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Eldria II : 37 · La travée obscure
Fiction
Érotisme
calendar Publié le 30 sept. 2026
calendar Mis à jour le 30 sept. 2026
time 27 min
18+

Eldria II : 37 · La travée obscure

– Eldria ? Eldria ? Est-ce que tu m’entends ? Eldria !

La voix, assourdissante, résonnait comme un cor dans sa boîte crânienne. Péniblement, elle se massa le front, les yeux encore clos et les sourcils froncés.

– Doucement... J’ai mal à la tête, se plaignit-elle entre ses dents serrées.

Dans une grimace, elle entrouvrit les paupières et distingua d’abord sa propre main, immobile et – cette fois-ci – solitaire, au-dessus d’elle. Puis, derrière celle-ci, le visage de Jarim, penché sur elle, remplaça l’image qui refusait encore tout à fait de quitter son esprit. Soucieux, mais en apparente bonne santé, il la contemplait avec gravité.

– La Lune soit louée, tu vas bien ! s’exclama-t-il, visiblement soulagé. Tu nous as flanqué une de ces frousses !

Eldria se redressa en position assise et se massa le crâne, légèrement sonnée, mais les idées étonnamment claires. Derrière Jarim, Salini et Lélia l’observaient avec la même gravité.

– Que... que s’est-il passé ? demanda-t-elle, perplexe.

Ses trois amis échangèrent un regard confus, puis Salini expliqua :

– Tu souriais, tout semblait parfaitement aller, quand, tout à coup, tu es devenue pâle... presque blafarde. Ton nez s’est mis à saigner et tu as réagi comme si tu venais d’apercevoir un spectre. Puis, sans prévenir, tu t’es effondrée.

– Tu n’es restée inconsciente que quelques minutes, ajouta Lélia, mais tu nous as fait la même frayeur que lors de notre escapade dans les montagnes après Pic-Ridas, la dernière fois.

Embarrassée de se retrouver, une fois encore, dans une telle position de faiblesse, Eldria se releva, soulagée de constater que ses jambes daignaient la soutenir.

– Ce n’est probablement rien, s’empressa-t-elle d’éluder d’un ton qu’elle voulut rassurant, bien décidée à taire l’effroyable vision qui l’avait frappée et qui n’était, selon toute vraisemblance, que le fruit de son esprit étiolé par les épreuves. Ces derniers jours ont été... difficiles. Ce n’est qu’un contrecoup. Mais ça va aller, ne vous inquiétez pas.

Par-dessus tout, Eldria désirait ne pas nourrir davantage leurs craintes. Pourtant, tandis qu’elle s’efforçait elle-même de repousser les derniers vestiges de cette vision, une certitude inconfortable refusait de se dissiper : jamais un simple cauchemar ne lui avait paru aussi réel. À en juger par les expressions de ses compagnons, elle n’était peut-être pas la seule à trouver son explication peu convaincante.

Quelques heures s’écoulèrent. À l’extérieur, le sirocco n’avait pratiquement rien perdu de sa superbe, tandis que le soleil – d’ordinaire tout-puissant sous ces latitudes – semblait enfin consentir à la défaite. Il s’abaissait lentement vers l’horizon, dans l’indifférence générale, abandonnant peu à peu la fière capitale aux ténèbres.

En début de soirée, une jeune femme dénommée Yaesia, bravant les éléments dans une tenue intégrale conçue pour la protéger du sable rageur, vint leur rendre une visite inattendue. Son irruption dans le bâtiment lui valut d’ailleurs d’être accueillie par la lame froide et implacable de Lélia, posée sous sa carotide.

– C’est ainsi que l’on accueille ses associées, Princesse ? lui lança-t-elle.

Lélia la reconnut alors et, aussitôt, rengaina son arme avant de la serrer chaleureusement dans ses bras.

Lorsqu’elle vit Yaesia rabattre le haut de son épaisse tenue protectrice, Eldria crut apercevoir les joues de Jarim s’empourprer, sans bien en comprendre la raison. Leur visiteuse, probablement coutumière des gens venus du Nord, demeura pourtant convenablement vêtue durant toute la durée de sa visite. Eldria comprit bientôt qu’elle était à la tête du fameux groupe de contrebandiers qui exploitait le tunnel sous leurs pieds et que, de toute évidence, elle n’était pas étrangère à sa libération.

– La tempête devrait se calmer en fin de soirée, leur annonça-t-elle tandis qu’ils s’étaient réunis au sous-sol, demeurant dans l’obscurité naissante afin d’éviter que d’improbables patrouilles ne repèrent la lueur d’une bougie ou d’une lampe. Cette nuit, vous pourrez emprunter le passage souterrain qui mène au désert. L’obscurité vous offrira un couvert bienvenu, car ils vont vous traquer. J’ai pris la liberté, il y a quelques jours, d’envoyer mes hommes nourrir et abreuver les dromadaires que vous aviez abandonnés dans la caverne, au nord de la cité. Vous vous en servirez pour rejoindre la ville portuaire, au nord, et vous y montrerez discrets jusqu’à dénicher un embarcadère qui acceptera de vous transporter jusqu’au Val-de-Lune. Oh, j’allais justement oublier.

Elle tira de ses vêtements une bourse de peau qui tinta entre ses doigts fins, puis la tendit à Lélia.

– Vous en aurez probablement besoin.

– Merci sincèrement, Yaesia, répondit promptement Lélia en s’emparant des pièces. Je savais que je pourrais compter sur toi. Je... j’ignore quand, ou même si, je reviendrai un jour, alors... prends bien soin de la cité, d’accord ? Assure-toi qu’aucun despote ne prenne la place du précédent, sans quoi tous nos efforts auront été vains.

Yaesia se releva et lui adressa un clin d’œil.

– N’aie crainte, Princesse, lança-t-elle avec un sourire espiègle, arrachant à son interlocutrice une moue agacée. Je ferai mon possible, même si tu sais aussi bien que moi que je ne détiens pas encore toutes les clés de la ville. D’après les maigres informations qui ont filtré du palais depuis ce matin, plusieurs de tes frères prétendent déjà au siège de ton paternel. Les jours et les semaines à venir s’annoncent des plus mouvementés. Que la Déesse vous accompagne.

Sur ces paroles, elle se dirigea vers l’escalier menant à la sortie. Mais, au dernier moment, Jarim l’interpella :

– Attendez, dit-il avec une fébrilité mal dissimulée.

Yaesia se retourna, un sourcil haussé.

– Qu’est-il advenu de la jeune femme qui... m’a accueilli ce matin au palais, à votre demande ? La petite sœur de Lélia. S’en est-elle sortie ?

– Oh, Priscya ? Je n’ai eu aucun contact avec elle, aujourd’hui. Elle est probablement encore au palais. Mais ne vous en faites pas, c’est une jeune fille maline.

Elle lança un regard amusé à Lélia, puis ajouta :

– Et plus réfléchie que sa sœur.

Son attention se reporta sur Jarim, qu’elle examina des pieds à la tête, comme si elle décelait chez lui quelque subtilité cachée que les autres n’auraient su percevoir. Enfin, son regard échoua sur Eldria, qui était restée en retrait, une expression d’incompréhension figée sur le visage.

– Tu as de la chance de l’avoir, lui dit Yaesia d’une voix sibylline. Surtout, ne le laisse pas filer.

Et, sur ces mystérieuses paroles, elle s’éclipsa pour de bon.

Le reste de la soirée fut placé sous le signe du repos. Les quatre amis, n’ayant guère mieux à faire, convinrent qu’il serait sage de reprendre des forces avant d’entreprendre leur périlleuse traversée du désert. Ils avaient beau avoir échappé au pire, ils ne seraient véritablement tirés d’affaire qu’une fois l’autre continent rejoint. Pourtant, dans l’obscurité silencieuse qui les enveloppa peu à peu, allongés non loin les uns des autres sur des paillasses improvisées, aucun ne trouva réellement le sommeil.

Lélia avait accompli l’exploit qu’elle s’était juré, dans sa jeunesse, de mener un jour à bien. Elle avait débarrassé l’Adaï de son tyran de père... mais à quel prix ? Dans la précipitation, elle n’avait pu songer à l’après. Cette nuit, elle abandonnerait sa cité natale et son peuple derrière elle, peut-être pour toujours, livrés à un chaos qu’elle avait elle-même contribué à provoquer.

Salini était hantée par les souvenirs encore brûlants de Méré, Miya, Mako et Madeen. Quatre innocentes, mortes pour elle... ou à cause d’elle. De quel droit pouvait-elle, davantage que ces quatre infortunées, continuer tranquillement sa vie ? Parviendrait-elle seulement un jour à se pardonner de les avoir lâchement abandonnées à leur triste sort ?

Jarim ressassait, encore et encore, les événements de la journée. Il avait été menotté, puis contraint à subir des attouchements qu’il n’avait pas sollicités. Cela lui paraissait toutefois presque insignifiant au regard de ce dont il avait ensuite été témoin : Eldria, emprisonnée telle une vulgaire bête en cage, seule, nue, sur le point d’être torturée pour des raisons dont il ignorait tout. S’il n’était pas intervenu à temps, quelles souffrances ignobles aurait-elle eu à subir ? Et surtout : quelles preuves avait-il qu’elle n’en avait pas déjà subi ? Si tel était le cas... de quelle nature avaient été ces souffrances ?

Eldria, mutique comme ses camarades, levait de temps à autre un bras au-dessus d’elle. Dans la noirceur de leur retraite, elle n’en distinguait que les contours lisses. Il ne tremblait plus. Pourtant, chaque fois qu’elle refermait les paupières, l’image revenait. Jarim. Son visage implorant. Sa bouche ensanglantée. Elle avait déjà vu, dans un songe, le père de Lélia avant même de croiser son chemin. Si son subconscient avait été capable d’un tel prodige, aussi inexplicable fût-il... en quoi cette vision de Jarim était-elle moins réelle ?

– Allons-y, murmura enfin Lélia d’une voix faible, mais que chacun perçut distinctement dans le calme plat de la nuit. La tempête est presque dissipée. Nous devrions nous mettre en route.

Discrètement, comme s’ils craignaient d’alerter quelque voisinage délateur, ils rassemblèrent en hâte leurs paquetages et, à la lueur d’une simple lampe à huile, s’engagèrent dans l’immense tunnel qui menait au désert – que Salini empruntait pour la première fois.

– Alors ? commença maladroitement Jarim, comme pour briser le silence qui menaçait de s’installer. Qu’allons-nous faire une fois rentrés chez nous ?

Réalisant subitement sa maladresse, il se tourna vers la native de ces terres et s’empressa d’ajouter :

– En compagnie de Lélia, bien sûr !

– Moi, je n’ai qu’un désir, répondit Eldria d’un ton malicieux... c’est de prendre un bon bain !

– Oh, que oui ! abondèrent aussitôt Lélia et Salini d’une même voix, arborant chacune un large sourire à l’évocation de cette réjouissante perspective.

Comme leur amie commune, les deux anciennes prisonnières du Shruïn n’avaient guère été épargnées par les événements de ces dernières heures, et cela se voyait.

– Je... je suppose que ce sera possible, oui, répliqua Jarim, très terre-à-terre, en s’imaginant l’espace d’un instant, non sans un certain émoi embarrassé, partager des thermes avec ses trois camarades d’aventure. Mais je voulais dire : que ferons-nous après ? Le Val-de-Lune est encore occupé, et je vous rappelle que, là-bas aussi, nous ne serons pas entièrement à l’abris.

Eldria lui adressa un sourire attendri.

– Nous plaisantons, Jarim. Pour ma part, je pense que nous devrions tout d’abord regagner Radianceval, la ville portuaire du Val-de-Lune, depuis laquelle nous sommes partis. Nous y retrouverons peut-être tes camarades encore affectés sur place. Avec l’aide de la résistance, nous pourrons partir à la recherche de mon oncle. Il est...

Elle lança un coup d’œil furtif à Salini. Elles seules savaient que Daris était recherché par Dricelys, la Régente d’Eriarh, mais, afin de ne pas ajouter de l’inquiétude à leurs compagnons, elles choisirent de taire cette information – au moins pour le moment.

– ... il est primordial que nous prenions contact avec lui. Sans oublier Yorden, le père de Salini. Avec leur aide, nous pourrons venir en aide aux habitants et aux habitantes de Soufflechamps, quoi qu’il soit advenu d’eux.

Jarim opina lentement.

– Tu as raison. Nous devons aussi penser à nos mères, Salini, ainsi qu’à ta tante, Eldria. Et à tous les autres.

– Je ne peux qu’être d’accord avec cela, approuva Salini, déterminée.

– Et je vous y aiderai, ajouta enfin Lélia. À ce sujet, pensez-vous que, lorsque tout ceci sera terminé... je pourrai m’installer avec vous, dans votre ferme ?

Les trois Séléniens échangèrent un sourire.

– Evidemment ! acquiesça Salini.

– Nous en serions ravie, ajouta Eldria, enchantée de pouvoir compter sur non moins qu’une guerrière de l’Adaï – une Princesse ! – dans sa quête.

– Alors c’est décidé, conclut Jarim, avec une assurance nouvelle qui ne manqua pas de troubler agréablement Eldria. Maintenant que nous sommes réunis... plus rien ne pourra se mettre en travers de notre chemin !

Au milieu de la nuit suivante, épuisés mais sains et saufs, ils parvinrent enfin aux portes de la ville portuaire adaïque. Dans les vastes étendues du désert, ils n’avaient croisé nulle âme qui vive, et le petit bourg semblait aussi paisible que les immenses dunes qu’ils avaient traversées presque sans s’accorder de halte. Tout portait à croire que la nouvelle de la disparition brutale du chef suprême de ces terres n’était pas encore parvenue jusqu’à ces murs endormis. Toutefois, la prudence demeurait de mise.

Discrètement, ils abandonnèrent leurs trois montures devant l’étal clos du chamelier qui les leur avait gracieusement prêtées une quinzaine de jours plus tôt – Lélia dissimula quelques piécettes au fond de la sacoche de l’une d’elles en guise de paiement –, puis, les capuches rabattues sur leurs visages, ils s’engagèrent dans les ruelles désertes et obscures qui menaient jusqu’aux docks.

– Nous allons devoir trouver un équipage susceptible de nous accepter à son bord, chuchota Lélia, en tête de la marche.

– Plus facile à dire qu’à faire, rétorqua Eldria, anxieuse. Pour quelle raison des inconnus nous aideraient-ils ? Et si nous sommes vraiment recherchés, qu’est-ce qui les empêcherait de nous dénoncer aux autorités ?

En guise de réponse, Lélia secoua la petite bourse qui pendait à sa ceinture.

– Je ne m’en ferais pas pour ça. Ici, l’or ouvre toutes les portes et scelle toutes les lèvres.

Soudain, alors qu’ils traversaient une petite place au-delà de laquelle miroitaient enfin, argentés et lointains, les reflets de la mer séparant les continents, une voix nasillarde et menaçante retentit derrière eux :

– Eh bien, eh bien... qu’avons-nous là ?

La silhouette d’un homme voûté, efflanqué et partiellement édenté, se dessina à la lisière du halo projeté par l’unique lampadaire éclairant la place. Il s’avança lentement, un sourire carnassier aux lèvres.

– Les gars, je crois que ces pauvres étrangers se sont égarés et vont avoir besoin de nos services pour leur indiquer le chemin.

Dans son dos, une dizaine d’autres silhouettes à l’allure provocante émergèrent peu à peu des ténèbres. Des hommes d’âge mûr, manifestement peu épargnés par la vie, pour la plupart vêtus de haillons et de guenilles, se dressèrent bientôt face à eux. En réaction, Jarim et Lélia, se placèrent naturellement devant Eldria et Salini.

– Que voulez-vous ? les défia Lélia d’un ton hostile.

– Tiens donc, il n’y a pas que des étrangers, dirait-on, répondit l’inconnu, nullement impressionné. Ma jolie, nous voulons la bourse bien garnie qui pend à ta ceinture. Et aussi vos jolis manteaux de voyage... ainsi que tout ce que vous portez en dessous.

Tandis qu’il les tenait en respect, ses acolytes se répartissaient lentement autour de la place mal éclairée, semblables à une meute de loups rachitiques mais opiniâtres, déterminés à refermer leurs crocs sur leurs proies isolées.

Lélia et Jarim échangèrent un regard. Dans leur dos, Eldria murmura nerveusement :

– J’en compte onze. Que fait-on ? Ils ne sont pas armés.

Comme s’ils venaient de parvenir à une silencieuse entente, ses deux compagnons opinèrent lentement du chef, puis Lélia reprit :

– Nous ne cherchons pas querelle. Mais si vous nous attaquez, nous nous défendrons. Et vous perdrez.

Elle prononça ces paroles avec un calme et une assurance absolus. Pourtant, sûrs de leur avantage, les détrousseurs nocturnes éclatèrent d’un rire dédaigneux.

– Tu n’es pas en position de négocier, petite imprudente. Mais puisque vous insistez, nous allons devoir vous détrousser nous-mêmes. Qarzahan mìn !

À cet ordre aboyé, ses hommes fondirent aussitôt sur eux. Salini et Eldria, impressionnées, se rapprochèrent instinctivement l’une de l’autre et reculèrent contre le mur derrière elles, tandis que, sans une once d’hésitation, Lélia et Jarim se dressaient entre elles et leurs assaillants. Ceux-ci, pour la plupart mal nourris et désorganisés, comptaient sans doute sur leur nombre pour dépouiller les quatre inconscients qui avaient eu l’outrecuidance de s’aventurer dans leur quartier au beau milieu de la nuit. Bras tendus, ils se jetaient sur ceux qui osaient leur tenir tête... et grand mal leur en prit.

Sans même dégainer leurs armes, Jarim et Lélia leur réservèrent en effet un accueil des plus explosifs. Jarim, plus grand, plus jeune et bien plus musclé que chacun d’entre eux, asséna de puissants crochets aux deux premiers agresseurs qui passèrent à sa portée. Tous deux basculèrent aussitôt à la renverse sans avoir réussi à le maîtriser.

Lélia, féline, esquiva l’homme qui tenta de l’agripper puis, d’un déhanché vif, lui porta un coup de pied dans le ventre avec une violence telle qu’un craquement sinistre sembla résonner dans sa cage thoracique. L’homme grommela de douleur, heurta le mur et s’effondra au sol, assommé.

Un quatrième larron, aidé d’un de ses camarades, parvint toutefois à la saisir par la taille, dans son dos.

– Je la tiens ! s’écria-t-il dans la langue locale. Prends l’or !

Mais Lélia ne rencontra guère de difficulté à se dégager. Avec agilité, elle se projeta en avant et, dans une roulade, décocha du talon un coup précis dans les parties intimes de l’importun. Le vieil homme serra aussitôt les cuisses en gémissant, et tituba gauchement hors du pugilat.

Non loin de là, Jarim venait de se débarrasser de sa robe de voyage pour gagner en liberté de mouvement. Le visage durci par la colère, prêt à en découdre, il faisait désormais face à pas moins de cinq agresseurs à lui seul, parmi lesquels comptait celui qui les avait pris à partie.

– C’est ce que vous voulez ? Venez ! les provoqua Jarim, hors de lui, en faisant un pas dans leur direction.

Les cinq hommes, hésitants et soudain inquiets face à une résistance à laquelle ils ne semblaient pas s’attendre, reculaient lentement. Ils jetèrent un dernier regard vers Lélia et le pactole tant convoité qui pendait à sa ceinture, considérèrent ensuite leurs camarades blessés – dont certains tentaient déjà de fuir – puis décidèrent manifestement que le jeu n’en valait plus la chandelle. Ils firent volte-face et prirent leurs jambes à leur cou.

– C’est ça ! Partez, et ne vous remontrez pas ! cria Jarim qui, pour les impressionner, les poursuivit sur quelques mètres.

Le calme retomba brusquement sur la petite place obscure. Eldria et Salini se redressèrent, le cœur battant, infiniment reconnaissantes envers leurs deux protecteurs. Soucieuse, Eldria les observa attentivement l’un après l’autre afin de s’assurer qu’ils n’étaient pas blessés. Son regard croisa celui-de Jarim, et elle le vit soudain se figer d’effroi. Au même instant, sans qu’elle comprît pourquoi, tous ses sens se mirent en alerte.

– Eldria, attention ! s’écria précipitamment Jarim, dont le visage était devenu aussi blême que les reflets argentés de la lune sur la mer.

Il était déjà trop tard pour qu’il lui vînt en aide, mais Eldria avait pressenti le danger. Dans son dos, l’homme que Lélia avait mis hors d’état de nuire une minute plus tôt s’était discrètement relevé. Il avait tiré de sa ceinture un poignard rouillé, jusque-là dissimulé sous ses vêtements, et le brandissait déjà au-dessus de lui, prêt à frapper.

– Vermine étrangère ! siffla-t-il avec haine et mépris en abattant la lame sur elle.

Lélia, Jarim et Salini, impuissants, ne purent qu’assister avec horreur à la scène. Pourtant, Eldria sentit, en une fraction de seconde, une étrange chaleur réconfortante se répandre dans tout son corps. Le temps parut ralentir. Ses muscles réagirent avant même que son esprit eût compris ce qu’ils accomplissaient. Sans se retourner, elle fit un vif pas de côté et saisit au passage l’avant-bras de son assaillant, dont la lame ne rencontra que le vide. Dans le même élan, elle lui tordit le poignet jusqu’à lui arracher son arme des doigts puis, avec une dextérité dont elle ne se serait jamais crue capable, rattrapa le poignard au vol. Enfin, dans un mouvement presque instinctif, elle pivota d’un quart de tour et, sans laisser à quiconque le temps de réagir, planta la lame rouillée dans le bras de celui qui venait de tenter de la suriner.

L’homme contempla avec stupeur le couteau fiché dans sa chair, puis poussa un hurlement qui déchira la nuit. Chancelant, geignant comme un enfant, il recula de quelques pas avant de s’enfuir à son tour et de disparaître dans les ténèbres.

Eldria demeura immobile. Comme soudain revenue en pleine possession d’elle-même, essoufflée, elle porta une main tremblante à sa poitrine.

– Comment est-ce que tu as... ? Ouah ! s’exclama Lélia en se précipitant vers elle, bientôt rejointe par Salini.

– Je... je l’ignore, balbutia Eldria, encore sonnée mais soulagée d’avoir échappé au pire. C’est... comme si mon corps avait réagi de lui-même. Il faut croire que je sais me défendre, après tout !

Un sentiment de fierté aussi grisant qu’inattendu l’envahit. Pour une fois, elle n’avait pas entièrement dépendu des autres pour être sauvée. Elle leva vers Jarim des yeux rayonnants. Resté un peu en retrait, son ami d’enfance paraissait tout aussi abasourdi que les autres. Puis, peu à peu, ses traits se détendirent et il lui rendit un sourire radieux, le regard partagé entre admiration et soulagement.

Pourtant, la lueur vive qui dansait au fond de ses pupilles azurées s’éteignit brusquement, comme soufflée par d’inéluctables ténèbres. Son sourire se figea et ses traits se raidirent lentement, laissant place à une expression de stupeur... puis de frayeur. Eldria sentit son propre sourire mourir sur ses lèvres.

Les mains de Jarim remontèrent lentement le long de ses abdominaux. Il baissa les yeux, puis contempla ses paumes tremblantes. Elles étaient couvertes de sang.

Son sang.

Perçant le cuir de sa tunique telle une sinistre excroissance sous son nombril, une lame brillante, recourbée et iridescente, venait de lui perforer le ventre.

– Nooon ! hurla Eldria, saisie d’une panique sourde.

Jarim, un filet de sang brun perlant à la commissure des lèvres, la fixa un instant sans comprendre, sous le regard pétrifié de ses trois camarades.


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