La maison
Ce qu’on ne répare pas…
Ils arrivent un vendredi soir, comme chaque année, avec les mêmes valises et la même fatigue douce de ceux qui ont besoin de silence. Sofia pose les clés sur le comptoir de la cuisine, ouvre la fenêtre pour laisser entrer l’air du jardin, et sent quelque chose qu’elle met d’abord sur le compte du renfermé, une odeur légèrement mouillée, organique, comme si quelque chose de vivant avait séjourné là en leur absence.
« C’est les tuyaux », dit Paolo sans qu’elle ne lui ait rien demandé, et il monte les valises à l’étage.
Elle laisse la fenêtre ouverte.
La première nuit, elle se réveille à trois heures du matin avec la certitude absolue d’avoir quelque chose dans la bouche. Elle porte la main à ses lèvres dans le noir, tâtonne, et sent sous ses doigts une texture fine et collée contre sa langue, plusieurs cheveux longs enroulés ensemble, humides, qui résistent quand elle tire dessus. Elle se redresse brusquement, les retire en une seule poignée poisseuse qu’elle tient dans le noir sans pouvoir les voir, et sent son estomac se retourner d’un coup, une nausée froide et immédiate qui lui remonte dans la gorge avant qu’elle ne comprenne ce qui lui arrive. Elle est déjà debout, déjà dans le couloir, déjà à genoux sur le carrelage froid des toilettes quand son corps se vide dans un spasme long et silencieux, les mains crispées sur la porcelaine, les yeux qui pleurent sans qu’elle ne pleure vraiment. Elle reste là un moment, le front contre le bord du lavabo, à attendre que ça passe, puis se rince la bouche trois fois, quatre fois, et recrache encore de l’eau longtemps après qu’il n’y ait plus rien à recracher.
Paolo dort toujours quand elle revient dans la chambre, la respiration régulière et profonde de quelqu’un que rien ne dérange. Elle ne se rendort pas.
Le lendemain matin, l’odeur est plus forte. Elle ne vient pas de la cuisine, pas du cellier, pas des canalisations que Paolo inspecte en fronçant les sourcils, elle semble monter des murs eux-mêmes, sourdre de la pierre comme une transpiration. Sofia ouvre toutes les fenêtres du rez-de-chaussée et prépare le café en respirant par la bouche.
C’est en apportant les tasses sur la terrasse qu’elle le voit pour la première fois. Une silhouette au fond du jardin, à la lisière des arbres, immobile dans la lumière du matin. Elle pose les tasses sur la table avec un soin excessif, comme si un geste brusque pouvait déclencher quelque chose, et appelle Paolo d’une voix qu’elle s’efforce de garder calme. Quand il sort, la lisière est vide.
« Tu es fatiguée », dit-il, et il boit son café.
La deuxième nuit, les sons commencent. Pas des craquements de bois ou des bruits de plomberie, rien d’aussi rassurant, mais quelque chose de guttural et d’humide derrière la cloison de la chambre, une respiration trop lente, trop régulière, qui s’arrête exactement quand Sofia retient son souffle pour mieux écouter et reprend quand elle relâche l’air. Elle secoue Paolo qui grogne, écoute trente secondes, dit que c’est un animal dans les murs, se retourne et se rendort en moins d’une minute. Sofia reste assise dans le lit jusqu’à l’aube, les genoux contre la poitrine, à compter les respirations dans la cloison.
Le troisième jour, elle trouve quelque chose devant la porte de la cave. Une petite flaque sombre et luisante sur le carrelage, et dedans, à moitié dissous, ce qui ressemble à du matériel médical périmé, une ampoule vide, un bout de tubulure jaunie, une compresse décolorée. Elle appelle Paolo. Il regarde, se penche, dit que c’est bizarre, et range le tout dans un sac poubelle qu’il sort immédiatement.
« On a peut-être laissé entrer quelqu’un sans le savoir », dit-il, et quelque chose dans sa voix a changé, une légère absence, comme si une partie de lui était ailleurs.
Ce soir-là il ne parle presque plus.
La troisième nuit est la pire. Sofia ne dort pas du tout, allongée dans le noir à surveiller la fenêtre dont elle a vérifié trois fois qu’elle était fermée à clé, et vers deux heures elle voit la silhouette dans le jardin, là encore, à la même place, aussi immobile qu’une chose plantée dans la terre. Elle pose sa main sur l’épaule de Paolo pour le réveiller et s’arrête. Il est déjà éveillé. Il fixe le plafond, les yeux grands ouverts, sans bouger.
« Paolo. »
Il ne répond pas.
« Paolo, il y a quelqu’un dans le jardin. »
Il se tourne vers elle lentement, et dans la faible lumière qui filtre par les volets elle voit son visage, parfaitement calme, presque vide, et quelque chose dans ce calme-là lui fait plus peur que tout le reste.
« Il n’y a personne », dit-il.
Le lendemain matin, la silhouette a disparu mais l’odeur est partout, collée aux rideaux, aux draps, à leurs vêtements, cette odeur de matière organique et de renfermé médical que Sofia commence à reconnaître sans pouvoir nommer ce à quoi elle l’associe, quelque chose enfoui, quelque chose qu’elle ne veut pas laisser remonter. Elle dit à Paolo qu’ils doivent partir, que quelque chose ne va pas, que cette maison n’est plus la même. Il l’écoute avec ce visage nouveau qu’il a depuis hier, ce visage lisse et légèrement absent, et quand elle finit de parler il dit simplement que c’est elle qui n’est plus la même, et que ça fait longtemps. Sofia pose sa tasse.
« Qu’est-ce que tu veux dire. »
« Je veux dire ce que je dis. »
Il parle sans élever la voix, ce qui est pire que s’il criait, et Sofia reconnaît ce ton-là, ce ton des conversations qu’on reporte depuis des semaines et qui finissent par éclater n’importe où, dans une cuisine de campagne un dimanche matin, devant des tasses de café qui refroidissent. Elle essaie de ramener la conversation à la maison, à l’odeur, à la silhouette dans le jardin, mais Paolo ne l’écoute plus vraiment, il regarde par la fenêtre avec cette expression d’homme qui calcule quelque chose en silence depuis trop longtemps.
C’est à ce moment que le téléphone de Sofia vibre sur la table. Paolo baisse les yeux. Il voit le prénom avant elle, une fraction de seconde, et quelque chose dans son visage se ferme d’un coup comme une porte.
« Tomas », dit-il.
Sofia tend la main vers le téléphone mais il est déjà debout.
« C’est encore lui. »
« Paolo. »
« Tu m’avais dit que c’était fini. »
« C’est fini, ce n’est pas ce que tu crois. »
Il se retourne d’un coup, le visage rouge, et ce qui sort de lui n’a plus rien à voir avec la voix froide de tout à l’heure, c’est quelque chose de plus profond et de plus vieux qui remonte, une colère qui attendait depuis longtemps un endroit où tomber.
« Six mois que tu me dis que c’est fini et six mois que ce prénom revient, sur ton téléphone, dans tes messages, tu crois que je ne vois rien ? Tu me prends pour un idiot, Sofia, c’est ça ? Six mois que tu me mens en face, six mois que tu rentres le soir et que tu me regardes comme si j’étais aveugle, comme si je ne savais pas lire ce que tu essaies de cacher ! »
« Baisse la voix. »
« Non. »
Le mot claque dans la cuisine et Sofia comprend que quelque chose vient de changer, que le Paolo calme et absent de ces trois derniers jours a disparu et que celui qui est là maintenant est différent, plus réel peut-être, ou plus dangereux, elle n’arrive plus à distinguer l’un de l’autre.
« Tu m’as menti, dit-il, la voix toujours haute, presque étranglée, tu m’as regardé dans les yeux et tu m’as menti, et maintenant tu veux partir parce que tu entends des bruits dans les murs, parce que ça sent mauvais, parce que tu as peur, mais tu n’as pas eu peur de lui, hein, tu n’as pas eu peur de continuer à le voir pendant que moi je… »
Il s’arrête. Passe une main sur son visage.
Sofia ne dit rien. Il y a des moments dans une dispute où parler ne fait qu’ajouter du bois, et elle le sait, mais le silence non plus ne l’arrête pas, il reprend d’une voix plus basse maintenant, plus abîmée, qui fait presque plus mal que les cris.
« Je t’ai tout donné. Cette maison, c’est moi. Le weekend ici chaque année, c’est moi. Et toi pendant ce temps-là tu… »
Il ne finit pas la phrase.
Sofia recule vers le couloir sans s’en rendre compte, comme si son corps cherchait une sortie que sa tête n’avait pas encore décidée, et Paolo la suit d’un pas, pas menaçant, juste présent, juste là, avec ce visage qu’elle ne reconnaît plus depuis trois jours et cette voix abîmée qui continue de parler, qui énumère, qui catalogue tout ce qu’il a gardé pour lui depuis des mois.
Elle dit des choses qu’elle ne devrait pas dire. Lui aussi.
À un moment elle essaie de passer devant lui pour aller chercher ses affaires à l’étage, et c’est ce mouvement-là, ce geste ordinaire et désespéré, qui fait tout basculer.
Elle ne voit pas ce qu’il prend sur le comptoir en passant.
Elle ne voit presque rien de ce qui suit.
La maison est silencieuse, après. La fenêtre de la cuisine est restée ouverte, l’air du jardin entre doucement, et sur le carrelage du couloir les gouttes tombent une à une avec une régularité presque paisible, chacune s’élargissant légèrement avant que la suivante ne la rejoigne, rouge sombre sur le blanc cassé du carrelage. Paolo est assis contre le mur, le regard vide, ses mains tachées sur les genoux, à regarder quelque chose que personne d’autre ne devra jamais voir.

Photo : Esteban Santiago Gonzalez @ Pexels.
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Commentaires (2)
Pascaln il y a 4 heures
Je découvre une facette différente de ton univers d'ecriture et... j'aime beaucoup. Merci Wallas, et...
J'en reprendrai bien quelques gouttes...
PS : Hors sujet, as-tu eu l'occasion de lire ma nouvelle " Cette façon à elle " dans la CR " Histoire vraies ou presque " ?
J'aimerai avoir ton avis sincère dessus, si tu veux bien.
Merci d'avance.
E C Wallas il y a 3 heures
Merci à vous de m’avoir lu Pascal. Je teste quelque chose avec cette histoire. Surprise surprise.
Non je ne l’ai pas encore lue, je m’en vais le faire de ce pas.
Pascaln il y a 3 heures
hâte d'en savoir plus de cette surprise.
Line Marsan il y a 4 heures
Brrrr.... Frissons...
E C Wallas il y a 3 heures
C’est vrai qu’il fait froid par ici. Froid dans le dos.