Manifeste Panodyssey : Réconcilier Éthique et Numérique

Manifeste Panodyssey : Réconcilier Éthique Et Numérique

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Photo by Jason Rosewell on Unsplash

Faisons de la culture le cœur du modèle numérique européen !

La révolution numérique est une révolution hégémonique. Aucun secteur n’y a échappé et le joyeux foisonnement des débuts a accouché de géants technologiques et économiques qui président aujourd’hui aux destinées du monde. Les GAFAM, NATU et autres BATX instaurent un nouvel équilibre – ou plutôt déséquilibre – des pouvoirs dans lequel les citoyens, consommateurs, entreprises, associations et pouvoirs publics dépendent de décisions unilatérales qui poursuivent souvent d’autres intérêts que les leurs. Dans ce contexte, l’Europe semble être la principale perdante. N’ayant fait émerger aucun de ces acteurs, elle est reléguée au rang de marché à conquérir pour les entreprises américaines et, désormais, chinoises. 

L’exception numérique européenne

Brossé ainsi, le tableau semble bien sombre. Il ne l’est pas. D’abord parce que cette vassalisation n’est pas complète, ensuite parce qu’elle n’est pas irréversible et enfin parce qu’elle n’est pas acceptée. Au-delà d’une compétition économique et stratégique, nous sommes en présence d’un choix politique. L’ambition de porter un modèle numérique européen alternatif correspondant aux traditions politiques, intellectuelles, culturelles et sociales du continent n’a jamais été aussi forte.

Cette volonté s’est d’abord manifestée sur le plan économique par le prisme de la régulation concurrentielle qui a sanctionné plusieurs de ces géants numériques pour abus de position dominante. Moins que les amendes historiques, l’exigence de mesures de correction a permis de mettre un terme à des pratiques économiques nocives. Après le consommateur, l’Europe s’est attachée à protéger le citoyen et en particulier sa vie privée. Le Règlement général sur la protection des données constitue ainsi une innovation majeure dans la défense des droits fondamentaux en Europe et au-delà.

Cette volonté de régulation a d’abord été ignorée, moquée et combattue, en particulier aux Etats-Unis, elle y est aujourd’hui source d’inspiration qu’il s’agisse de protection des données, de régulation concurrentielle ou de fiscalité numérique.

Après le consommateur et le citoyen, il nous faut désormais protéger les créateurs !

L’ébauche d’un modèle numérique européen équilibré, concerté, ouvert qui a pour particularité de considérer l’intérêt général avant l’intérêt politique ou économique doit se poursuivre et sa prochaine étape doit concerner le cœur de la chaîne de valeur : les contenus et ceux qui les créent.

L’ensemble des empires technologiques actuels ont pour point commun d’intermédier la consommation de contenus immatériels : informations, musique, vidéo, presse, jeux, etc. Google vend de la publicité en indexant du contenu produit par des tiers, Amazon fidélise sa clientèle e-commerce par du contenu audiovisuel, les réseaux sociaux vivent de l’organisation de la production de leurs utilisateurs et les machines d’Apple seraient bien vides si elles devaient se contenter des productions de la firme à la pomme.

Ainsi, le business model dominant semble simple : exploiter une production intellectuelle et culturelle pour vendre autre chose, le plus souvent du ciblage publicitaire. Le principal problème tient au fait que ceux qui sont à l’origine de la valeur créée sont généralement exclus du bénéfice généré. Lorsqu’une production intellectuelle et immatérielle n’est pas simplement exploitée sans accord, le déséquilibre du rapport de force entre son créateur et les plateformes de création/diffusion conduit à une répartition extrêmement inégalitaire des droits et des bénéfices. Il n’est pas rare d’abandonner ses droits, de s’acquitter d’un pourcentage confiscatoire sur les revenus de sa création, de la voir subitement démonétisée, ou simplement de la voir copiée, exploitée, parfois trahie, sans possibilité de recours.

Pour un modèle numérique européen vertueux by design.

Ainsi, parce que la production culturelle est la principale source de valeur des modèles d’affaires des entreprises numériques actuelles, protéger les créateurs en leur garantissant le contrôle de leur création et une juste rétribution est un impératif moral et économiques.

Là encore, l’Europe l’a compris et travaille actuellement à une réforme du droit d’auteur. Cependant, si la régulation est indispensable, elle ne saurait être suffisante. Il est nécessaire de faire émerger parallèlement des services alternatifs vertueux offrant une solution immédiate aux créateurs, aux consommateurs et aux citoyens. Les solutions technologiques existent, encore faut-il la volonté économique et politique de les mettre en place. La France semble s’y atteler avec le lancement des états généraux des industries culturelles et créatives qui a le mérite de mettre l’ensemble des acteurs autour de la table.

L’émergence de ces modèles vertueux qui défendent à la fois le partage de la création et l’intérêt du créateur est possible, elle est même stratégiquement nécessaire si l’on considère la puissance de l’industrie culturelle européenne, véritable trésor dont il faudrait s’assurer qu’il ne soit pas indument pillé ! Aussi appelons-nous de nos vœux les pouvoirs publics mais également, les acteurs privés, les financeurs et les consommateurs européens à participer par leurs choix politiques et économiques à la construction de ce modèle économique européen vertueux by design. Cela nécessite d’orienter les financements, d’attirer les créateurs, d’utiliser les bons outils et ne pas hésiter, pourquoi pas, à payer pour du contenu de qualité !