chassées de leurs maisons par d'autres seigneurs pour bien moins que ça. Alors cette fois-ci, tu écoutes et tu fais ce qu'on te dit. Avant qu'il arrive un vrai malheur. Est-ce que c'est clair ?

— Ou-ou-ou-oui.

— Oui qui ?

— Ou-ou-oui papa.


Le père lâche brusquement l'oreille d'Éric.


— En attendant, si tu vois le comte en ville, ou même ailleurs, essaie plutôt de l'éviter. En ville, on l'appelle "Siggi le Fou", ça doit être pour une bonne raison. Pour réagir comme il l'a fait aujourd'hui, il doit avoir le cerveau qui ramollit. De toute façon, ce type est bizarre, il n'est pas clair. Déjà du temps de la comtesse, il y avait chez lui quelque chose qui n'allait pas. Ce n'est pas normal qu'il t'ait passé ce que tu as fait. Ce n'est pas normal non plus qu'il ait proposé ce qu'il a proposé. Il y a quelque chose qui ne sent pas bon dans tout ça. Il va sûrement y avoir un prix à payer. Et ça ne va pas être quelque chose de bien. Sois prudent, gamin. Méfie-toi. Fais attention. Les seigneurs et tous ceux qui tournent autour, ce ne sont pas toujours des gens bien. Tiens tes distances. Moins on a affaire à eux, mieux c'est.


Puis il se tourne vers le reste de la famille.


— Ce que je viens de dire, ça vaut pour vous aussi. Nous sommes tous dans la même charrette. Il faut savoir connaître sa place en ce monde – et aussi s'y tenir. Les seigneurs sont les seigneurs, et les manants sont les manants. Här ass Här, a Max ass Max. Chacun chez soi, chacun avec les siens. C'est comme ça que ça marche le mieux. Et c'est comme ça aussi que ça doit marcher. Quand on ne respecte pas ça, il n'y a que des problèmes. Restez à votre place, et tout ira bien.


Pour ce qui est d'avoir des problèmes, le père en sait quelque chose. Ce n'est pas sans raison qu'en arrivant à Lucilinburhuc, il a préféré s'établir en dehors de la ville. Son expérience préalable lui a enseigné la méfiance vis-à-vis des seigneurs, de leur personnel et de leur entourage. Mais il préfère ne pas s'étendre sur le sujet ni rentrer dans les détails. Tout le monde n'a pas besoin de tout savoir, même dans son propre foyer. L'important, ce sont les leçons qu'il faut en tirer. Le reste, il le garde pour lui.


Épisode 110 : Dignité


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