Eldria II : 36 · Les retrouvailles
– C’est donc ainsi que tu t’es échappée. Je suis tellement désolée pour la perte de cette pauvre jeune femme. Madeen. Je crois bien que c’est elle que j’ai aperçue et prise pour toi le jour de mon arrivée à Solanntor, quand...
À la seule pensée de cette première journée dans la capitale, Eldria ne put achever sa phrase. Heureusement, Salini perçut son trouble et combla ce silence pesant, trop évocateur pour le laisser s’éterniser. D’une voix empreinte d’émotion, elle expliqua :
– C’est bien elle que tu as aperçue. Et sans son intervention, rien de tout ceci n’aurait été possible. Jamais je ne l’oublierai.
– Je ne l’oublierai pas non plus, car grâce à elle tu es enfin là. Je n’arrive toujours pas à croire que nous nous en soyons sorties saines et sauves. J’ai bien cru que, cette fois... ce serait la fin. Aïe.
– Oh, pardon.
Debout dans le dos d’Eldria, Salini s’affairait à démêler ses cheveux châtains, raccourcis depuis la dernière fois qu’elles s’étaient vues, ébouriffés par la tempête et surtout envahis d’une multitude de minuscules grains de sable qui s’y étaient nichés. Avec patience, elle s’employait à les déloger un à un de sa chevelure.
– Ce n’est rien, la rassura Eldria. Merci, au contraire, de te charger de cela. Je ne dois vraiment pas être belle à voir.
– Tu es très bien, ne t’en fais pas. Moi, en revanche...
Elles s’étaient retranchées dans une pièce sombre, baignée par la lueur beige qui envahissait le ciel, à l’étage du bâtiment situé à la périphérie de Solanntor et qui abritait le passage souterrain menant hors de la capitale.
Assise sur une banquette de bois, immobile, Eldria contemplait, au travers de l’épaisse vitre qui lui faisait face, le sirocco brûlant qui continuait d’engloutir l’immense cité, balayant d’un souffle rageur ses ruelles et ses allées depuis le début de cette matinée mouvementée. Resserré autour de ses épaules, elle portait toujours l’épais rideau vert dont Jarim l’avait recouverte sitôt qu’ils étaient parvenus à l’abri : une étoffe sommaire, mais néanmoins source d’un réconfort bienvenu après ces longues semaines de nudité contrainte. Salini, quant à elle, était vêtue d’une simple robe couleur de jade, légère et heureusement dénichée à sa taille au creux de l’une des nombreuses caisses de biens divers abandonnées au sous-sol par les contrebandiers.
– Salini ? appela Eldria après un court silence.
– Oui, Eldria ?
– Je suis absolument désolée de t’avoir abandonnée ce jour-là, au fort de la Rose-Épine. Je me suis enfuie, mais je n’ai... pas trouvé le courage de revenir te chercher. Je m’en veux terriblement. Aussi, je tenais à te présenter mes excuses.
Elle sentit les mains appliquées de son amie tressaillir légèrement sur son cuir chevelu.
– Au contraire, répondit Salini, tu as eu raison de ne pas revenir. C’était... horrible. Tu as provoqué un véritable cataclysme ! Après l’explosion, une aile tout entière du fort s’est effondrée. Heureusement, les cellules des autres prisonnières se trouvaient à l’opposé de la déflagration, et aucune n’a été blessée. Quant à moi, j’ignore encore par quel miracle je m’en suis sortie. Quand il a vu que j’étais encore consciente, le capitaine au crâne rasé s’est jeté sur moi et m’a soulevée pour m’extraire du brasier. Je devrais presque lui en être redevable, car, d’une certaine manière, il m’a sauvé la vie. Mais sur le moment, je ne pensais qu’à une chose : te retrouver coûte que coûte. J’ai tenté de me débattre, de hurler, mais il m’a emportée loin des flammes. Plus tard, lorsque tout est redevenu calme et qu’une partie des survivants est partie à ta poursuite et à celle de Dan, les autres étaient... très, très contrariés. J’étais déjà à demi nue, transie de froid, mais, pour me punir, ils m’ont encore arraché mes sous-vêtements avant de me ligoter, seule, dans les écuries. Avec le souffle du blizzard qui courait jusqu’à moi, j’ai bien cru que je ne passerais pas la nuit. Sur le moment, si j’avais su qu’à peine une poignée de jours plus tard je serais transportée dans l’un des endroits les plus chauds du monde...
– Justement, rebondit Eldria, avide de découvrir enfin ce qu’il était advenu de son amie durant la semaine précédant leur tentative d’évasion, comment es-tu arrivée jusqu’ici, à Solanntor ? Cela a-t-il un rapport avec ta disparition soudaine, quelques jours plus tôt ?
Ayant terminé de coiffer – du mieux qu’elle le pouvait – la chevelure d’Eldria, Salini posa la rudimentaire brosse en os puis s’assit aux côtés de son amie retrouvée. Épaule contre épaule, elle la rejoignit dans la morne contemplation de cette tempête qui semblait ne jamais vouloir finir.
– Oui. Ils sont venus me chercher dans ma cellule, au beau milieu de la nuit. Martone était là, son éternel sourire venimeux aux lèvres. J’ai appris plus tard qu’elle n’avait pas survécu – bon débarras, si tu veux mon avis. Je disais donc : ils nous ont rassemblées dans la cour, en compagnie de deux autres prisonnières aussi blondes que moi. Nous avions beau leur demander ce qu’ils attendaient de nous, nous n’obtenions aucune réponse. J’ai même redouté, un moment, qu’ils ne nous tranchent la gorge là, dans la boue, sous la lueur des étoiles. Après tout, nous avions toutes compris qu’ils ne pourraient pas nous retenir éternellement dans cette prison, mais qu’ils ne nous libéreraient jamais pour autant. Ce scénario n’avait donc rien d’impossible. Heureusement, ils n’en firent rien. Au contraire : ils nous ont parquées toutes les trois dans la même diligence que celle qui était venue nous chercher à Soufflechamps. Mais pour aller où ? se demandait-on. Nous avons voyagé pendant deux jours et deux nuits, pratiquement sans nous arrêter, sans boire ni manger. Au terme de ce périple éprouvant, nous avons fini par nous immobiliser devant une masure sordide, abandonnée au beau milieu de nulle part. Dans cette région inconnue, l’air était plus doux, plus sec, et les montagnes avaient depuis longtemps disparu de l’horizon. Je pense que nous nous trouvions dans les grandes plaines sauvages du centre du Val-de-Lune. En d’autres circonstances... l’endroit aurait pu paraître paisible et beau.
Elle marqua une pause, arborant le même regard absent que Jarim lorsqu’il avait raconté à Eldria ses propres déboires à l’occasion de leurs retrouvailles, un mois et demi plus tôt.
– Que vous voulaient-ils ? encouragea Eldria avec compassion.
– En tout, il y avait six Eriarhis, en plus des deux autres filles et de moi. Mais, sur place, nous n’étions pas seuls : une délégation avait spécialement fait le voyage depuis l’Adaï pour nous y attendre. Il s’agissait pour la plupart de guerriers et de guerrières à la peau mate ou métissée, vêtus de tenues peu adaptées à notre climat. Pour le coup, eux subissaient davantage le froid que nous ! Il y avait aussi ce vieillard décrépit, le fameux maître de cérémonie dont je t’ai déjà parlé. Un homme répugnant, qui nous dévisageait d’un œil plus libidineux encore que les militaires Eriarhis. Ils nous ont débarrassées de nos vêtements et, sans la moindre délicatesse, les femmes nous ont lavées, rasé les parties intimes, puis nous ont reconduites devant la délégation venue du sud. Nous étions si épuisées, si à bout de forces, que c’était à peine si nous tenions encore debout.
– Je suis... navrée d’entendre cela, murmura Eldria, qui redoutait désormais la suite. Est-ce qu’ils vous ont... ?
– Brutalisées ? Je m’y attendais, mais non. Ou, en tout cas, pas de la manière que tu imagines. Pendant les trois jours que nous avons passés sur place, ils nous ont examinées une à une sous toutes les coutures, ont pris nos mensurations, nous ont mesurées, pesées... Dans notre malheur, les hommes d’Adaï n’étaient heureusement, et de toute évidence, pas autorisés à nous toucher, ce sont donc les femmes qui s’en chargeaient. Le plus humiliant, ce fut lorsqu’elles nous ont ligotées, sous le regard avide et pervers du vieil homme, afin de mieux nous insérer des objets de longueurs et de formes diverses dans le... enfin, tu vois où.
À l’évocation de ces ustensiles, Eldria ne put s’empêcher de repenser à ce bâtonnet taillé, oblong et lisse, qu’elle avait un jour surpris Lélia en train de s’insérer lascivement entre les cuisses. Ses joues prirent une teinte vermeille, que Salini, heureusement, ne remarqua pas.
– Les Eriarhis, eux, demeuraient en retrait, reprit-elle. Parfois, il leur arrivait de passer la tête dans la salle où nous étions si minutieusement examinées, mais les Adaïques les flanquaient alors rapidement à la porte. Je crois qu’ils ne s’entendaient pas très bien. Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’après trois jours de ces expérimentations intensives qu’ils nous ont enfin rhabillées et que les Eriarhis nous ont ramenées à la Rose-Épine, toujours sans le moindre début d’explication. J’ai compris plus tard que cette délégation était venue spécialement de Solanntor, au nom de son souverain, afin de choisir une Tsie’li, la promise du chef suprême de tous les clans d’Adaï, en la personne d’Arengryar II...
– ... Le père de Lélia.
L’image du colosse surhumain, responsable du rapt de Salini – ainsi que de son propre tourment –, s’imposa à Eldria. Elle n’était guère mécontente de savoir le monde enfin débarrassé de lui.
– Mais... pourquoi, parmi toutes celles à leur disposition, a-t-il fallu qu’ils te choisissent toi, en particulier ?
Salini eut un rire forcé, teinté de dégoût.
– Je le déplore, mais il se trouve que le Shruïn est – enfin, était – particulièrement friand de jeunes étrangères présentant des caractéristiques physiques semblables aux miennes. Aussi, je soupçonne fortement nos... tourmenteuses d’avoir été à l’origine de ce choix. Elles gagnaient sur les deux tableaux : en plus de percevoir une somme d’argent considérable de la part des Adaïques, elles m’écartaient pour toujours... peut-être dans l’espoir abject de renforcer davantage leur emprise sur toi.
– Oh, cela aurait été efficace, crois-moi, souscrivit Eldria. Qu’elles se soient servies de toi pour m’atteindre... cela me met hors de moi. Et donc, pour en revenir à ton récit : le temps pour eux de délibérer, ils t’ont reconduite au fort. C’est à ce moment que tu m’as retrouvée, n’est-ce pas ?
– C’est exact. Nous avions voyagé toute la nuit, mais notre diligence était arrivée trop tard pour la sortie hebdomadaire – mince, rien que de reparler de ces sorties, ça me donne des frissons. Ils nous ont donc relâchées dans la grande salle de réfection, déjà déserte, avec pour instruction de rejoindre des chambres vides et de reprendre nos habitudes, comme si de rien n’était. Résignée, mais rassurée d’être bientôt de retour auprès de toi, je m’apprêtais à obéir lorsque j’ai entendu des cris. Et c’est là que, par pur hasard, je t’ai aperçue, évanouie, traînée par le blond. La suite... tu la connais.
Elle frissonna de nouveau, et Eldria ne comprit que trop bien pourquoi : ce jour-là, son amie avait dû tuer. De sang-froid.
Pour elle.
Affectueusement, elle posa la tête sur son épaule et, émue de la savoir enfin près d’elle, saine et sauve, susurra :
– Salini, je... je n’ai jamais eu l’occasion de le faire, alors... je tenais à te remercier. Merci de m’avoir secourue, ce jour-là. Sans ton courage, tant de choses auraient été différentes. Je n’aurais peut-être tout simplement pas survécu aux plans de cette Dricelys, qui qu’elle soit réellement. Et sans toi... nous n’aurions pas non plus pu venir au secours de Dan.
En prononçant ce nom, sa voix se brisa. Salini eut la délicatesse de ne pas le relever.
– Lélia m’a tout raconté, dit-elle. J’ai appris qu’il... était parti.
Eldria hocha lentement la tête.
– Nous avons voyagé ensemble. Il m’a accompagnée, protégée. Avec lui, j’avais quelqu’un sur qui compter. Quand il a eu besoin de moi, j’ai pris soin de lui. Il a...
Elle sentait qu’elle pouvait tout lui raconter.
– Il a été si doux avec moi, lors de ma première fois... Il me manque tellement.
Incapable de se retenir davantage, avec la certitude d’être écoutée sans être jugée, elle fondit en larmes. Salini glissa un bras réconfortant autour de ses épaules, et Eldria se blottit contre elle, résignée à laisser enfin éclater au grand jour ses sentiments les plus intimes, enfouis depuis bien trop longtemps.
Après quelques secondes, ses sanglots cédèrent à un rire fragile, et elle laissa échapper un rictus nerveux.
– Excuse-moi, vraiment. Tu dois me prendre pour une idiote. Tu as vécu l’enfer, et moi, tout ce que je trouve à faire, c’est t’abreuver de mes problèmes de cœur ridicules.
Avec une infinie douceur, Salini lui releva le menton et encadra son visage de ses mains tendres.
– Tu n’as pas à t’excuser, Eldria. Toi aussi, tu as vécu des horreurs, certainement pires encore que les miennes. Et pourtant, tu choisis avant tout de te remémorer les moments qui t’ont épanouie, ceux qui t’ont rendue heureuse. Tu as le droit au bonheur. Nous avons le droit au bonheur.
Sans un mot, sans un bruit, elles se dévisagèrent quelques instants. Avec le temps, malgré les épreuves qui l’avaient marquée, Eldria avait oublié à quel point son amie de toujours était resplendissante.
Sur ces entrefaites, la porte s’entrebâilla. Lélia apparut dans l’encadrement, accoutrée de sa tunique habituelle, son arc – qu’elle avait abandonné ici même – déjà passé en bandoulière. Son visage, en revanche, arborait une expression qu’Eldria ne lui avait encore jamais connue : d’ordinaire joviale et enjouée, elle paraissait aujourd’hui réservée, presque éteinte. Pour ne rien arranger, une bosse écarlate, encore sanguinolente, marquait sa tempe, tandis que le pourtour de son cou semblait étrangement contusionné.
À pas feutrés, elle s’avança vers Salini et Eldria mais, en s’apercevant qu’elles étaient enlacées, s’immobilisa aussitôt.
– Oh, excusez-moi, souffla-t-elle d’une toute petite voix.
Salini s’écarta légèrement et se tourna vers elle, avenante.
– Ce n’est rien, tu peux entrer.
Prudente, Lélia s’exécuta et jeta un regard furtif à Eldria.
– Tiens, dit-elle à l’adresse de cette dernière, les yeux fuyants, en lui tendant un paquet de vêtements soigneusement pliés. Ce sont tes affaires. Je les ai récupérées en bas.
Sans un mot, Eldria s’empara de la culotte et de la robe blanche que Lélia lui présentait, puis se détourna. Elle laissa choir de ses épaules le rideau qui lui tenait lieu de frusque, puis, une fois de plus, elle s’épousseta machinalement le corps, avec la désagréable impression qu’il lui faudrait des semaines entières pour débarrasser sa peau de tout ce sable envahissant. C’était comme si, collant et sournois, il s’était insinué partout, à la fois sur elle et en elle.
Enfin, elle s’habilla lentement. Dans son dos, Salini et Lélia échangèrent un regard préoccupé.
Eldria se dirigea ensuite vers la fenêtre, que les assauts implacables du sable faisaient doucement crépiter. En contrebas, à la faveur d’une brève accalmie, elle distingua les contours de la ruelle déserte qu’elle avait empruntée, innocente, une quinzaine de jours plus tôt, en compagnie d’une Lélia qu’elle croyait connaître et dont, en vérité, elle ignorait encore tout.
– Eldria, l’appela justement cette dernière d’une voix frêle. Je... j’ai à te parler.
Eldria se retourna lentement, impassible.
– Eh bien... voilà, je... je t’ai sciemment menti, confessa timidement Lélia. Je pensais, à tort, que si je te révélais mes véritables desseins, ta bonté naturelle te pousserait à m’interdire de retourner auprès de mon père, afin de me préserver. Je savais cependant que tu n’abandonnerais Salini pour rien au monde, et j’en ai donc conclu que tu serais alors partie. Seule. Je ne pouvais pas, en conscience, te laisser prendre de tels risques. C’était une erreur. Mais ce n’est pas le pire : sans le vouloir, je t’ai conduite dans un piège ignoble, et...
Des larmes se mirent à couler le long de ses joues.
– ... tu as subi un sort innommable, impardonnable. Par ma faute. Par mon imprudence.
Avec une solennité presque cérémonielle, elle décrocha l’arc qu’elle portait en bandoulière et, tout en s’accroupissant, le tendit devant elle, les paumes tournées vers le ciel, le menton baissé.
– En réparation de mes fautes inexcusables, Eldria, daigne au moins accepter que je t’offre mes humbles services. J’en ignore encore les raisons, mais je sais, au plus profond de mon âme, que tu es appelée à une destinée qui me dépasse, et que seule la Déesse, en personne, a pu dessiner pour toi. Laisse-moi devenir tes yeux lorsqu’il te faudra voir dans la nuit noire. Laisse-moi devenir tes épaules lorsqu’il te faudra porter le poids des continents de ce monde. Laisse-moi devenir tes mains lorsqu’il te faudra protéger ceux qui t’aiment, et tes doigts lorsqu’il te faudra caresser les fils tissés, immuables, du temps qui passe. Laisse-moi demeurer à tes côtés, Eldria, car c’est là, aujourd’hui comme à jamais, que réside ma place.
Sa déclaration céda la place à un silence lourd, pesant, qui la laissa agenouillée, presque tremblante, sur le plancher couvert de poussière ocre. Salini, demeurée debout entre Eldria et elle, tournait alternativement la tête de l’une vers l’autre, visiblement dépassée.
Enfin, Eldria s’avança d’un pas lent et s’arrêta devant Lélia. Longuement, elle la dévisagea en silence, sous le regard inquiet de Salini. Puis, d’une voix blanche, elle ordonna :
– Redresse-toi.
Lélia releva la tête et, les yeux brillants et implorants, s’exécuta.
– Je ne peux accepter tes services, trancha Eldria. J’ignore ce que tu crois déceler en moi, mais tu te trompes. Je ne suis pas celle que tu crois. En réalité, je ne suis personne. Il me serait impossible de reprendre la route en te sachant à mes côtés en qualité d’écuyère, de suivante, de page... ou quel que soit le mot ridicule que l’on emploie pour cela.
Un sourire discret vint toutefois, et contre toute attente, relever le coin de ses lèvres.
– Ce que je peux faire, en revanche... c’est t’accepter auprès de moi en tant qu’amie.
Sur ces simples paroles, elle se jeta dans ses bras.
– Comment pourrai-je assez te remercier ? Tu as accompli, seule, mon rêve le plus cher : délivrer Salini des griffes de ses bourreaux. Jamais je n’oublierai ta bravoure. Tu as toute ma gratitude pour m’avoir guidée jusqu’à elle. Alors, Lélia, je te pardonne.
Les visages de Lélia et de Salini, comme délivrés d’un fardeau devenu trop lourd à porter, s’illuminèrent aussitôt. Tout naturellement, Salini les rejoignit dans cette embrassade improvisée.
– Ce... ce serait pour moi un honneur de t’accompagner, où que tes pas te mènent, balbutia Lélia, émue.
Ses yeux demeuraient humides et son visage visiblement soulagé, mais une ombre d’inquiétude voilait encore ses traits.
– Mais... il reste un point crucial dont nous devons parler, Eldria.
Elle jeta un regard furtif, presque imperceptible, en direction de son ventre.
– Avec... ce que tu as subi, il est tout à fait probable que tu...
– Je ne suis pas enceinte, la coupa aussitôt Eldria, catégorique. J’ai saigné ce matin-même, et j’ai de bonnes raisons de croire que c’est grâce à toi. Tu te souviens de la fiole que tu m’as fait boire, le jour de notre arrivée ? C’était après...
Elle se tourna, hésitante, vers Salini, puis se figura qu’elle pouvait tout révéler sans gêne, en totale confiance. Son attirance pour Jarim n’était, de toute façon, plus un secret pour personne.
– ... après ma nuit avec Jarim. Je pense que le breuvage qu’elle contenait a fait effet, au-delà même de nos espérances !
– C’est... c’est merveilleux ! souffla Lélia en l’étreignant encore, visiblement délivrée d’un poids qui, jusque-là, semblait terriblement la tourmenter.
À cet instant, quelques coups discrets frappés à la porte les interrompirent. La voix de Jarim, penaude et étouffée, se fit entendre de l’autre côté du battant :
– Je peux entrer ? demanda-t-il timidement.
Les trois amies échangèrent un regard complice.
– Prononcez le nom du loup, et le voilà qui montre le museau, s’amusa Eldria avec un sourire malicieux, avant de se diriger vers la porte pour lui ouvrir.
– Oh, fit-il, surpris. Eldria.
Il la contempla un instant, comme pour s’assurer qu’elle était rétablie et en bonne santé, puis son regard glissa vers les deux autres. Il remarqua chez toutes les trois leurs paupières humides et rougis et, bêtement, s’imagina tout d’abord que le vent avait réussi à introduire du sable jusque dans cette pièce, irritants leurs yeux.
– Je... je venais simplement m’assurer que tout allait bien, balbutia-t-il. Mais je peux repasser plus tard, si nécessaire.
Attendrie, Eldria poussa un soupir.
– Allez, approche, toi aussi.
Et, sans crier gare, elle se pendit à son cou.
– Tu m’as encore sauvée, au péril de ta propre vie. Pour cela, et pour tout le reste... merci.
Elle resserra son étreinte et se blottit contre son torse athlétique et rassurant.
– Je vous aime tellement, tous les trois, murmura-t-elle, les yeux fermés, savourant chaque seconde de cet instant.
Jarim avait raison : la tempête venait, à son tour et comme par enchantement, de glisser d’invisibles fragments du désert jusque sous ses paupières émues.
Lorsqu’Eldria relâcha enfin son étreinte, ce fut en arborant un sourire si large que ses joues semblaient presque avoir disparu. Enfin, elle était entourée de ceux qui comptaient, prête à regagner ses terres et à reprendre sa vie en main.
Libre.
Jamais, au cours des deux dernières années, elle ne s’était sentie aussi heureuse, aussi comblée.
Le sourire de Jarim, toutefois, s’effaça peu à peu.
– Heu... Eldria ? l’interpela-t-il. Tu saignes du nez.
– Ah bon ?
Étonnée, elle passa l’index sur sa lèvre supérieure, puis contempla sa main. Ce fut alors qu’elle remarqua qu’elle tremblait, comme si ce membre venait d’être investi d’une conscience propre, qu’il ne lui appartenait soudain plus. Elle vit le sang visqueux couler le long de ses doigts puis, confuse, peina bientôt à les compter. Combien avait-elle levé de mains ? Pourquoi en voyait-elle plusieurs, indistinctes et floues, tournoyer devant son visage ?
Sonnée, elle reporta son attention vers Jarim à la recherche d’un quelconque soutien, mais ce qu’elle vit alors la glaça : son ami était devenu pâle comme la lune. Ses yeux, froids et secs, semblaient implorer de l’aide, tandis qu’un filet de sang épais et sombre dégoulinait de sa bouche.
– Non... non... haleta-t-elle, tandis que la réalité perdait peu à peu toute prise sur elle.
Elle bascula.
– Eldria, attention ! s’écria Jarim en la voyant s’effondrer.
En même temps que Lélia et Salini, il se précipita vers son amie mais, impuissant, ne put l’empêcher de s’affaisser sur le sol poussiéreux de leur refuge.

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