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Dans les yeux de Papi

Dans les yeux de Papi

Publié le 30 janv. 2026 Mis à jour le 30 janv. 2026 Romance
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Dans les yeux de Papi.



— Tu pourrais m’expliquer… ou au moins essayer… Je suis là, tu sais.

— Pardonne-moi… je… je suis confuse…

— Louise… ?

— … Louise ?

— …

Ce jour-là, j’ai vu.

Je ne crois pas avoir tout compris, mais assez pour que mon cœur se serre.

Assez pour comprendre ce que racontait le regard de papi que Louise taisait.

Ce jour-là, j’ai vu l’indicible en pleine lumière.

Et j’ai décidé de ne plus jamais détourner les yeux.

J’ai su que j’allais devoir hurler pour deux.

Ce jour-là, j’ai sauvé les miettes terrifiées de ma petite sœur.

Et j’ai brisé notre mère, de douleur.

Louise est née dans la moiteur d’un juillet pâteux, un de ces étés où l’air colle jusqu’aux pensées. Son arrivée combla mes parents d’un bonheur immédiat, immense. Ce petit cœur battant rassembla autour de lui notre famille béate, gazouillante de mots doux, de gestes appliqués, de sourires grandioses. Ses anniversaires étaient des fêtes tonitruantes : on chantait fort et outrageusement faux, on dansait bras-dessus bras-dessous, des cotillons emmêlés dans les tignasses. Les photos montraient des grimaces brillamment orchestrées, des gâteaux trop denses noyés sous des bougies, des grands-parents écrasés par la chaleur, des oncles affalés sur des chaises longues, refaisant leur monde entre deux éclats de rire.

Et puis ma sœur, Louise. Le regard vide, les lèvres à peine closes, comme si quelque chose d’elle s’échappait lentement. Elle flottait à contre-courant de l’effervescence, les pieds à peine posés dans le tumulte. « Tu es encore dans la lune, Louise ! Viens t’amuser ! », lançaient nos parents, mi-amusés, mi-inquiets. Mais personne ne la regardait vraiment. On la disait rêveuse, maladroite, artiste même ! C’est tout.

Moi, je le sentais. Je ne savais pas quoi, mais je le sentais — ce silence qui ne s’entend que si on le fixe assez ardemment, qui frôle et s’imprime comme un témoin taiseux sur le papier glacé. Sur les clichés, elle était nette, bien coiffée. Mais dans la vie, Louise se dissolvait.

Qui aurait pu ne serait-ce qu’oser imaginer ?

Moi, j’ai osé. J’ai décidé d’observer. Par courage, peut-être. Par devoir, sans doute. Par rage, je crois — mais ça, je ne l’ai compris que plus tard. Et ce choix bouleversa nos vies aux apparences doucereuses.

Et puis il y avait lui. Le grand-père. Le patriarche aux yeux d’une douceur d’aquarelle. On s’attendrissait quand il minaudait pour une part de tarte. On s’inquiétait de son confort « Venez Papi, asseyez-vous là, à côté de Louise ! Dites wistiti ! Photo ! », lançaient les adultes.

Mais moi, je le regardais. Vraiment. Et j’ai vu. J’ai vu ses yeux bleus se poser sur ma petite sœur comme des projecteurs glacés. J’ai vu le frisson imperceptible qui la traversait et s’échappait de son cuir chevelu, sa main qui tirait sur ses manches et boutonnait son col. Ces gestes, toujours les mêmes, nerveux et rôdés. J’ai vu son souffle suspendu, son regard figé. J’ai vu Louise devenir une ombre, trébucher, se cogner, oublier des mots simples. Sa voix blanche me heurtait les tympans et tout son Être se confondait en excuses. Elle ne marchait plus, semblait chuter et se rattraper sans cesse, cherchant à se hisser tout là-haut, là où la narguaient les éclats de rire et l’innocence de l’enfance.

Petit à petit j’ai vu son corps se dissocier, comme si son esprit s’était réfugié ailleurs, cadenassé, hermétique.

Mais moi, je ne pouvais plus faire semblant.

Je ne savais pas encore comment parler.

Mais je savais que j’allais devoir crever le silence.

Fracas. Terreur. Pour ma sœur.

Et ce fut le début.

Le début, oui. C’était l'instant ténu où l'on bascule, où la ligne entre le doute et la certitude s'efface dans une brûlure froide. J'avais les preuves, non pas les photographies accablantes qu'on exige dans les tribunaux, mais la vérité gravée au fond de mes rétines. Cette vérité de ma sœur, muette, s’éteignant sous la patte d’une douceur frelatée.

J'avais seize ans. Un âge où l'on commence à peine à comprendre la complexité du monde, où l'on se rêve invincible et où l’on découvre que les adultes, les idoles, sont parfois faits de boue et de mensonges. Moi, j'avais découvert la pourriture sous le vernis du patriarche, la lâcheté déguisée. Ils ne voyaient rien, mes parents. Ils étaient enfermés dans l’image de la fête, la famille unie, l’album-photo parfait. Louise n’était qu’un grain de sable dans cette machinerie du bonheur obligatoire, un grain qu’ils n’avaient même pas remarqué.

Ce que je devais faire était clair, même si le coût m’en terrifiait. Hurler pour deux. Mais hurler, ça fait du bruit, et le bruit, ça casse. Ça casse le silence ouaté, ça brise les miroirs aux alouettes. Je savais que ma voix allait devenir une bombe dans le salon familial, et que les éclats n'épargneraient personne.

J’ai attendu l'anniversaire de mes parents. Le cinquantième, celui qu’on célèbre en grande pompe, celui où le grand-père était au centre, souriant, main sur l'épaule de mon père, l'incarnation de la lignée, de la bénédiction. Un homme aimé, respecté, intouchable.

J'ai vu Louise assise à côté de lui, son corps une statue de sel. Je n'ai pas pu. J'ai pensé : est-ce que ça vaut la peine de détruire ma mère, de démolir mon père, pour une vérité si impensable qu'elle les anéantirait ? N’est-ce pas plus doux de laisser le temps faire son œuvre, de ne pas devenir le paria, le monstre qui révèle l’horreur ?

Mais ses yeux. Ces grands yeux gris, jadis pleins de l'encre des contes de fées, désormais deux trous noirs aspirant la lumière. Ils ne me demandaient rien, mais leur vide était un ordre. Je devais la rendre à elle-même, quitte à tout raser autour.

J’ai pris la parole au milieu du toast. « J’ai quelque chose à dire, » ai-je lancé, ma voix tremblante mais nette, portant sur le brouhaha joyeux. « Quelque chose que je sais, et que vous ne savez pas. »

Le silence est tombé comme un drap mouillé. La stupeur sur le visage de Papi. Il n'avait pas anticipé que le petit-fils, le timide, l'observateur, puisse le désigner du doigt. Je n'ai pas eu besoin de détailler. J'ai parlé de Louise. J'ai décrit le geste de sa main tirant sur ses manches. J'ai décrit son corps qui se dissociait. J'ai dit le nom de ce que l'on ne nomme pas.

Mon père a hurlé. Une bête blessée qui ne comprend pas la source de sa douleur, une douleur qui venait de l’incompréhension absolue d’avoir été trahi, d’avoir été si aveugle. Il a hurlé que je mentais, que j'étais jaloux, que j'étais fou. Ma mère a pleuré. Elle ne s’est pas levée. Elle a fixé la table, ses mains sur ses genoux, ses épaules se secouant de sanglots muets. Elle ne criait pas, elle ne me regardait pas, elle pleurait comme si elle était déjà seule.

Le grand-père a joué son rôle à la perfection. Le visage noblement outragé, la voix brisée par l'injustice. « Mon garçon, tu es… tu es perdu. Tu fais de la peine à tout le monde… »

Mais Louise. Louise, pour la première fois, a levé la tête. Elle a regardé Papi, puis elle m’a regardé, et son regard n'était plus vide. Il y avait la fureur, la reconnaissance, et l'eau vive des larmes enfin libérées. Elle a glissé de sa chaise et s'est jetée dans mes bras.

Ce contact fut ma victoire et mon exil. Je l'ai serrée de toutes mes forces.

Le fracas s’est amplifié dans les semaines qui ont suivi. Les démentis, les menaces, les avocats. Mais j'avais Louise. J'avais sa main dans la mienne.

Ma mère s'est éteinte à petit feu. Le fracas l'avait tellement anéantie qu'elle s'était retirée du monde, incapable d'intégrer l'horreur dans la vie qu'elle avait connue. L'illusion du bonheur s'était brisée contre la vérité, et elle n'avait pas la force de ramasser les morceaux. Un matin, elle ne s'est pas réveillée. Son cœur, disait-on. Brisé, c'était la seule explication que j'acceptais. J'avais sauvé les miettes terrifiées de ma petite sœur, c’était vrai. Et j’avais brisé notre mère, de douleur. J'avais payé le prix du silence crevé. Il n'y avait plus de fêtes tonitruantes, juste la reconstruction lente et douloureuse, brique par brique, de la vie de Louise. Mais quand elle souriait, un vrai sourire, pas une grimace de circonstance, je savais que j'avais fait ce qu'il fallait.

Je suis devenu le briseur de silence. C'était mon fardeau, et ma rédemption.

Il y a des silences qu'il faut crever, même si le bruit du fracas nous tue.


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