Épisode 94 : Jalousies et excuses
🎧 Musique : Brand X Music – Forbidden Love
Pour profiter pleinement de l'expérience de lecture en musique, si vous n'avez pas d'abonnement YouTube Premium, je vous conseille de lire ce texte sur ordinateur et d'ouvrir le lien musical dans un nouvel onglet. Ça marche tout aussi bien et ça a l'avantage d'être gratuit 🙂
-----------------------------------------------------
Siegfried a cru devenir fou plus d'une fois ces trois dernières années, quand il a renoué avec Mélusine et ainsi rompu son vœu expiatoire de chasteté. Mais maintenant, voila qu'il découvre qu'il a basé toute sa vie, ou du moins des années voire des décennies entières, sur une illusion et sur un mensonge. Que tout ce qu'il a construit là-dessus ne reposait sur rien et est en train de s'écrouler.
Il tente de se raccrocher à un dernier espoir. Une dernière possibilité de sauver tout ce en quoi il a cru pendant tout ce temps.
— Mon Père... Est- il possible qu'elle ait été... une victime ? Que quelqu'un lui ait jeté un mauvais sort pour la transformer ainsi ? Elle avait beaucoup d'ennemis... Beaucoup de gens ne l'aimaient pas. Sa seule présence a suffi à éveiller beaucoup de jalousies... Elle ne faisait rien, pourtant. Rien à part être ce qu'elle était et qui elle était... Quelqu'un aurait-il pu être assez mauvais, assez méchant, pour lui faire une chose pareille ?...
Après les années et les décennies qu'il a vécues sur cette planète, le Père Adalbéric ne se fait plus beaucoup d'illusions sur la nature humaine. Il sait quelle intelligence les humains peuvent mettre en œuvre une fois qu'il s'agit de nuire à leur prochain.
Il sait surtout que la compétition non seulement pour subsister, mais aussi pour pouvoir avancer, est si souvent la raison première de leurs actions. Même quand ce n'est en réalité ni vital ni nécessaire. Il a bien dû constater, à sa grande surprise et à son encore plus grande amertume, que les milieux les plus privilégiés de la société sont aussi les plus compétitifs. Les moins portés à la solidarité, à l'entraide, à la compassion, à la bienveillance.
Mélusine ne menaçait sans doute personne activement ni intentionnellement, mais elle n'en restait pas moins une concurrente pour beaucoup, surnuméraire dans un milieu qui en était déjà saturé, et indétrônable en plus alors même qu'elle sortait de nulle part. Une concurrente-surprise qui avait pris tout le monde à revers, que personne n'avait certes vue venir mais, surtout, que personne n'avait jamais vue faire ses preuves en quoi que ce fût. En un mot, déloyale. Beaucoup, voire tous, estimaient qu'elle avait transgressé les règles et qu'elle aurait dû être disqualifiée d'office de la compétition et exclue de la place qu'elle avait acquise parce qu'elle n'avait pas respecté les conditions de participation. À leurs yeux, elle s'était introduite parmi eux en fraude.
Mélusine était au départ une parfaite inconnue surgie de nulle part et directement propulsée comtesse sans quartier de noblesse et sans même une origine connue de qui que ce fût. Dans un tel état d'esprit, si toute élimination de concurrence est de toute façon toujours bonne à prendre, la sienne ne devait leur en paraître que d'autant plus légitime. Quel qu'en fût le prix.
Mais il a tout de même du mal à croire qu'on ait pu chercher à l'éliminer de cette façon. Pas en lui jetant un sort pour la transformer en sirène, ni en quoi que ce soit d'autre d'ailleurs. Il y avait d'autres manières de la compromettre, bien plus classiques, bien moins recherchées, qui exigeaient beaucoup moins d'imagination, et qui se révélaient généralement suffisantes.
— J'aimerais le croire, comte Siegfried. J'aimerais croire qu'elle était la victime d'un mauvais sort jeté par quelqu'un de jaloux. Ou plus probablement par quelqu'une de jalouse. Beaucoup pensaient qu'elle n'avait pas sa place dans votre milieu, c'est un fait. Beaucoup enviaient aussi la sienne auprès de vous. Je ne peux pas le nier.
— Mais vous n'y croyez pas.
Le Père Adalbéric ne répond pas. Pas tout de suite.
Certes, la proposition du comte Siegfried, à première vue, peut avoir sa logique.
Mais elle ne colle pas avec toutes les précautions que Mélusine a prises dès avant leur mariage et son introduction dans ce qui allait devenir leur milieu à tous les deux. Tout cela indique plutôt que sa condition de sirène préexistait à tous ces événements.
Personne n'a d'ailleurs jamais laissé entendre qu'il, ou elle, l'avait déjà rencontrée auparavant et s'en était fait une rivale ou une ennemie. Encore moins qu'il, ou elle, eût pu développer envers elle une haine telle qu'elle aurait pu pousser quiconque à une telle extrémité.
D'autre part, que la comtesse Mélusine ait été dès le départ ce que le comte Siegfried a découvert explique tant de choses...
Certes, elle reste malgré tout un mystère. D'où venait-elle ? Comment était-elle arrivée là ? Que faisait-elle là ? Si elle est née sirène, ce que le Père Adalbéric a plutôt tendance à croire, où étaient ses parents ? sa famille ? sa tribu ? son clan ? son troupeau ? sa horde ? son banc ?... Même les animaux vivent parmi ceux de leur espèce. Où sont ceux de la sienne ?...
La rumeur fait des créatures comme elle des êtres solitaires qui sont ce qu'ils sont depuis toujours, à la limite des esprits incarnés plus que de véritables êtres de chair et de sang, ou des perceptions illusoires qui ne font que mener ceux qui les suivent à leur perte, et la rumeur ne se pose pas d'autres questions.
Mais le Père Adalbéric balaie tous ces arguments dans sa tête en même temps que l'air ambiant, d'un geste du bras.
N'est-il pas vain, aussi, de chercher à savoir d'où elle vient, comment et pourquoi ? Même s'ils le découvraient, cela changerait-il fondamentalement la face des choses ? L'important, dans toute l'affaire, n'est-il pas que Mélusine n'était pas humaine, mais une sirène ? Et en plus d'une sirène, une sorcière, et non des moindres, pour avoir réussi à berner non seulement le comte Siegfried, mais aussi bien d'autres, au château comme ailleurs ? pour que même le physicien ni sa femme de chambre, pourtant aussi sage-femme, ne se soient jamais aperçus de rien alors qu'eux aussi, pourtant, avaient eu l'occasion de la voir dans toute son intimité ? puisqu'ils avaient dû l'aider à mettre ses enfants au monde ? Quelle excuse pourrait-on bien lui trouver, ou lui inventer, pour avoir trompé si longtemps le comte Siegfried et le reste du monde sur sa véritable identité ? Victime ou pas – et plus probablement pas ?
Épisode 95 : Se taire à jamais
Crédit images : toutes les images publiées dans cette Creative Room sont mes créations personnelles assistées par IA sur Fotor.com, retouchées sur Microsoft Photos
© Jackie H, 2024–2026
Tous droits réservés selon toutes législations et conventions nationales et internationales en vigueur, qu'il s'agisse d'individus humains, d'organisations ou d'intelligences artificielles
Texte entièrement rédigé par un être humain
Contribuer
Tu peux soutenir les auteurs qui te tiennent à coeur


Commentaire (0)