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Chap 1: La révélation
Fiction
Fantaisie
calendar Publié le 18 juil. 2026
calendar Mis à jour le 18 juil. 2026
time 44 min
Tous publics

Chap 1: La révélation



Le jour venait de se lever sur Symviosi, dans cette belle cité située entre la Mer de la Tranquillité et les montagnes qui berçaient son flanc Est. Les eaux turquoise déversaient immuablement leurs rouleaux azurés sur les plages argentées de la région, tout en disséminant ses embruns vers l’intérieur des terres. La bruine se dispersait presque méthodiquement d’un jardin à l’autre, inondant la flore de ses bienfaits en cette saison enivrante de nouveauté.

Transportées par la brise, les gouttelettes iodées poursuivaient leur vol, passant au-dessus de la petite ville encore partiellement endormie en ce début de journée, pour atteindre une petite maison au toit de chaume.

Les dernières petites gouttes d’eau salées vinrent délicatement se poser sur le visage d’un vieux couple assis là. Tous deux se prélassaient tranquillement sous un grand chêne en cette douce matinée printanière, prenant sereinement un petit déjeuner bien agréable. Ils étaient heureux à l’abri de leur jardin arboré, protégés des regards et des rayons déjà lumineux du soleil.

Aldéric et Messalia profitaient de la vie, leurs deux enfants ayant quitté le nid pour vivre leurs propres aventures il y a bien longtemps déjà.

Cependant, un grand jour s’annonçait. En plus de célébrer le retour du printemps et son immuable fête si importante pour les habitants du coin, Aldéric avait convié Otis. Il était temps pour lui de confier à son petit-fils, qui portait avec grâce une vingtaine éclatante, ce qu’il savait de plus précieux et de plus secret.

Un nouveau cycle se préparait cette année à Symviosi et la renaissance de la nature marquait pour le vieil homme l’achèvement d’une période beaucoup plus longue. Il désirait profiter du renouveau saisonnier pour entamer celui qui l’attendait lui et le vénérable conseil des Gardiens.

– Voilà une belle journée en perspective, Messalia ! Admire ce grand soleil qui se lève derrière les montagnes ! Et dire qu’il va falloir que je me retranche dans mon bureau, remarqua Aldéric, l’air amusé. Je me plains, je me plains, mais si tu savais… Ma personne tout entière est honorée, excitée, émue et stressée au regard de la mission qui m’incombe. Otis ne va pas tarder à arriver. Le pauvre, il ne se doute de rien.

– Mais tout va bien se passer, Aldéric. Ton petit-fils et toi avez toujours partagé le même intérêt pour les mystères de ce monde. Ce n’est pas un hasard s’il est devenu géologue et qu’il passe son temps à examiner chaque pierre sous la moindre couture pour en découvrir les secrets. Ce petit curieux de tout a toujours voulu comprendre comment les roches ont pu traverser le temps sans jamais oublier de rester belles et fortes face aux turpitudes du climat et de notre planète, le rassura Messalia de sa voix douce et posée.

– Tu as sans doute raison, ma chérie, comme d’habitude, répondit-il le regard plein de tendresse vis-à-vis de son épouse, tout en lui prenant la main. Je lui ai demandé de venir assez tôt au vu du programme chargé que je lui réserve. Je n’ose même pas imaginer dans quel état il va repartir demain soir. Ah tiens, justement le voilà ! Qu’est-ce qu’il me rappelle sa mère avec sa conduite nerveuse et tous les gravillons qu’il projette maintenant sur la pelouse qui borde l’allée ! rajouta-t-il en faisant les gros yeux. Son impétuosité va peut-être s’avérer difficile à canaliser durant cette journée. Pourtant je dois faire en sorte de lui apporter les éléments nécessaires pour l’aider à comprendre l’avenir. Ma foi on verra bien !

– Hello papy, hello mamie, comment ça va vous deux ? Salua Otis tout en s’extirpant de sa petite voiture électrique verte et flamboyante, qui passait rarement inaperçue.

Le jeune homme à l’allure sportive claqua la porte de son mini bolide et se dirigea nonchalamment vers la table, les mains dans les poches, d’un air détendu et souriant. Il était toujours très à l’aise en compagnie de ses grands-parents, leur rendant visite autant que possible pour conserver la légèreté d’une enfance qui ne l’avait pas vraiment quitté. Surtout lorsqu’il se retrouvait devant les bons petits plats de Messalia.

Après un tendre baiser d’accueil sur les joues il s’assit sur une des chaises blanches en fer forgé. Il ne put s’empêcher de balayer du regard les agapes de ce petit déjeuner digne des brunchs des week-end campagnard de sa jeunesse. Il allongea son bras vers un morceau de brioche maison aux pépites de chocolat.

–Sers-toi mon petit, ne fait pas le timide et manges ce que tu veux. Tu as besoin de prendre des forces, car Aldéric t’a préparé une journée mémorable, lui glissa Messalia de sa voix douce et malicieuse. Elle esquissa un clin d’œil envers son époux, avant de s’éloigner pour disparaître dans la maison.

– Mon petit ! Mon petit ! J’ai quand même vingt-cinq ans, bougonna le jeune homme, la bouche pleine de gâteau contrastant avec son envie de proclamer son âge adulte actuel.

– Ne te fâches pas, tu sais bien qu’elle a toujours raison et de toute manière j’ai quelque chose de très important à te dire. C’est exactement pour cela que je t’ai demandé de me rejoindre pour deux jours et puisque comme tu le précises tu es un homme accompli, il est grand temps que tu prennes mon relais.

– Quel relais ? Se demanda Otis étonné du soudain besoin de son grand-père de l’initier à des secrets qui lui étaient inconnus. Il fixa l’horizon tout en se passant les mains dans ses cheveux frisottant, stupéfait par la solennité de l’atmosphère. Cependant il n’allait pas tarder à découvrir la raison de cette belle entrevue entre deux générations, parfois lointaines, mais si proches lorsque le cœur en dévoile les vérités de l’âme et du monde environnant.

– Mon cher Otis, tu n’es pas sans savoir que, comme toi, je suis né ici, dans cette merveilleuse contrée de Symviosi, sur la grande Terre Argentée. Tout ce qui se rapporte à elle me passionne et attise ma curiosité. Mais sais-tu seulement quelle fonction m’était dévolue durant toutes ces années ?

– Tu travaillais à la mairie comme archiviste, c’est ça, non ? répondit Otis, plutôt sûr de lui, tout en essuyant les miettes sur son vieux t-shirt kaki.

– Une grande partie de ma vie a effectivement été consacrée à la sauvegarde du patrimoine de Symviosi. Mais pas que… En effet quand j’évoque l’héritage de la cité, je ne parle pas uniquement de son passé historique, il est également question de son fonctionnement inhérent et du cycle particulier de la vie entre tous les habitants et leur environnement.

– Tout cela me semble bien complexe. J’ai un peu de mal à te suivre et à comprendre en quoi je pourrais bien t’être utile, s’interrogea le jeune homme tout en se servant un verre de jus d’orange pressé.

– Si tu me laissais le temps d’en placer une, il me serait plus aisé de m’expliquer un peu plus clairement, maugréa quelque peu Aldéric, agacé par le manque de patience de son petit-fils et ses gesticulations incessantes.

L’agitation constante des nouvelles générations est un fait qu’il pouvait régulièrement constater lors de ses conférences sur l’histoire de la cité, en intervenant auprès des jeunes publics. Il refusait pourtant que la patience devienne une denrée rare, pour ainsi envoyer à la pelle de multiples informations d’une importance aussi essentielle que celle des Gardiens de la cité.

– Je me tais à présent et je t’écoute, s’excusa Otis gêné face à cet aïeul qu’il appréciait tant.

Soulagé Aldéric poursuivit sereinement :

– Je venais à peine de fêter mes vingt-cinq ans, quand les plus anciens et influents de la bourgade me firent une demande étrange. Le maire d’alors m’annonça un soir de printemps que j’étais pressenti pour assurer la fonction de Gardien de l’histoire et de la mémoire de Symviosi. J’étais si jeune, surtout amoureux et bien loin de comprendre en quoi allait consister mon rôle dans cet univers énigmatique que l’on me proposait d’un coup.

Mes parents exprimèrent une immense fierté devant l’honneur de la tâche qui allait m’incomber. Cependant ils ne surent pas m’en expliquer la teneur et ni à quoi je devais m’attendre dans cette nouvelle vie qui s’ouvrait à moi.

Heureusement Messalia fut toujours une femme admirable, pour ainsi accepter de rester à mes côtés. En effet ma mission de Gardien est parfois aussi difficile qu’opaque pour quelqu’un qui n’en fait pas parti. Ta grand-mère, de sa beauté éternelle et de son sourire serein, m’accompagne inlassablement dans mes aventures plus folles et les plus surprenantes sans jamais me demander d’explications.

Dans le but d’officialiser ma nomination et de commencer mon apprentissage, le maire me donna rendez-vous auprès du conseil des Gardiens. Il faut dire que son air désolé à ce moment-là ne me rassura pas vraiment.

Troublé et interrogatif, je me rendis à l’hôtel de ville pour honorer mon entretien d’admission. J’entrais dans le hall d’accueil, ne sachant pas vraiment vers où me diriger dans cet immense bâtiment. Des colonnes imposantes soutenaient une voûte arquée peinte de fleurs de lys et d’arbres fantastiques qui me transportaient dans un univers incroyable de bonheur et de peur à la fois, tant l’inconnu m’effrayait.

Je me rendis au comptoir d’accueil qui se situait dans un kiosque central en forme de trèfle à quatre feuilles, dont la chance ne souriait pas beaucoup au réceptionniste qui y faisait une tête de tous les diables. J’osais néanmoins l’interroger, ainsi que sa collègue à la mine plus enjouée en me voyant arriver, afin qu’ils m’indiquent le couloir à emprunter pour me rendre au bureau des Gardiens. Les deux employés me dévisagèrent incrédules, sans qu’aucun ne sache où je désirais me rendre. En réalité ils ne savaient absolument pas de quoi je parlais. La jeune femme me répondit gentiment que la mairie n’avait pas prévu d’embaucher du personnel de sécurité ces prochains temps. Cependant pour ne pas me froisser et grâce à mon charme légendaire dont tu as hérité, la demoiselle m’indiqua la direction du responsable des vigiles par la coursive sur ma droite.

Me voilà bien ! me dis-je à ce moment-là. Arriver en retard le premier jour, ce n’est pas vraiment respectueux !

J’errai comme une âme en peine et en plein doute, à travers les longs corridors en pierre de taille dans cette vieille bâtisse dédiée au citoyen et ses valeureux représentants. Le vigile me dévisagea comme s’il me suspectait d’un méfait quelconque, lorsque son regard croisa le mien et qu’il me toisa du haut de ses lunettes jusqu’à ce qu’il me perde de vue.

Soudain une toile peinte à l’encre mandranienne attira mon attention, une jeune femme à la chevelure rousse et vêtue d’une robe princière m’hypnotisa. Elle me fixait de ses yeux verts pénétrant, déclenchant un frisson qui traversa mon corps de haut en bas.

Un réflexe sans doute lointain me poussa à m’éloigner de cette toile étrange et à cet instant là je tombai sur une autre œuvre d’art. Un arbre identique à ceux des voûtes du hall d’entrée formait une frise à ma droite, directement peint sur le mur. Un chêne gigantesque semblait avoir été oublié par le temps et les rénovations successives du lieu. Il était verni au doux pinceau doré de l’amour à la nature elle-même. Sa parure illuminée contrastait avec la palette de couleurs en arrière-plan, évoquant les quatre saisons. Une moulure argentée et de la finesse d’une brindille de bois en délimitait les contours. La force et la vigueur qui se dégageait de ce pétroglyphe symviosien attira ma main comme un aimant, voulant toucher du bout de mes doigts la magie qui m’envahissait lentement. Ainsi sans une once de peur, j’apposai ma paume sur la pierre peinte, juste pour essayer d’en percevoir les vibrations.

Instantanément je me retrouvai de l’autre côté du mur, tels les fantômes rencontrés dans mes livres de petit garçon. Une sorte de baptême inattendu pour un jeune incroyant aux mystères de l’aventure et surtout du passé qui s’offrait ainsi soudain à moi.

Voilà que je me tenais debout, dans une pièce gigantesque au plafond perché à au moins cinq mètres au-dessus de ma tête d’ébahi. D’autant plus qu’une multitude d’étagères remplies de livres de toutes les formes dissimulait le moindre pan de mur disponible. Au sol d’innombrables tapis aux nuances incroyables de rouge, donnait à ce lieu hors du temps une atmosphère chaleureuse et feutrée.

Je reprenais lentement mes esprits, lorsque j’aperçu une petite assemblée. Des vieux bonshommes m’observaient tranquillement, installée sur leurs chaises de sénateur capitonnées en velours noir pompeux. Ils se tenaient autour d’une table à la forme octogonale et aussi massive que le chêne de l’entrée. Ils étaient là, les Gardiens, le visage interrogatif et empreint d’un peu de méfiance à mon égard. Alors que je tentais d’assimiler tout ce qui venait de se produire depuis mon arrivée à l’Hôtel de ville, j’essayais de faire fi de ces yeux rivés sur ma personne et qui avaient pourtant vu et lu tant de choses. L’air détendu je m’assis sur un siège resté vacant, gardant une certaine contenance avec une posture altière alors que dans mon esprit régnaient stupeurs et tremblements.

Les vénérables sages de la cité formaient un cercle dont je faisais également parti ! Je n’avais aucunement soupçonné leur présence parmi nous, au cœur du centre névralgique de la cité, bien cachés derrière les murs enchantés de la mairie. Je remarquai de suite qu’ils semblaient satisfaits de constater que je n’avais pas échoué à l’unique test : celui de trouver l’entrée de la pièce. Au fur et à mesure que je m’autorisais à croiser leur regard, je remarquais qu’il me tendait un regard bienveillant pour la plupart. D’autres restant plus neutre avec leur teint blafard de rat de bibliothèque qu’ils étaient devenus pour beaucoup. L’un deux me tendis une belle tasse de café ornée d’une fleur de lys, à l’image du symbole de la cité, puis nous entamèrent la plus belle des conversations. Un peu comme toi et moi aujourd’hui.

Je passai la semaine qui suivit dans ce lieu, me familiarisant peu à peu avec mon environnement et mes nouveaux collègues. L’un après l’autre, chaque Gardien s’évertua à m’expliquer le rôle crucial de ma tâche et l’importance de la tenir secrète, au point de mentir par omission si nécessaire.

J’étais loin de me douter de l’histoire impénétrable de ma contrée natale et encore moins de l’importance majeure de garder certains pans précieusement secrets. Toutes ces révélations sur la face cachée de Symviosi me rendirent parfois vert de jalousie envers ceux qui ne savaient pas. En effet une fois initié à ce qui maintenait l’équilibre de notre planète et la peur que quelqu’un vienne à le rompre, me dévorait d’angoisse dans les premiers temps. Je dû me ressaisir régulièrement pour assimiler des légendes qui n’étaient rien d’autre que la réalité et non un tissu d’inepties pour effrayer les enfants ou les endormir le soir. L’existence même de créatures fantastiques et étranges à mon esprit de jeune homme d’alors se mirent à prendre vie au contact du conseil des Gardiens.

Beaucoup d’eau a néanmoins coulé sous les ponts depuis mon premier jour et un présentiment indéfinissable me demande de te passer le relais rapidement. Ta personnalité dynamique, pleine de fougue et de curiosité me rassure sur tes aptitudes à prendre le chemin des Gardiens ! Précisa Aldéric en regardant fièrement son petit-fils en train de l’écouter attentivement tout en engouffrant un dernier bout de brioche bien évidemment.

– N’oublies pas ma passion pour la course à pied et les sports de glisse, rajouta encore Otis en s’essuyant la bouche. Donc si je comprends bien, tu es en train de m’annoncer que je vais devoir te remplacer dans ce truc de Gardien ? Réalisa-t-il soudain surpris par les enjeux de sa visite chez ses grands-parents. Ses yeux s’écarquillèrent et se dirigèrent comme des aimants vers le regard de son grand-père.

Arborant un sourire rassurant et on ne peut plus sûr de lui Aldéric reprit ses explications :

– En effet, c’est bien pour cela que tu te retrouves attablés avec moi au petit déjeuner de la surprise printanière. Il est vrai que je ne t’ai laissé aucun indice te laissant supposer une telle mission de vie auprès de ton vieil aïeul, que je deviens sans doute prématurément pour toi. Sache que je redoutais que tu prennes peur, pensant me voir perdre la tête dans une idée fugace d’ajouter du piment à mon existence. Mais maintenant que tu es là, je sais bien que tu ne vas pas t’enfuir. Enfin, je compte surtout sur la tarte à la rhubarbe meringuée confectionné des douces mains de ta grand-mère pour te retenir.

Légèrement distrait par l’idée de manger une part de son dessert préféré, le jeune homme s’exclama néanmoins :

– Pourquoi moi ? Je ne comprends pas cette idée saugrenue de m’associer à ce cercle de la sagesse d’antan. Mon métier consiste plutôt à faire revivre les vieilles pierres pour les remettre au goût du jour tout en les reliant à l’histoire de notre civilisation, mais ça s’arrête là. En plus, A force de courir les Quatre Terres et les Quatre Mers, je suis souvent épuisé par les décalages horaires sans fin. Du coup si je dois endosser la fonction de Gardien, est-ce-que cela ne va pas alourdir mon quotidien déjà bien chargé ? J’espère également que le fait d’être ton petit fils n’a rien à voir dans cette tâche qui m’est soudainement confiée ?

– N’aie crainte, car le monde merveilleux dans lequel tu vas pénétrer allégera instantanément ton impression de surcharge dû à un emploi supplémentaire. Et te désigner comme successeur n’a rien à voir avec du favoritisme. Une élection en bonne et due forme est nécessaire pour désigner les nouveaux membres du conseil. Les Gardiens ont tenu séance ce mois-ci pour entamer la procédure de succession et ton nom est sorti unanimement des urnes. Je précise que tous les membres prennent part aux votes : les vivants comme ceux dont l’esprit est resté dans les murs de la mairie après avoir quitté ce monde. Le seul privilège dont tu bénéficies est l’honneur de t’annoncer moi-même ta nomination et de pouvoir débuter ta formation.

Il est à remarquer qu’Otis ne s’offusqua guère de la présence singulière des Gardiens morts dans tout cela. Son métier lui avait appris à prendre en compte les traditions ancestrales pour pouvoir pénétrer dans certains territoires sacrés, afin d’y faire des prélèvements ou des études de terrain. Il respectait les croyances et sentait que l’invisible l’observait de son innocence retrouvée, lorsqu’il s’attaquait à quelques roches situées non loin d’un pétroglyphe laissé là par le temps et les hommes.

– Je commence à croire que je n’ai pas vraiment le choix que de t’écouter, vu l’accueil qui m’est réservé. Je pense même que j’ai le devoir de t’aimer sans réserve, pour ainsi me faire ce que je pense être un honneur, en me laissant découvrir ce monde secret, dit simplement et d’un calme étonnant Otis. Mais ses mains ne pouvaient s’empêcher de titiller nerveusement ses frisettes, traduisant une anxiété bien présente.

– N’aie crainte, je serai à tes côtés jusqu’à ce que tu comprennes les rouages de cette mission fort peu commune, mais bien essentielle au fonctionnement inhérent de la cité, tenta de le rassurer Aldéric. Le vieil homme fit preuve d’un élan de tendresse rare envers son petit-fils : il posa sa main ridée et abimée par le temps et le jardinage intempestif sur son genou. Chose que le jeune homme ne l’avait plus vu faire depuis sa plus tendre enfance, lorsque la nuit et l’orage l’effrayait au plus haut point.

Pourtant ce Gardien de l’histoire qu’il était devenu n’avait jamais cessé d’être heureux de vivre, avec un sourire charmeur la plupart du temps. Il n’aimait juste pas être dérangé durant sa sieste. Préserver ses racines et celles de la cité devinrent une obsession. Même s’il avait omis cette tâche envers ses deux enfants, trop occupé par ses fonctions de Gardien qui lui permirent néanmoins d’accéder à un poste de gestionnaire des archives à la mairie. Il comprit rapidement que le futur de l’humanité dépendrait du partage de ses origines, ce qui aujourd’hui lui faisait réaliser que ses petits-enfants représentaient l’avenir de Symviosi et du monde. En leur enseignant de ne pas se satisfaire d’une émission de télé insignifiante et vide de sens, il leur avait ouvert la voie de la découverte.

Et c’est ce que fit également sa petite-fille, la cousine d’Otis, en poursuivant des études de psychologie à Albia. Son but étant de comprendre le malheur dans l’esprit des gens pour les aider à guérir. Aldéric espérait que les notions de compassion et de compréhension du chemin de vie parfois alambiqué de l’âme humaine lui étaient enseignées. Il regrettait que soient souvent uniquement privilégiés les traitements miracles à injecter, ceux qui font miroiter une vie en rose, là où la peine sert de révélateur à une blessure qui nécessite de guérir.

Un silence fit suite à ce moment de nostalgie commune, quand un soupir de joie et de grâce intense mit fin à cet instant de bonheur partagé. Aldéric pu ainsi reprendre le cours de son discours d’introduction au monde des Gardiens.

–Avant d’entrer dans les détails, il faut que tu saches que le maire actuel de Symviosi, ce cher Alfred Ambrage, ne semble pas conscient de ce qui fait l’essence même de la petite ville qu’il représente. Sa politique, incompréhensible pour moi, ignore complètement l’existence des Gardiens et la présence de la salle du conseil dans les murs de « son Hôtel de ville », comme il aime à l’appeler.

D'ailleurs, il ne prête guère attention à nos allées et venues à la mairie, le personnel nous considérants comme de simples conservateurs des archives, s’ils ne nous confondent pas avec le bureau des objets trouvés. Un vieux bureau poussiéreux flanqué d’une pancarte Archives municipales nous est attribuée. Bastien l’intendant des lieux a la double casquette de pourvoir au bien-être matériel des Gardiens tout comme à celui des employés de la cité. Il gère tout : de la commande des classeurs aux changement des ampoules électriques du couloir. Il est un précieux atout pour passer inaperçu lorsqu’une affaire de première importance se doit d’être discutée rapidement et en secret.

Malheureusement nous constatons que beaucoup de nos concitoyens, tout comme Alfred, ont oublié ce que symbolise Symviosi sur notre planète. C’est pourquoi la tâche qui nous incombe afin de préserver notre patrimoine est d’autant plus complexe, pour ne surtout pas que le passé se perde dans l’oubli des mémoires de notre temps. Mais tu sauras qu’elle n’est point insurmontable et des plus enrichissante pour l’âme et la soif de connaissance que tu portes depuis toujours.


Otis paraissait hésitant, mais la curiosité de découvrir ce que les Gardiens préservaient de si beau et secret le piquait au vif. Il intima à son mental de continuer la quête de ce mystère que devenait enfin son grand père. Lui qui pensait le connaitre, mais à présent il le découvrait sous un nouvel œil, bien loin de se douter de la moitié de ce qu’avait pu vivre et expérimenté un homme de sa trempe.

–Tu peux poursuivre s’il te plait, je crois que j’ai vraiment envie d’en savoir plus sur ce monde que tu sembles connaitre et dont je suis un néophyte.

Aldéric était heureux d’avoir su capter l’attention de son petit-fils et de ne pas le voir fuir ce lieu et cet instant à la première occasion. Ainsi il se sentit en pleine confiance pour entamer son récit, la quintessence de ce qui faisait de lui un homme véritable de sens. Il pouvait ouvrir avec grâce et sérénité la porte des Gardiens et de cet univers que le conseil préservait et représentait depuis la belle cité de Symviosi.

– Otis, je te suggère de te munir de quoi écrire, à moins que ta mémoire ne soit aussi infaillible que la mienne ! Lança-t-il malicieusement avant d’entamer son périple à travers les contes et les légendes bien plus réelles finalement que l’image du parfait gentleman d’antan, qu’il donnait à voir à la fête du printemps.

Le vieux Gardien comprit en un instant, au regard et au sourire de fierté que lui renvoyait le jeune homme, qu’il ne s’était pas trompé, que ses collègues avaient su faire le bon choix. Le destin venait de frapper à la porte de la certitude de ce géologue aguerri au monde actuel et son esprit bouillonnait d’impatience à l’idée de découvrir la réalité qu’un Gardien côtoyait. Et cela juste à côté de celle qui ne faisait plus aucun doute maintenant, lorsque la peur l’empêchait de chercher au plus profond des pierres parfois. Si souvent il s’était retrouvé face à l’étrange réminiscence de ce caillou qui un jour l’obligea à ôter ses lunettes de soleil, pour comprendre que l’éternité ne se trouvait pas dans la superficialité de la roche mais dans ses stries profondes et cachées du regard courant envers la vie. Une existence pas si simple finalement, aux vues de ce qui l’attendait aujourd’hui et peut être à l’avenir. Otis se leva et se dirigea vers sa voiture pour y prendre un carnet de note et un crayon de papier perdus au fond de la boîte à gants. Les seuls outils indispensables pour ne pas oublier la fleur qui pousse sur les pierres de l’inconnu pour lui, en ce moment étrange. Celui où son passé percute violemment celui de son grand-père sans même s’écraser contre le bitume de la peur, mais pour atterrir sur un présent plein de surprise à l’avenir.

Aldéric en profita pour boire une dernière gorgée de son café, légèrement tiède, avant de rejoindre son petit-fils sur l’allée de ce jardin qui menait à la maison. Arrivé à sa rencontre, il le prit par l’épaule et tous deux se dirigèrent d’un pas serein en direction d’une des plus belles pièces de ce petit cottage coquet. Le bureau du Gardien s’ouvrit en grand au regard nouveau de ce successeur, qui voyait à présent la bibliothèque qui s’étendait tout du long du mur du fond d’un œil différent. Il ne s’était jamais vraiment intéressé aux contenus de tous ces ouvrages poussiéreux à la reliure antique. En cet instant il comprit ce lieu, cet atmosphère féérique et solennel à la fois qui s’en dégageaient. L’Histoire de la contrée de Symviosi et des Quatre Terres et des Quatre Mers venait de l’assommer de sa présence et de son empressement à enfin lui ouvrir les pages de sa création et de son évolution à travers les siècles et les jours actuels. Et pour la première fois il se sentit à sa place, non pas auprès de ses grands-parents qui jamais ne l’avaient mis mal à l’aise, mais avec lui-même et son existence qui en quelque sorte commençait à prendre sens.

Un sentiment de joie envahissait la demeure et Messalia la ressentait également depuis la cuisine où elle coupait précieusement une part de tarte à la rhubarbe à l’intention d’Otis. Elle disposa délicatement l’entremet sur son assiette d’enfance accompagné d’une petite fourchette en argent, relevant l’importance de toujours donner à son amour pour l’autre le plus délicats des mets et des couverts. Elle signifia ainsi que rien ne se perdait et encore moins le respect de l’enfant, devenu si grand à présent qu’il entrevoit le chemin que son aïeul lui propose. Ainsi elle apporta à son petit-fils ce morceau de bonheur et rien que de voir briller ses yeux de gourmandise devant la hauteur de la couche de meringue, combla toute son âme.

– Merci beaucoup ! S’exclama le jeune homme nostalgique devant cette offrande de l’ancien temps à son cœur de petit bonhomme d’alors.

Après ce bref instant de partage destiné à rassurer son “petit“, Messalia s’éclipsa discrètement en refermant la porte derrière elle.

Aldéric s’installa confortablement dans son fauteuil en alcantara bleu vieilli par le temps et Otis s’assit par terre les jambes en tailleur face à lui. Il se posa néanmoins sur un grand coussin moelleux aux pompons affriolant à chaque coin de sa couture dorée.

L’horloge de parquet au balancier massif imposa de son tic-tac pompeux le début du partage de ce savoir si précieux. Aldéric, Gardien de l’histoire et de la mémoire de la contrée de Symviosi se racla la gorge une dernière fois avant de commencer son récit. Ce talentueux conteur allait maintenant démarrer l’ouvrage aussi magique qu’essentiel, pour tous ceux qui un jour le remercieront d’avoir pu faire de ce moment la raison même de leur existence :

– D’aussi loin que je me souvienne le moindre conte commence toujours par « il était une fois ». J’avoue que je suis las de cette expression sans intérêt, qui annihile tout suspens quant à la fin souvent romancée et bien perdue entre le bonheur de gagner une guerre ou encore le malheur de l’avoir perdu. Et si tout se trouvait dans l’exactitude et la justesse des personnages qui en composent le roman de vie ? Je vois à ton regard étonné que mon audace pour interroger la certitude de tes plus belles histoires d’enfance fait mouche ! Cependant il est à noter que ces quatre petits mots, sans consistance à première vue, peuvent tout autant nous faire entrer dans la plus belle des connaissances : Les légendes, les narrations traditionnelles ou encore les bandes dessinées ne sont pas aussi innocentes qu’imaginés. Alors tu me permettras de déroger à ma propre règle, car je vais me plier à la folie de suivre cet éloge même de la subtile vérité dont recèle le moindre de mes récits à présent.

Ne te méprends pas sur mon introduction qui va te sembler aussi étrange que le monde dans lequel nous vivons. Mais je dois te conduire sur un chemin que tu n’as sans doute jamais emprunté, à travers cette belle terre que tu aimes tant observer et étudier. Je te demanderai juste de te laisser surprendre par cet univers tout aussi réel qui t’entoure déjà, alors que tu n’en soupçonnes aucunement l’existence. Voici le temps de découvrir sous l’angle d’un nouveau soleil, la lumière qui vient éclairer les Quatre Terres et des Quatre Mers.

Pour débuter je pense nécessaire d’aplanir la géographie de notre monde même si comme tout un chacun tu l’as appris durant tes études. Étant quelqu’un de pragmatique, je t’ai sorti cette vieille carte dessinée de mes mains jadis. Elle sera pratique pour te diriger tout au long de mon récit. Par contre ne tente pas de chercher le petit repère t’indiquant l’échelle, tu n’en trouveras point. Chaque détail fait référence à mes souvenirs et à ceux de mes prédécesseurs :

Voici les Quatre Terres :

- La rutilante Terre d’Emeraude dont la rude contrée de Mono contraste avec la dense et équilibré forêt de Mandranie ;

- La sereine Terre Argentée avec la moderne Catame qui tente d’imposer son rythme de folie à notre magnifique comté de Symviosi ;

- L’aride Terre Pourpre à la poussière véhémente tout comme son arrogante industrie en Gothie ;

- La presque oubliée Terre Solitaire de l’ancien et conquérant empire d’Albia.


Ne négligeons pas pour autant les Quatre Mers :

- La Mer de la Tranquillité, un océan de paix dont les vagues viennent mourir à l’Ouest des côtes de la Terre d’Emeraude ;

- La Mer de l’Amertume, qui borde de sa teinte parfaitement grisée les rivages de Mono et le Sud-Est de la Mandranie ;

- La Mer de la Solitude entoure l’ile singulière qu’est Albia tout en venant déverser son écume sur les contreforts Est de Catame ;

- Et pour finir la Mer du Tumulte, qui accueille la cité flottante d’Exoetus tout en déversant sa rage sur la Terre Pourpre et le rivage Ouest de la Mandranie.


Même si je me doute que la géologie t’a amené à étudier les différentes strates de notre territoire, apprend à le percevoir différemment à présent. Ton regard doit devenir aussi pure que celui d’un nouveau-né, face à la découverte du monde dans lequel il vient de hurler sa terreur de ne rien y comprendre, alors qu’il y a tout à y découvrir.

Otis acquiesça d’un signe de la tête, pressé d’entendre ces histoires qui devaient le convaincre de se consacrer à la préservation de la mémoire de son univers. Il avait hâte de découvrir les mystères préservés par le conseil des Gardiens, dont il venait pourtant juste d’apprendre l’existence. De son côté Aldéric était heureux de l’attention que lui portait son petit-fils. Il souffla de soulagement, revigoré par la tournure des évènements et poursuivit sa narration. Il prit néanmoins deux minutes pour tendre à son successeur une boîte de mouchoirs qu’il avait à portée de la main.

– Tiens, ils te seront bien utiles pour essuyer les larmes de peur, de tristesse, mais aussi de joie. Restes bien concentré en suivant mes mots et me phrases, aussi insignifiants puisent-ils paraître parfois, car ce que je vais te donner en partage comporte beaucoup de tenants et d’aboutissants.

Cela fait maintenant quelques jours que je cherche par où débuter ce long voyage à travers notre temps et notre cité. Il est à noter que la grande importance de cette tâche a quelque peu taraudé mon vieil esprit facétieux. J’éprouve autant le devoir que le besoin intrinsèque de te révéler et surtout de t’expliquer l’histoire de Symviosi. Ce lieu, cette petite ville qui nous a vu naître tous les deux sous le signe des Gardiens, avant même que nous nous en sentions capable et concerné.

Avec le recul, je sais maintenant que j’ai eu de la chance de grandir et de me construire dans un environnement comme celui-là. Ici les habitants croisent le fantastique sans même s’en étonner, tandis que les forêts et les montagnes regorgent de mystères et de créatures merveilleuses. En être et en avoir été le Gardien fut et sera toujours un honneur.

Saches qu’il peut parfois m’arriver de digresser ou de faire la part belle à certains de mes concitoyens, mais je resterai toujours juste et bienveillant avec les âmes qui parcourent les pages de l’histoire de Symviosi, même les plus sombres.

Installe-toi confortablement pendant que je chausse mes lunettes. Prépare-toi à vivre un voyage étonnant, car les portes scellées jusqu’à lors de Symviosi vont maintenant s’ouvrir à toi. L’inébranlable contrée est prête à te dévoiler ses secrets grâce à mon esprit de Gardien, choisi par les anciens pour préserver ce qui ne doit jamais être perdu.

Le passé se doit d’être respecté tout comme les contes qui se mélangent à la réalité. Je vais donc utiliser ces fameux quatre petits mots. Écoute bien les verbes et les adjectifs qui composent ces histoires dont les révélations vont peu à peu dévoiler la destinée d’une vie, d’une âme ou tout simplement d’un cœur. Celui qui recommence à battre après des années à chercher pourquoi il était si vide d’espérance et rempli de désespoir. Mais nous reviendrons à tout ceci à travers chaque chapitre de ce récit aussi beau et véridique qu’une carte de restaurant aux milles et unes saveurs de toutes sortes.

Il était une fois, Symviosi, ses habitants, leurs histoires, des destinées…




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