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L'étoile à huit branches

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Studio JDO-Univers

L'étoile à huit branches

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L’étoile à huit branches

 

Il y a bien des années que je n’avais plus repensé à mon ami, Costa. Des souvenirs si lointains qu’ils semblaient provenir d’une vie antérieure.

Il y avait une quarantaine d’années de cela, j’entrais à la faculté de lettre dans l’espoir de devenir journaliste. Lors du premier mois de la première année de mes études supérieures, j’avais pris la ferme résolution de m’amuser et de profiter un maximum des bars de la petite ville universitaire.

Cette cité séculaire ne s’étendait pas sur une grande surface, et les facultés et universités qui étaient en activités en occupaient la majeure partie. Les restaurants et les bars dans lesquels il était possible de passer une soirée agréable en compagnie de futures médecins, scientifiques, informaticien ou professeurs ne manquaient pas.

C’était dans un de ces endroits à la mode à l’ambiance aussi banale que n’importe quel autre bar d’étudiants que je faisais la connaissance de monsieur Costa. C’était un brillant jeune homme, la vingtaine révolue. Costa caressait l’ambition de devenir médecin généraliste. La conversation entre nous s’était engagée après avoir dissipé un malentendu, comme il en arrivait régulièrement dans ces endroits, impliquant trop d’alcool et une petite blonde dans nos âges.

Après quelques soirs à régulièrement fréquenter le même bar, nous entreprenions la recherche d’un nouveau bar à l’ambiance moins délétère dans lequel nous pourrions échanger plus librement sur les intérêts que nous partagions.

Début novembre de cette première année, mon ami me donnait rendez-vous dans une des ruelles de la vieille citadelle au pied de laquelle s’étendait la ville. Le soir même, j’étais au rendez-vous et Costa m’attendait sur une petite place pavée de quelques dizaines de mètres carrés.

La place était bordée de bâtiments aux pierres apparentes et dont certains se paraient de colombages. Cette architecture n’était pas un choix, les bâtiments étaient ostensiblement abandonnés par la localité. Un des lampadaires n’avait plus d’ampoule et c’était, fidèle à son sens de la mise en scène, sous celui-ci que Costa m’attendait.

Lorsqu’il tendait la main vers moi, je remarquais que l’intérieur de sa paume était couvert d’écris, trop furtivement, trop loin et bien trop petits pour que je ne puisse distinguer quoi que ce soit.

«– Bonsoir, mon ami, me saluait Costa. L’établissement dont j’ai entendu parler est à deux rues plus loin en direction des vieux quartiers. Je sais que l’endroit n’est pas très engageant, mais si ce que l’on m’a dit de cet établissement est à moitié vrai, nous nous divertirons.

- Bonsoir, Costa, vous avez manqué de papier en cour cet après-midi?»

Il riait en jetant un coup d’œil furtif à la paume de sa main.

«– Je comprends votre amusement et votre méprise, me répondait-il en ouvrant la marche en direction des petites ruelles. C’est en effet ce qu’on peut penser, mais il s’agit là d’une expérience proposée par un de mes professeurs. Les symboles sont en grande partie effacés, je suis navré de ne pas vous en montrer davantage, je serais d’ailleurs incapable de vous en expliquer les tenants et les aboutissants, mais à l’instant où tout cela me sera révélé, je vous en ferai part. Connaissant le personnage, je suis convaincu que vous aurez de quoi réaliser un de ces articles que vous vendez parfois aux quotidiens. Ha, nous y voilà.»

Il interrompait son explication en poussant une porte en bois fatiguée et réparée bien trop souvent pour que cela ne passe inaperçu. Sur la porte ne figurait qu’une inscription de trois lettres : «Bar». Je me lançais à la recherche du regard d’un autre signe distinctif de cet établissement, mais en vain. Rien ne semblait indiquer qu’il y ait ici quoi que ce soit et si je n’entendais pas déjà le tumulte, j’aurais pu songer que le quartier n’était habité que par les rats et les chats qui les chassaient.

L’intérieur du troquet contrastait étonnamment avec l’extérieur. Le vieux comptoir en zinc avait été parfaitement entretenu au fil des ans et n’avait qu’une patine due aux milliers de coups de chiffon qui l’ont si bien conservé. Les sièges qui étaient alignés devant le comptoir étaient en bois massif, sombre, du châtaignier, probablement, une des essences les plus communes de la région.

Le parquet paraissait lui aussi de la même essence et lui aussi semblait avoir toujours été là, tout comme l’homme à la barbe rousse et grise sans cheveux auquel la demi-douzaine de clients installés là faisaient face. Un feu de cheminée crépitait à quelques mètres de l’entrée, au fond de la salle qui n’était pas bien grande. Trois tables uniquement se partageaient le reste de l’espace disponible. Les tables étaient vides.

Bien que notre entrée ne passait pas inaperçue, aucun des clients présents ne se retournait sur nous. Le reflet des clients projeté sur le miroir derrière le barman nous révélait leurs regards. Ce dernier, tout comme dans un vieux film de cowboy, était en train d’essuyer un verre avec un chiffon lorsqu’il nous saluait.

«— Tiens ça fait un moment qu’on n’avait pas vu de nouvelles têtes dans le coin. Qu’est-ce que vous voulez boire les jeunes?»

La voix monocorde du barman roulait par-dessus les conversations et le bruit ambiant pour parvenir jusqu’à nous. Le poison habituel de Costa était du whisky vieux d’au moins douze ans d’âge. Le barman dessinait un sourire derrière sa barbe en lui répondant que tous les whiskys disponibles étaient majeurs. Costa semblait ravi et en commandait un double sans glaçon.

Je demandais simplement une bière, je tenais à conserver l’esprit clair et alerte pour profiter de ce nouveau lieu et découvrir enfin ce qui était inscrit sur la paume de mon ami. Une fois installé à notre table, l’homme à la longue barbe préparait nos boissons, je demandais à Costa si je pouvais revoir ce qui avait été écrit sur sa main.

«– Je suis navré, me répondait-il. À force de contact avec l’intérieur de ma poche, la poignée de la porte et une multitude d’autres activités, j’ai peur que tout ceci soit indéchiffrable.

- Et si vous m’expliquiez simplement de quoi il s’agissait?

- C’est assez étrange, sur le pouce, j’avais une série de hiéroglyphes inscrits, sur l’index, trois symboles cunéiformes, sur le majeur, un symbole d’origine grecque et trois lettres cyrilliques, sur l’annuaire, dans un alphabet latin, étaient inscrits Orcus et dis Pater, et deux runes nordiques étaient sur mon auriculaire. Au centre de la main, nous pouvons encore en voir quelques restes, une étoile à huit branches. Autour de l’étoile, deux cercles concentriques entre lesquels un ensemble de signes d’une origine qui m’est inconnue.

- vous connaissez mon intérêt pour l’histoire et les mythologies anciennes, Orcus et dis Pater représentent, dans la mythologie romaine, le messager de la mort et le roi des enfers.»

Je fouillais dans ma poche pour trouver un morceau de papier et un stylo. Je lui demandais d’essayer de reproduire le plus possible de ces ensembles de lettres et de symboles au mieux selon ses souvenirs. Il n’était parvenu qu’a en retranscrire une petite moitié, mais un certain schéma semblait se dessiner, ils évoquaient, semblait-il, différents dieux antiques de la mort et des enfers.

«– Je ne comprends pas, demandais-je à Costa, quel était le but de tout ceci?

- Je ne sais pas, mon professeur est resté particulièrement flou sur tout ceci, mais il m’a dit de revenir vers lui dès demain, j’aurais sans doute une réponse à ce moment-là.»

La soirée se poursuivait sur un ton cordial et nous parlions de tout et de rien. Nous faisions le tour des sujets habituels. Je laissais occasionnellement mes oreilles capter quelques bribes de conversations ici et là. Les clients n’avaient pas changé depuis que nous nous étions installées à notre table alors que nous songions à quitter l’établissement. Nos sorties étaient de relativement courte durée en semaine puisque nous donnions, comme il se devait, la priorité à nos études.

Arrivé dans ma petite chambre d’étudiant, je revoyais le croquis qu’avait essayé de produire, de tête, Costa. Il avait eu la délicatesse de faire un schéma expliquant quels symboles étaient sur quel doigt. C’était parfaitement déconcertant. J’avais longtemps étudié différents rites chrétiens et préchrétiens de nombreuses et diverses origines, poussé par la volonté de comprendre pourquoi depuis que l’homme était homme, il priait.

Jamais au court de mes recherches, je n’avais croisé un tel talisman incluant d’aussi diverses origines et civilisations. Plus j’observais le croquis de la main de mon ami, moins l’explication, le sens et l’utilité m’échappaient. Les cultures asiatiques et amérindiennes précolombiennes en étaient absentes, c’était un fait évident, anodin, mais que je n’avais pas remarqué plus tôt.

Cette nuit-là, il m’avait été impossible de trouver le sommeil, tournant et retournant un millier d’hypothèses et de théories sans aucuns sens dans mon esprit.

La journée de cours se passait agréablement, mais, à mon goût, bien trop lentement. Je savais que la réponse, du moins en partie, de l’énigme de la main de Costa me serait révélée le soir même. Nous avions à nouveau rendez-vous dans le petit établissement paisible et à l’excellent whisky dans lequel nous avions passé la soirée la veille.

J’avais déjà croisé un grand nombre d’énigmes dans ma vie, mais celle-ci, outre son degré de complexité et le manque d’information que j’avais, m’attirais par l’étrangeté de la forme et du fond. Après d’interminables heures, le moment de retrouver Costa était enfin arrivé.

J’étais si impatient que j’arrivais au petit bar sans nom avec pratiquement une heure d’avance. Le barman me saluait un peu plus chaleureusement que la veille tandis que je franchissais le seuil de l’établissement.

«— Deux soirs d’affiler, me dit-il en souriant derrière sa barbe, encore un ou deux et je vous compterais parmi les habitués. Encore une bière?

– Merci l’ami, mais j’ai l’impression que ce soir ça sera insuffisant, donnez-moi le même poison que vous avez servi à mon ami hier soir.

– Bien sûr, un double sec aussi ou normal avec quelques glaçons?»

Je commandais un simple avec des glaçons. Je dégustais ma boisson en compilant un maximum de notes sur Dis Pater et les dieux infernaux et les représentations de la mort de plusieurs cultes, religion, et civilisation disparues ou éteintes. En réalité, certaines étaient encore en activité, comme le l’ai découvert depuis, comme le culte de Mithra.

J’avais sous les yeux des milliers, peut-être même des millions d’années de cultes de la mort et de la vie après la mort. Je jetais un œil plus ou moins distrait à mes notes manuscrites et compilais à nouveau et avec une certaine frénésie un savoir que je maîtrisais déjà.

Lorsque Barberousse comme nous l’avions surnommé, m’apportais un troisième whisky, Costa franchissait péniblement l’entrée du bar en appuyant de tout son poids sur la porte en bois. Il avait un air qui semblait aller au-delà de la fatigue. J’avais choisi de m’installer à la table la plus loin de la porte et du bar afin que nous puissions discuter en toute tranquillité. Costa se traînait péniblement jusqu’à notre table tout en commandant sa boisson habituelle.

«– Mon dieu, Costa, lui dis-je, qu’est-ce qui vous est arrivé?

– Salut, me répondait-il en s’asseyant avec les gestes d’un vieillard. Je ne suis pas bien sûr, je crois que ce que je portais sur ma main était bien plus qu’un simple charabia ésotérique. Figurez-vous que durant la nuit, la paume de ma main s’est mise imperceptiblement à chauffer. Je ne m’en suis pas aperçu immédiatement, mais une gêne m’a tiré de mon sommeil vers les deux heures du matin.»

Le barman apportait la boisson que Costa avait commandée.

«– Ensuite, demandais-je, impatient?

- Au fil des minutes, ma main chauffait de plus en plus au point que la douleur devenait insupportable. J’ai fini par tremper ma main dans un sceau de glace. La différence de température entre la glace et ma main a fait fondre la première à une allure incroyable. La glace a malgré tout apaisé la douleur de la brûlure. Lorsque je retirais enfin la main du sceau, enfin, voyez par vous-même.»

Il retirait la main de sa poche. Elle était bandée et il entreprenait d’enlever avec précaution la bande. La paume de sa main n’était pas cloquée comme on aurait pu s’y attendre, mais au contraire, sur ses doigts et sa paume c’était creusé les symboles, lettres et talismans qui y avaient été dessinés. Afin de faciliter mon travail de recherche, il avait pris soin d’enduire sa main d’encre et il en avait réalisé un transfert sur un papier d’excellente qualité.  

Je me saisissais frénétiquement du papier et lui demandais également de tendre sa main vers moi. Je n’en revenais pas, les dieux les plus célèbres de chacune des religions de notre continent et de l’Égypte des pharaons. Les symboles entre les cercles qui entouraient l’étoile à huit branches au centre de sa paume m’étaient cependant parfaitement inconnus.

Il s’agissait d’une série de points groupés et disposés d’une étrange façon. En parcourant l’ensemble du calque qu’il avait effectué de sa main, je constatais que les dispositions des points me rappelaient quelque peu la façon dont les symboles cunéiformes étaient constitués.

Cette série de points représentait en réalité une forme d’écriture.

La conclusion qui me paraissait désormais si évidente n’avait pas tant que ça permis de percer le mystère puisque cette forme d’écriture constituer de groupe de points n’avait jamais été rencontré dans aucun des documents que j’avais pu étudier, aussi loin remontait-il.

L’étoile à huit branches constituait la seconde étrangeté de cet étrange rite auquel c’était livré Costa.

«— Dites-moi, l’interrogeais-je, je me demande dans quelles circonstances vous vous êtes livré à cette expérience, que pouvez-vous me dire de plus?»

Costa finissait la dernière gorgée de son verre avant d’en recommander un autre en levant la main saine et en cherchant le regard de Barberousse.

«– Comme je vous l’ai dit, me répondit-il, c’est un de mes professeurs, si vieux qu’il semble qu’il ait été là au moment de la fondation de la ville. C’est un professeur en histoire de la médecine. Un homme sage qui attire rapidement l’affection et le respect de ses étudiants. Il se nomme R. Magnus. Magnus est un érudit, il a voyagé et étudié les arts de la médecine dans un grand nombre de civilisations anciennes. Ses cours contiennent un grand nombre d’informations sur ces époques qui sont distillées au travers du prisme de la médecine. L’utilité de son enseignement et sa destination sont de nous permettre de mettre en perspective les formes et évolutions de notre art au travers des âges.

- C’est intéressant, l’interrompais-je. Pourrais-je assister à quelques cours en auditeur libre?

- Je pense que ça ne devrait pas poser de problèmes. Vous pourrez ainsi faire la connaissance de Magnus, je vous le présenterais dès demain. En attendant, pour en revenir au sujet qui nous intéresse, il m’a dit que certains médecins de ces antiques civilisations avaient, dans le plus grand secret, former un culte dont il avait retrouvé la trace lors de fouilles en Mésopotamie, Grèce, Égypte et de nombreux autres. Cet ordre secret de médecins pluriculturel et transdisciplinaire menait des recherches sur l’après-vie. Dans les nombreux cercles dont étaient issus les membres de l’ordre, ce sujet faisait partie des points les plus tabou. En effet, la mort était comme un ennemi invincible qu’il fallait combattre perpétuellement. L’ordre utilisait ce symbole pour désigner le lieu de leurs réunions secrètes.

- Donc, selon votre professeur, ce Magnus, il s’agit avant tout d’un signe de reconnaissance ou d’un symbole secret comme la légendaire poignée de main des francs-maçons qu’ils utilisent pour se reconnaître.

- C’est ce que notre enseignant nous a expliqué. Il nous parlait de ce signe de reconnaissance, et après le court, je lui ai demandé à quoi il ressemblait, et il l’a dessiné sur ma main pour me le montrer. C’était le soir où nous avons essayé cet établissement pour la première fois.»

Nous avons ensuite laissé la conversation s’alléger et passer sur d’autres sujets. Je laissais faire afin de pouvoir commencer à étudier l’alphabet constitué de point. L’étoile à huit branches ne tarderait pas à trouver une explication une fois le message en point une fois interprété et décrypté.

Si je n’avais jamais rencontré cette forme d’écriture lors de mes recherches, c’est sans doute parce que ce dernier n’avait été utilisé que par cet ordre secret de médecins étudiant l’après-vie.

«– Je me faisais une réflexion, dis-je à Costa, si l’on se fie à ce que comporte le signe de l’ordre secret, cet ordre de médecins à traverser les âges depuis l’ancienne Babylon et peut-être même avant jusqu’à l’âge du christianisme, au moins.

- Oui, en effet, répondait mon ami.

– Pourrions-nous supposer que cet ordre mystérieux a pu survivre à l’obscurantisme en s’expatriant hors de l’Europe et pourquoi pas ne pas revenir ensuite?

- Intéressante supposition.»

Je voyais mon résonnement dans les yeux de Costa et je pouvais presque entendre les rouages se mettre en place dans sa tête.

Costa avalait d’un trait son troisième verre, sortait deux billets de sa poche pour régler nos consommations et proposait que je l’accompagne jusqu’à son logement. Au vu des événements de la nuit passée, il préférait avoir de la compagnie cette nuit. Je pouvais comprendre que ces phénomènes inexplicables l’avaient profondément perturbé.

Je n’avais jamais mis les pieds chez lui. Il habitait un petit studio non loin de la faculté qui dispensait le cours de médecine. Son studio ne faisait pas partie de la cité universitaire. Il était dans un petit immeuble de trois étages de construction récente. Son studio était occupé en très grande partie de note de cours et de schémas anatomiques. Une petite table en bois, deux chaises, un canapé et une gazinière constituaient l’ameublement sommaire et spartiate. Le canapé était un convertible à quatre sous qu’il n’avait pas pris la peine de déplier depuis des lustres, comme en témoignaient le coussin et la couverture qui y trônait.

Je faisais un peu de place sur la petite table en bois en constituant un tas de feuilles correct afin de pouvoir utiliser l’espace ainsi dégagé pour étudier mes notes. Je cherchais d’autres liens que leur fonction primordiale aux dieux présents sur le signe. Cette piste ne menant à rien, je reportais mon attention sur les points.

Je ne savais pas vraiment par où commencer mes investigations. En général, lorsqu’on se lance dans ce type de recherches, il est de coutume d’utiliser les mots et les signes les plus courts qui correspondent en général aux mots courts. Une fois que quelques pronoms et articles pouvaient avoir été trouvés, il suffisait d’utiliser la base de phonèmes ainsi constitués pour progresser de mot en mot.

Pendant tout ce temps, Costa avait pris une douche, préparer un rapide casse-croûte qui avait avant tout pour objectif d’éponger l’alcool de la soirée. Il partageait avec moi ce sandwich de charcuterie.

«– Vous avez avancé dans le décryptage de ce langage, me demandait Costa?

– Malheureusement, pas pour le moment, répondais-je. Je ne suis pas certain, soit je considère que c’est un cryptage d’une langue existante, et je dois procéder d’une certaine façon pour casser le code, soit il s’agit d’une langue à part entière et je devrais procéder d’une façon bien différente. S’il s’agit d’une langue, cette dernière n’a pas dû être entendue depuis des siècles, au moins. La région d’origine de cette langue demeure aussi un mystère et cela n’aide en rien mes recherches.»

Costa tirait la seconde chaise et s’y installait. Je lui demandais des nouvelles de sa main, si celle-ci luis faisait à nouveau mal, s’il ressentait une gêne ou à nouveau une température surnaturelle dans sa chaire. Tout allait bien. Il ne ressentait rien de tout cela.

Il allait si bien qu’il s’amusait avec un stylo à plume à repasser les reliefs de sa main. Anubis lui avait posé un petit souci, les hiéroglyphes qui entouraient le chacal étaient réalisés avec une minutie exemplaire et comme les stigmates de mon ami étaient sur sa main directrice, il peinait.

Les heures avançaient et l’obscurité à l’unique fenêtre de la pièce s’épaississait. Nous ne progressions pas et la fatigue gagnait sur notre combativité. Costa dépliait le canapé afin que celui-ci puisse nous accueillir tous les deux. Je n’avais pas d’affaires de rechange et nous avions convenu de passer chez moi demain à la première heure afin que je puisse me changer.

Le lendemain, une fois que je m’étais apprêté pour rejoindre la faculté de médecine. Comme prévu, nous allions ensemble assister à son cours d’histoire de la médecine. J’espérais pouvoir m’entretenir avec monsieur R. Magnus, l’enseignant qui était à l’origine de cet insondable mystère.

L’amphi accueillait une vingtaine d’étudiants seulement. Une fois que tout l’auditoire était installé, l’homme entrait, avec quelques instants de retard, dans la salle.

Comme Costa me l’avait décrit, il était hors d’âge. Sa peau parcheminée, se calvitie partielle et sa barbe blanche donnait l’impression qu’il avait côtoyé les pharaons dont il s’apprêtait visiblement à nous parler. Le professeur parlait avec aisance. J’entendais à sa façon de rouler les r avec gourmandises qu’il avait des origines ou qu’il avait passé une longue période de sa vie dans le bloc soviétique.

Les deux heures que nous passâmes à suivre l’histoire d’un patient égyptien à l’époque de Cléopâtre touchaient à leur terme. Costa m’avait proposé d’attendre que la salle se vide avant d’aller échanger avec Magnus. Je luis emboîtais le pas lorsqu’il se levait enfin et le suivait jusqu’au vieil homme.

De prés, il semblait encore bien plus vieux que lorsque je l’avais vu de loin.

«– Professeur, le saluait Costa en lui tendant la main saine.

– Ho, monsieur Costa, répondait l’homme. Je ne vous avais pas remarqué aujourd’hui, vous êtes intervenus beaucoup moins que d’habitude.

– Sans doute monsieur, je dois admettre qu’aujourd’hui, mon attention n’était pas vraiment à votre court. Je suis certain que mon ami qui est là en a retiré un bien plus grand bénéfice que moi.

– Tiens donc reprenais le professeur, et sur quel sujet était focalisée votre attention?»

Costa retirait de sa poche la main stigmatisée et la présentait, paume ouverte, au vieil enseignant. J’ai cru un instant que l’homme allait défaillir.

«– Mon dieu, jeune homme, qu’avez-vous fait? interrogeait Magnus.

- Monsieur, si j’avais fait quoi que ce soit depuis que nous nous sommes vus, je n’aurais en aucun cas pu cicatriser. En réalité, si nous nous permettons de prendre sur votre temps c’est justement pour essayer d’obtenir des réponses.

- Très bien, laissez-moi un moment, bien que je ne suis pas certain d’avoir compris ce que vous vouliez dire, vous allez m’accompagner tous les deux dans mon bureau.»

Le professeur prenait des dispositions pour les prochains courts qu’il avait à donner. Il prenait le temps de concevoir une affichette expliquant qu’il serait absent le reste de la matinée. Lorsqu’il eut fini de se préparer, il nous invitait à le suivre.

Tandis que nous progressions à pas rapides vers l’étude de monsieur Magnus, Costa et moi lui exposions les faits auxquels nous avions été confrontés ces derniers jours. La main presque incandescente, les stigmates, rien ne semblait le décontenancer.

Le bureau sur la porte duquel une plaque en bronze signalait l’occupant R. Magnus devait être à n’en pas douter le cauchemar des gens de l’entretien. Des livres et les artefacts se partageaient la place avec des quantités considérables de notes manuscrites et de classeurs contenants pour certains les cours, pour les autres, les résultats des recherches frénétiques du vieux professeur.

Une fois que nous étions tous trois entrés dans le bureau de Magnus, ce dernier verrouillait la porte derrière nous. Il nous expliquait que bien qu’il ne reçoive que peu de monde, il préférait être certain que nous ne soyons pas interrompus.

«– Alors, quelles réponses avez-vous à nous données, professeur Magnus? demandait Costa.

- Pour être bien franc avec vous, je ne sais pas vraiment quoi dire, comme je vous l’avais dit l’autre soir après le cours, j’ai découvert la trace de cet ordre secret de médecins, cette espèce de médecins sans frontière prés-chrétien lors de fouilles en Mésopotamie. Ce symbole a été découvert sur une dizaine de sites de fouilles dans le monde et personne n’avait fait le rapprochement jusqu’à présent. Je m’en suis rendu compte lorsque je faisais la comparaison entre différents clichés pris sur plusieurs sites. J’ai moi aussi essayé de décrypter comme vous l’avez probablement fait, le langage composé de points. Aucune translittération n’est possible selon moi et je ne suis arrivé à rien, mais si vous le voulez, je peux vous donner mes notes sur la transcription.

- Monsieur Magnus, interviens-je, je souhaiterais vivement consulter vos notes, en effet, je cherche aussi à comprendre ce qui est inscrit, mais je n’entends pas vraiment de surprise quand aux stigmates que présente Costa, vous n’avez rien à dire à ce sujet?

- Et bien, en effet, pendant que nous parlions j’ai réfléchi à une théorie, mais j’ai bien peur que le mélange de superstitions et de folklore qu’elle comporte ne vous plaise pas. 

- Nous vous écoutons malgré tout, professeur, intervenait Costa.

– Voilà, je pense que ce que vous portez était bien plus qu’une simple marque de reconnaissance, il s’agit, en théorie, de la marque de celui qui explore les mondes gouvernés par les dieux de l’après-vie. Je ne sais pas réellement ce qui doit se produire, malheureusement cet ordre ne documentait pas extrêmement bien ses rites, pratiquant principalement la transmission orale.»

Costa et Magnus restèrent là, échangeant une somme d’informations considérable sur l’ordre secret que nous appelions désormais «les médecins de laprès-vie». Pendant ce temps, jexaminais avec une très grande attention le travail de recherche fait par Magnus sur le langage en point. Il avait commencé ses recherches de la même façon u moi en essayant d’attribuer des phonèmes et de les regrouper afin de proposer une traduction dans un langage parler connus, mais en vain.

J’étais si profondément absorbé par les recherches que lorsque Costa me mit la main sur l’épaule afin d’attirer mon attention, je tressaillis. Il tenait au mai un petit plat au milieu duquel trônait un petit sandwich et assez de miettes pour me convaincre de la présence passée de deux autres casse-croûtes. Nous étions rentrés dans le bureau peu après dix heures du matin et voilà qu’en consultant ma montre, je me rendais compte qu’il était déjà treize heures.

Je n’avais jamais expérimenté le sentiment d’épiphanie jusqu’à cet instant. J’avais lu des livres et articles qui parlaient d’un sentiment de clarté et de lucidité absolue, mais tant que nous ne faisons pas l’expérience d’un pareil sentiment, on ne peut pas le décrire ou le comprendre. Les points n’avaient plus à cet instant, en une fraction de seconde, de secret pour moi. La disposition d’un groupe de miettes sur le plat que tenait Costa à la main mettait en évidence une forme qui était dans le cercle. Cette forme était en partie celle des heures sur un cadran solaire à la romaine. Ma main droite saisissait le plat et la gauche s’emparait dans le même temps du poignet de mon ami.

Je tenais à visualiser les formes sur sa main et non pas sur un simple papier, précaution qui se justifia sur-le-champ. En effet, les points formaient tous, sans exception, huit cadrans solaires. Si nous ne l’avions pas remarqué plus tôt c’est parce que certains des points étaient à peine visibles. Un certain nombre d’heures se répartissant visiblement sur plusieurs jours étaient gravées comme un compte à rebours dans la chaire de Costa.

Je faisais part immédiatement de ma découverte à mes deux interlocuteurs.

À force de croquis et de schémas tracés sur une page blanche, ils se rangèrent à mon analyse, estimant que j’avais enfin découvert ce que signifiaient les points. Magnus, avec l’aide de la paume de Costa ouverte devant lui procédait avec une grande minutie pour effectuer les calculs afin de comprendre quel serait le terme de ce compte à rebours.

«– Le compte à rebours se finit à la fin de la septième heure du septième jour, nous expliquait Magnus. Si nous prenons en compte l’heure de la nuit à laquelle votre chaire c’est… transformé de cette façon, alors dans cinq jours, à neuf heures du matin, nous aurons le fin mot de cette histoire.

- Mais, professeur, visiblement, il y a huit étapes à huit heures différentes avant d’arriver à la fin du compte à rebours, que représentent-elles d’après vous?»

Mon interrogation avait visiblement attiré leur attention sur un détail qu’ils avaient négligé. En effet, nous parvenions de façon collégiale à la conclusion que les huit marques devaient correspondre à huit étapes bien précises dans un procédé dont nous ne connaissions rien.

C’était Costa qui nous mit sur la voie, en partie. Il ne connaissait pas le fonctionnement des cadrans solaires, ou en tout cas que très vaguement, c’est pourquoi nous avions le temps Magnus et moi, de lui expliquer ce que nous avions découvert et la signification de chaque signe. Son regard relativement jeune sur le calendrier du compte à rebours lui avait permis de déterminer que le premier événement s’était déjà produit.

En effet, nous avions suivi avec attention son résonnement, le professeur et moi-même, et le résonnement de Costa l’avait conduit à définir comme le premier moment gravé s’était déjà produit. Il s’agissait de la nuit au cours de laquelle la main de Costa avait subi cette modification.

«— Messieurs, intervenait Magnus, le second moment qui est gravé dans la chaire de monsieur Costa devrait se produire aujourd’hui, si nous déductions sont juste, ça va de soi.

- Un problème demeure, répondait Costa, le second moment peu intervenir à n’importe quel moment et nous ne savons pas ce à quoi il correspond, si je dois respecter un rite quelconque à ce moment-là et si je ne m’y livre pas, qui sait ce qui peut advenir.»

Nos regards se croisaient, perplexes, à tour de rôle. Aucun de nous ne mettait en cause toutes les superstitions et légendes que nous pouvions imaginer autour du mystérieux glyphe.

Nous convenions d’une stratégie afin d’en apprendre le plus possible sur l’ordre secret des médecins de la mort. Magnus allait revoir ces notes sur le sujet et revenir aux ouvrages de référence avec l’aide de Costa, quant à moi, je devais prendre contact avec un maximum de documentalistes qui m’aideront à découvrir d’éventuels documents sur le sujet ayant pu échapper à la vigilance du vieil historien.

J’aimais bien Costa, mais le laisser quelques heures après avoir passé mon temps avec lui depuis la veille au soir était un peu un soulagement. Je laissais les deux hommes et me rendais sur-le-champ à la faculté de lettre afin d’aller chercher l’aide des documentalistes. Durant la quinzaine de minutes qu’il me fallait pour rejoindre mon objectif, je tournais et retournais dans ma tête la requête que je devais formuler.

J’atteignais ma destination sans plus d’idée quant à la question. Je me rendais au centre de documentation de la faculté et j’en rencontrais rapidement le responsable avec lequel j’entretenais de respectueux rapports.

«– J’aurais une requête un peu particulière si vous permettez.»

Il y avait deux types de documentalistes que nous pouvions rencontrer à cette époque, ceux qui l’étaient parce qu’ils n’avaient pas réussi à atteindre leurs objectifs en tant que journalistes, par exemple, et ceux qui avaient la passion de fouiner, les dénicheurs. C’était à un individu de la seconde espèce auquel j’avais à faire et cette entrée en matière que j’avais choisie habilement piquait instantanément sa curiosité.

Je ne lui fournissais malgré tout que les informations indispensables à la bonne marche de ses recherches. Je prenais rapidement la mesure de la tâche considérable qui l’attendait et je mis la main à la pâte.

Le système de classement des documentalistes de cette faculté m’avait toujours posé un sérieux problème, étant parfaitement hermétique à sa logique, c’était la raison pour laquelle «La Fouine», car c’est ainsi que je le surnommais, fouinait, et je compilais et analysais les résultats. En quelques minutes seulement, il était parvenu à rassembler suffisamment de documents pour recouvrir la grande table sur laquelle je m’étais installé.

Une fois que la Fouine avait estimé avoir rassemblé tous les documents qui pourraient traiter des sujets qui nous intéressaient, il s’asseyait avec une impatience non dissimulée à mes côtés pour m’aider dans mes recherches.

«— Dites-moi, le futur scribouillard, si vous m’en disiez un peu plus sur ce que vous cherchez exactement afin que je puisse vous aider avec plus d’efficacité.»

Une complicité entre nous s’était installée rapidement en début d’année, c’était la raison pour laquelle nous nous donnions ces surnoms. Je choisissais alors avec une infinie précaution les informations que je lui transmettais. Je ne lui avais pas fait part de la marque sur la main de Costa ni des étranges incidences qu’elle avait produites sur ce dernier, je lui confiais uniquement la recherche d’information sur le culte d’Anubis, le dieu de l’après-vie égyptien. Tournant et retournant tout un amas de copies de compte-rendu d’expéditions et de fouilles en haute et basse Égypte, il se lançait à l’assaut de cette mythologie avec une avidité rare.

La part que je m’étais attribuée dans ce travail de recherche intensif portait sur le dieu Hadès de la Grèce antique et de ce qu’avaient pu en dire ceux qui exerçaient la pratique de la médecine à cette époque et dans cette région.

Je ne remarquais que la nuit était tombée que lorsque la Fouine s’exclamait quelque chose que je n’avais pas compris la première foi.

«– Qu’avez-vous dit? L’interrogeais-je?

- Le livre des Morts! me répondait mon partenaire de recherche. Il s’agit de rouleaux de papyrus, recouverts de formules funéraires, placés à proximité de la momie ou contre celle-ci, dans les bandelettes. Ces différents exemplaires du Livre des Morts ne sont pas tous identiques, car le bénéficiaire choisit les formules qui lui conviennent, probablement en fonction de ce qu’il peut s’offrir, car ces manuscrits représentent un investissement non négligeable. Certains peuvent donc être courts, alors que d’autres reproduisent l’ensemble, ou presque, du corpus. La seule chance de s’en procurer un exemplaire ou en tout cas une partie serait de découvrir une momie ou de faire le tour d’un grand nombre de musées à travers le monde afin d’en rassembler les passages.»

Je lui demandais, bien que je fusse parfaitement conscient que le temps nous manquerait, de faire les demandes afin de se procurer un nombre maximum de transcriptions.

C’est Magnus qui franchissait, seule la porte de la bibliothèque, nous interrompant, la Fouine et moi. Je me levais d’un bond en voyant l’air paniqué de son visage. La Fouine qui était retournée à son bureau afin de rédiger les lettres qui allaient nous permettre d’obtenir l’intégralité du Livre des Morts.

Magnus n’avait pas pris le temps de frapper à la porte, se présenter à l’accueil, ni quoi que ce soit d’autre avant de s’avancer vers moi d’un pas si rapide qu’il était à la limite de la course.

«– Il s’est produit une chose…. Le vieux professeur cherchait ses mots. Dites-moi, votre ami, monsieur Costa, quelles langues étrangères parle-t’il?

– Costa, répondais-je, ma foi, je crois savoir qu’il pratique un anglais convenable, le latin n’a que peu de secrets pour lui également, mais je crois que c’est tout.

- Et maintenant il parle égyptien?»

L’intervention de la Fouine m’avait fait tressaillir.

«— Monsieur Magnus, je vous présente le documentaliste référent, monsieur….

– Appelez-moi la Fouine, c’est plus simple, m’interrompait l’intéresser.

- Pardon, demandais-je, mais comment avez-vous fait pour deviner cela?

– Je suis tombé sur un document, un peu plus tôt, qui évoquait une incantation figurant sur le Livre des Morts qui permet de s’entretenir avec Anubis peu de temps avant la mort. Compte tenu de nos occupations de l’après-midi, votre air inquiet, l’absence de monsieur Costa avec lequel vous venez parfois fureter ici et l’arrivée de monsieur Magnus, j’en ai déduit que d’une façon ou d’une autre, vous vous étiez livré à quelques expérimentations…. Comment dire…»

J’avais eu l’arrogance de croire que les documentalistes n’avaient que le sens du classement, mais l’esprit vif de la Fouine nous laissait bouche bée, Magnus et moi-même.

«– Jeune homme, reprit Magnus à côté de qui n’importe qui de vivant paraissait jeune, nous allons vous expliquer et vous impliquer dans notre enquête, votre esprit sera un atout considérable.»

Magnus m’envoyait auprès de Costa alors que les deux hommes reprenaient les recherches là où je les avais laissées.

Je traversais le campus aussi vite que possible afin de rejoindre mon ami qui patientait dans le bureau de Magnus. Je croisais, chose particulièrement insolite et qui m’avais marqué à ce moment, un chien, maigre, noir, aux oreilles pareilles à celles d’un doberman. Il était assis sur son arrière-train à côté de la porte du bâtiment. Il ne s’était pas enfui, comme j’aurais pu m’y attendre, à mon approche, au contraire, il m’a fixé de ces deux yeux noirs. Il me regardait approcher, me fixaient avec plus de précision les yeux dans les yeux un instant, puis il se levait et partait en marchant le plus paisiblement du monde.

Quelques secondes plus tard, je franchissais la porte du bureau de Magnus.

«– Costa, votre professeur m’a averti de votre état. Je n’ai pas bien compris si vous parliez égyptien en plus de notre langue ou si vous ne parliez plus qu’égyptien.

- Haha, c’est bien dommage, vous avez loupé le spectacle du clown qui ne sait plus parler sa langue. Je sais que Magnus peut parfois s’exprimer de façons étranges, mais en effet, je ne parlais plus qu’égyptien. N’est-ce pas fou? Ou fabuleux, peut-être, je ne sais pas un peu des deux sans doute. Maintenant, comme vous le voyez, c’est revenu à la normale. Je sais pourquoi d’ailleurs, mais je ne sais pas si vous êtes prêt à entendre ce qui s’est produit.

– Je crois qu’entre votre chaire qui se grave seule alors que votre main brûle sans feu et le fait que vous parliez égyptien alors que vous être trop fainéant pour ne serait-ce que perfectionné les langues que vous parlez à peine.

- Haha oui, me répondait-il d’un air amusé. Alors en effet, il y a un peu plus d’une heure, je me suis mis à ne parler qu’égyptien, nous avons tenté en vain de communiquer avec Magnus, qui maîtrise quelques langues arabes, mais en vain. Il en a déduit que je parlais un égyptien antique qui n’avait plus été entendu depuis deux mille ans. Il y a une raison pour que cela se produise. Le second événement du calendrier de point vient de se produire, et je ne viens, ni plus ni moins, que de m’entretenir avec un avatar d’Anubis.

– Je… Je vous demande pardon, Costa, vous avez picolé, mon vieux, ou alors vous vous moquez de moi!

- Et pourtant, il a quitté ce bureau moins de deux minutes avant que vous n’en franchisiez la porte. Il m’a enseigné le nom de son dieu et ce qu’il advenait des âmes de ceux qui mourraient dans cette foi antique. Il a également dit que je devais faire un bien meilleur accueil à ceux qui viendraient ensuite.

– Ceux qui viendront? Racontez-moi pendant que nous rejoignons le vieux Magnus, je l’ai laissé en compagnie de la Fouine et j’ai bien peur que ce dernier ne finisse par avoir raison de ses nerfs…»

Il eut un éclat de rire avant de se lever, remplir sa mallette de documents qui luis semblaient d’une grande importance, et nous nous mîmes en route pour rejoindre le vieil historien et le documentaliste chevronné.

Sur le chemin, Costa me dit qu’une certaine partie des informations qui lui avaient été révélées ne pouvaient, en aucun cas, m’être transmises. Dans ces informations figurait, entre autres, le véritable nom d’Anubis.

«– En effet, m’expliquait-il, le nom d’un dieu est une chose qu’il ne faut pas prendre à la légère. Ce sont les dieux, voyez-vous, qui ont donné les noms aux hommes. Les noms avaient, à ce moment-là, un pouvoir incommensurable. Maintenant, tout ceci s’est perdu, mais le nom d’un dieu est tabou et on ne peut jamais l’employer.»

Je trouvais cette histoire de nom plus qu’intéressante, mais toute mon attention était portée sur l’avenir.

«— Savez-vous quelle sera la prochaine étape et lorsqu’elle se produira?

- Je n’ai pas vraiment de certitude, me répondait Costa, mais si j’en juge par ce qui s’est produit jusque-là, je devrais rencontrer un émissaire d’Hadès dans environ trois jours. Trois jours plus tard, il s’agira de la déité sumérienne, et ainsi jusqu’au terme du compte à rebours. Ce qu’il adviendra ensuite, nous le découvrirons peut-être.»

En effet, la finalité de ce rite antique demeurait toujours inconnue. Nous atteignons sans nous presser l’endroit dans lequel Magnus et la Fouine devaient nous attendre. Ils étaient bien là où je les avais laissés, et une querelle semblait avoir éclaté entre les deux hommes. Magnus pestait après la Fouine, le traitant d’incompétent et d’idiot. En effet, il semblerait que le documentaliste ne parvenait plus à remettre la main sur un obscur rapport de fouilles archéologiques datant d’un demi-siècle et ayant eu lieu non loin de la mer morte.

«– Comment pouvez-vous vous prétendre documentaliste alors que vous perdez des documents d’une telle valeur!

- Ces documents n’ont plus été consultés depuis plus de vingt ans! Je n’étais pas en poste au moment où ils ont été perdus!

- Je n’ai que faire de vos excuses!»

Notre entrée interrompait leur dispute et les éclats de voix qui nous étaient parvenus depuis le bureau cessèrent. Après avoir été avisés du sujet de la querelle qui opposait les deux hommes, nous étions parvenus à les calmer. Le rapport que Magnus tenait tant à consulter et qui avait échappé au département des documentalistes traitait de fouilles dont ce dernier avait entendu parler et qui attiraient fortement son attention. C’était Costa qui l’avait dans sa serviette. En effet, près de vingt ans plus tôt, ce n’était personne d’autre que Magnus en personne qui l’avait soustrait au département.

Le document en question ne s’avérait finalement d’aucune utilité, ce qui nous laissait tout le loisir de nous moquer, avec le recul et le respect qui lui était dû, du vieux professeur.

Nous reprenions rapidement notre sérieux. Costa racontait tout ce qu’il pouvait en dire de sa rencontre avec l’envoyé d’Anubis aux deux hommes qui l’écoutait religieusement. Pendant ce temps, je récupérais et préparais le matériel pour effectuer les recherches sur tout ce qui avait un rapport avec Hadès, le frère de Zeus et le maître des enfers grecs.

La mythologie autour de ce dieu, sans doute un des plus connu et documenté de la liste des cinq, ne devrait plus avoir aucun secret pour nous lorsque le moment viendrait pour Costa.

Nous nous mîmes au travail et nous étudions tout ce qui concernait le sujet toute la nuit jusqu’au petit matin. C’était les premiers rayons du soleil qui nous avertirent que la nuit s’était écoulée alors que nous faisions nos recherches avec la plus grande avidité.

Hadès n’avait plus, aux premières lueurs du jour, aucun secret pour nous. Mythologie, histoire, légende et même quelques rituels, rien ne semblait nous avoir échappé. La Fouine, sans ménagement, amis avec bonhomie, nous mettait à la porte. Nous devions, et il avait raison sur ce point, prendre d’urgence un peu de repos. C’était plus évident pour le professeur Magnus. Le vieil homme avait fini par piquer du nez et dormait entre les pages d’un sinistre volume.

Nous le réveillions et nous prenions congé de la Fouine qui allait entamer sa journée de travail normale. Costa et moi-même rentrions chez moi. Nous avions convenu qu’il serait sage qu’il ne reste plus seul jusqu’au chapitre final de cette affaire qui relevait autant de la folie que de la magie.

Nous avions trouvé un peu de repos et dormi quelques heures dans la matinée et je l’accompagnais ensuite à ses courts en tant qu’auditeur libre. Dans la journée, il avait un cours avec le professeur Magnus, mais celui-ci, sans réelle surprise pour mon ami et moi, c’était fait porter pâle.

La journée s’était écoulée paisiblement et assister à des cours nous faisait presque oublier l’ombre qui planait au-dessus de nous. Nous jouions à avoir une vie normale durant ce vendredi. Le samedi et le dimanche allaient sans aucun doute être consacrés aux recherches.

Nous avions convenu de nous retrouver tous les quatre dans le petit bar qu’avait découvert Costa quelques soirs plus tôt. Mon ami et moi nous étions rendus ensemble, après les cours, au comptoir de Barberousse. L’homme proposait, en plus de ses boissons, quelques casse-croûtes sous forme de sandwich. Costa et moi en faisions notre dîner. Nous semblions soudainement rattrapés par cette impossible histoire lorsque nous sortions les documents que nous avions, véritable condensé des recherches de la nuit précédente.

Magnus et la Fouine arrivèrent à quelques minutes l’un de l’autre alors que Costa et moi avions fini nos «dîners» et avions bien entamé nos seconds verres. Costa sirotait son poison habituel, quant à moi, je n’étais pas loin d’avoir consommé un litre de bière complet. Nous étions assis sur la même banquette que celle que nous partagions avec Costa quelques soirs plus tôt.

Nous faisions une place à nos amis en nous décalant vers le mur de nos banquettes respectives. La Fouine nous apprenait que dans peu de jours il commencerait à recevoir les passages demandés aux musées afin de reconstituer le livre des morts. Magnus s’interrogeait à haute voix sur l’utilité de cette démarche, maintenant que le moment de la rencontre avec Anubis était passé.

«— Je pense qu’il serait judicieux de comparer les informations que j’ai obtenues de l’émissaire du dieu chacal et ce qui est consigner dans le Livre des Morts. Si les informations concordent, nous saurons que nous pouvons nous appuyer sur nos recherches pour la suite, si elles ne se rejoignent pas avec ces dernières, alors nous saurons que tout notre travail aura été vain.»

L’explication de Costa était bien plus pertinente que tout ce que nous aurions pu élaborer. Maintenant que nous avions rassemblé une somme considérable d’informations sur Hadès, il ne restait plus qu’à les consulter et en retirer le plus d’enseignements possible afin de savoir à quoi s’attendre.

C’était à la fin de ce second verre de bière que j’avais eu, pour la première fois de ma vie, une épiphanie. Ce sentiment d’une clarté absolue sur un sujet bien précis était d’une force aussi implacable que la peur. Je ne pouvais que profiter et en tirer les avantages qu’il m’était donné d’obtenir.

«– Costa, dis-je, je l’ai vu.

- Je vous demande pardon, dit-il, de quoi parlez-vous?

- Le messager, ou l’émissaire d’Anubis, donnez-lui le nom que vous voulez, se peut-il qu’il ait pris la forme d’un animal?

- Oui, en effet, j’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un chien errant qui grattait à la porte de l’étude de monsieur Magnus, mais malgré sa ressemblance avec un doberman, j’ai malgré tout identifié le chacal qui se tenait devant moi une fois que j’avais ouvert la porte.

- Alors c’est bien lui, lorsque je vous ai rejoint, il était assis à l’entrée du bâtiment, et lorsqu’il m’a fixé, j’ai senti dans son regard qu’il voyait au-delà de la peau et de la chaire. Je n’ai pas réussi à me hotter cette pénétrante sensation de l’esprit depuis lors.»

Costa semblait assez étonné de cette révélation, visiblement, il ne pensait pas que d’autres que lui n’aient pu voir l’émissaire. Nous avions convenu de chercher des traces de ce genre de rencontre. Dans le but de se préparer, Costa cherchait si une quelconque rencontre avec un avatar d’Hadès avait déjà été relatée durant l’antiquité. Quelle forme pouvait revêtir l’envoyé de ce dernier?

Nous passâmes la soirée en vaines recherches sur le sujet avant de nous quitter aux alentours de minuit. Costa était parti avec la Fouine cette fois-ci. Nous avions tiré au sort afin de savoir qui veillerait sur lui dans la nuit du vendredi au samedi.

J’avais pour habitude de passer le samedi et le dimanche chez mes parents qui résidaient à moins de deux heures de la ville universitaire, mais au vu de la situation actuelle, il me semblait plus judicieux de ne pas m’absenter. Magnus n’avait visiblement plus l’habitude de veiller ainsi et de travailler autant de temps sur des documents. D’ordinaire, l’homme paraissait hors d’âge, usé par ses recherches et ses fouilles dans le monde, mais ce soir en particulier, à la lumière blafarde des néons du bar, il semblait avoir cent ans de plus qu’à l’ordinaire. Nous ne nous donnions pas rendez-vous le lendemain afin de laisser l’antique professeur se reposer.

Avant de nous quitter, nous avions tous échangé nos numéros et nos adresses afin de pouvoir nous joindre en cas de soucis.

C’était la sonnerie de mon téléphone qui me réveillait le lendemain. J’avais jeté un coup d’œil rapide à la montre qui était posée sur ma table de nuit en me levant pour répondre à l’appel. Il était presque douze heures. Je décrochais le combiné pour entendre la voix de Costa. Il semblait dans un état de nerf déplorable, entre la panique et l’hystérie.

«— Aftós... Írthe apópse kai den boroúsa na káno típota !!! Eínai, o Theós mou, oi ftochoí La Fouine ... érchontai grígora!

- Costa? répondis-je. Costa, c’est bien vous? Je ne comprends ce que vous dites, j’arrive, ne bougez pas!»

Je savais qu’il était chez la Fouine et je traversais au pas de course les rues et les ruelles qui me séparaient de Costa. Tout en progressant dans la ville vers mon objectif, je réalisais que Costa m’avait parlé en Grec. Je ne connaissais pas cette langue, mais je savais ce que ça signifiait. Ce que je ne savais pas et qui me perturbait au plus haut point, c’était pourquoi c’était Costa qui m’avait appelé et non pas la Fouine.

Lorsque j’atteignais l’appartement de la Fouine, Costa m’attendait sur le palier. Il avait une mine sombre et son visage était fermé. J’avais peur de comprendre ce qu’il était advenu.

«— Costa?

- Oui, mon langage est revenu à la normale.

- Je présume que vous avez rencontré le suivant sur la liste, vous parliez grec au téléphone, c’est cela?

- Oui, je l’ai rencontré.» Costa semblait se calmer petit à petit en échangeant avec moi.

«– Seulement, reprit-il, je ne suis pas le seul à l’avoir rencontré.

- Oui, la Fouine devait être avec vous, où est-il?

- Votre ami n’avait pas le signe dans sa chaire et il ne devait pas voir l’avatar. Lorsque celui-ci est arrivé, il a parlé avec moi, comme l’avatar d’Anubis, mais avant de partir, il a saisi la Fouine par le poignet et il, je… Je, je ne sais pas comment le dire, il l’a pris avec lui, l’avatar d’Hadès s’est envolé par la fenêtre en emportant la Fouine. J’ai bien peur que nous ne revoyions plus le malheureux.

- Nous devons avertir le professeur Magnus.»

Sur ces mots, j’aidais Costa à se relever. Il avait pris soin, avant de descendre m’attendre dans la rue, nous avions donc pu nous mettre en chemin sur-le-champ. Nous discutions en marchant et évoquions cette dernière rencontre. L’avatar d’Hadès avait, tout comme celui d’Anubis, transmis un grand nombre d’informations à Costa, dont une grande partie ne devait pas être révélée. Cependant, il pouvait faire une révélation d’une portée considérable, bien qu’il ne pouvait pas dire le nom véritable d’Hadès, il m’apprenait qu’il avait le même nom qu’Anubis.

Les deux divinités ne partageaient-elles qu’un nom ou était-ce une seule et unique déité?

Orcus et dis Pater, le seul couple de divinités figurant sur la liste de Costa devait envoyer dans peu de jours leurs Avatars.

Alors que nous nous approchions de l’appartement de Magnus, nous rencontrions ce dernier qui venait vers nous d’un pas rapide.

«– Ha, vous voilà, nous dit-il alors qu’il arrivait à notre hauteur. Vous aussi vous avez reçu un appel des secours?

- Bonjour professeur, répondis-je. Non, nous venions simplement vous rendre compte des événements de la nuit.

– Suivez-moi, nous dit-il d’un ton impérieux.»

Alors que nous faisions demi-tour, il nous expliquait qu’il avait reçu quelques minutes plus tôt un appel des services d’urgences. Un homme dont il allait identifier le corps avait été retrouvé mort non loin des abords de la ville. Dans la main de cet homme, les secours avaient trouvé le numéro de téléphone du professeur et le mien sur un papier. Nous suivions le vieil homme jusqu’à la morgue de l’hôpital, là où appendait la dépouille.

Tout en suivant le rythme de Magnus, nous lui faisions un compte rendu sur les événements de la nuit. Il avait été aussi interpellé que moi par l’information que nous estimions la plus cruciale, la similitude des noms véritables d’Hadès et Anubis.

Nous nous perdions en conjectures théosophiques alors que nous atteignions enfin l’établissement. Un officier de police attendait l’arrivée de Magnus. Il avait pris en charge ce dernier immédiatement afin de le conduire jusqu’au cadavre. Nous escortions le professeur qui nous avait présentés comme ses aides.

Étrangement, je ne fus qu’à demi surpris lorsque le médecin de la morgue retirait le drap couvrant notre compagnon la Fouine. Son visage et probablement le reste de son corps était complètement déformé, tuméfié, et selon l’expression du médecin qui s’apprêtait à pratiquer l’autopsie, l’ensemble de ses os sur tout le corps semblaient brisés. Il n’avait constaté ce type de blessures qu’une seule fois, lors d’un accident de parachutisme. Le malheureux avait eu un problème avec son parachute et il ne s’était pas déployé.

Mes compagnons et moi-même partagions, à la suite du récit de Costa, la même pensée, l’avatar d’Hadès avait sans doute lâché notre documentaliste d’une hauteur considérable.

Accablés par la perte de la Fouine, nous repartions de l’hôpital après avoir fourni les coordonnées utiles à l’administration afin d’avertir sa famille. Nous avions choisi de nous rendre chez Magnus. Ce dernier avait, a contrario de Costa et moi-même, un appartement digne de ce nom, ce qui justifiait ce choix.

«— L’avatar ailé fait d’ombre et de flamme, ce monstre né des entrailles du Tartare à du relâché notre ami d’une hauteur vraiment prodigieuse. Je n’arrive pas à me hotter cette impression de culpabilité, bien qu’aucun de nous n’aurait vraiment pu prévoir ce qu’il adviendrait.»

Costa se confiait à nous alors que nous débouchions une bouteille de liqueur si vieille que l’étiquette était indéchiffrable. Les mains tremblantes du vieux Magnus nous servaient un verre chacun en nous racontant comment il avait découvert cette boisson dans les ruines antiques d’une cité oubliée à quelques kilomètres de Louxor alors qu’il y faisait des fouilles dans sa jeunesse.

L’odeur qui s’échappait de la bouteille et des verres à demi-remplis incitait Magnus à ne pas allumer la pipe qu’il venait de bourrer. Il nous semblait que la moindre flamme embraserait la pièce tant les siècles avaient permis au contenu de la boisson de fermenter.

«— Je crois que cette aventure sera la dernière de ma longue vie, ça mérite bien une boisson exceptionnelle, n’est-ce pas messieurs?»

Costa et moi approuvâmes la logique de notre antique compagnon. En effet, une étrange impression flottait entre nous depuis que nous étions revenus de la morgue, nous savions pertinemment qu’au moins un autre d’entre nous ne survivrait pas. Ce pressentiment et la vision de la Fouine et de son corps brisé semblaient faire flotter un nuage noir au-dessus de nos têtes.

«– Alors, demandais-je, Costa, dites-moi, quand devrait se produire la visite du couple d’avatars romain?

- J’ai remarqué, répondait Costa, sans doute tout comme vous que la visite d’Hadès s’est produite plus tôt que ce que nous pensions, un jour plus tôt. J’imagine que nos premiers calculs étaient faux.

- Sans compter qu’en plus de ça, les informations sur les cultes sumériens dont nous disposons sont très fragmentaires, intervint Magnus. Nous ne savons pas à quoi nous attendre, je me propose de faire des recherches dans ce sens pendant que vous deux reprenez le calendrier que nous avions dressé. Je compte sur vous pour le corriger.»

En effet, nous reprîmes aussi tôt nos études sur les points qui étaient gravés sur la paume de l’étudiant en médecine. Il avait pris l’habitude, lorsqu’il sortait en public, depuis que sa chaire s’était gravée, de bander sa main. Il retirait lentement le bandage et, alors que nous n’avions plus travaillé que sur la transcription papier que nous avions faite, nous constations un changement sur sa main.

Trois séries de points, qu’il s’agisse de lettre ou chiffre, s’étaient spontanément effacées. Bien qu’il s’agisse de sa main, Costa en était le premier surpris. Il ne s’était aperçu de rien. Heureusement, nous avions conservé la version papier de la cicatrice originale. À l’aide d’un calendrier et de nos montres, nous essayions de comprendre la logique de ce premier, en vain. Il nous semblait impossible de comprendre la logique de temps qui avait rythmé les trois premières manifestations, puisque nous prenions en compte comme point de départ le moment de l’apparition de la cicatrice.

Magnus bougonnait et ronchonnait dans son coin. Son sumérien semblait plus que rouillé et il n’avait pas, depuis des lustres, étudié d’écriture cunéiforme. Heureusement, sa bibliothèque regorgeait d’ouvrages historiques qui lui étaient d’un grand secours.

Nous avions à nous trois, avec l’aide de la collection d’ouvrages de Magnus, une somme considérable de connaissances dans les domaines de l’histoire et de la médecine, mais pour notre plus grand bonheur ou notre plus grand malheur, nous ne parvenions qu’avec de grandes difficultés à faire le lien entre elles. En effet, si nous pouvions combiner la somme de nos connaissances dans de nombreux domaines tels que la science et la théosophie, quels auraient été les secrets interdits aux hommes dont nous aurions eu connaissance? Un savoir qui pouvait, à n’en pas douter, nous faire perdre définitivement la raison.

Selon Costa, la logique des événements nous échappait principalement car notre façon de mesurer le temps qui s’écoulait différait beaucoup trop de celles, car il en existait de nombreuses, qui étaient utilisées dans ces époques lointaines. Il tenait là une piste sérieuse et nous nous mîmes à étudier les méthodes antiques de mesure du temps. Nos lacunes étaient considérables, nous nous en étions rendu compte assez rapidement, et le temps de combler ces dernières, nous aurions découvert le chapitre final du processus engagé.

Nous étions restés tout le week-end à travailler, à huis clos, chez le professeur Magnus, perdant toute notion du temps qui s’écoulait. Ce dernier nous avait fournis, à Costa et moi-même, des lettres pour nos professeurs. Dans ces lettres, il expliquait qu’il avait besoin de nous pour l’assister dans quelques travaux de recherche et que ses travaux demandaient un investissement plein et complet. Ces lettres signées par cet éminent professeur nous permettaient de négliger, pour un temps seulement, nos cursus respectifs.

Le lundi matin, Costa et moi nous rendions à l’université afin de transmettre ces courriers. Nos absences respectives pouvaient nous coûter nos études et Magnus refusait cela. Je m’étais rendu à la faculté de lettre et Costa, quant à lui, faisait, pendant ce temps, le tour de la faculté de médecine. Nous avions convenu de nous retrouver chez Magnus pour l’heure du déjeuner.

En passant devant le centre de documentation, je m’y arrêtais, je comptais présenter mes condoléances aux collègues de travail de la Fouine. L’un d’eux, que je connaissais trop peu pour me souvenir de son nom, me reconnut alors que je passais la porte. Il acceptait mes condoléances et me remerciait chaleureusement avant de me remettre un dossier.

«– Qu’est-ce que c’est, demandais-je?

- Ce dossier est arrivé ce matin, me répondait mon interlocuteur. C’est arriver du Louvre, à Paris, la Fouine avait fait un grand nombre de demandes à de nombreux musées afin de visiblement reconstituer le Livre des Morts de l’Égypte antique, le tout en votre nom. Ce dossier contient les premières réponses.»

Le dernier acte de la Fouine n’avait pas été vain, je ne pensais pas que nous aurions des réponses aussi rapidement, mais le Louvre s’était montré redoutablement efficace dans cette correspondance. J’espérais que ce dossier contenait quelques secrets vérifiables par le savoir de Costa et que ces quelques éléments nous fourniraient de nouvelles pistes de travail.

Je retrouvais Costa à quelques pas d’une petite épicerie voisine du domicile de Magnus. Je lui confiais le dossier afin qu’il en prenne connaissance alors que je faisais quelques courses. Une fois que j’estimais mon sac plein pour quelques jours, je payais mes achats au tenancier en tablier qui, au besoin, faisait office de boucher dans l’épicerie. En sortant, je constatais que la lecture dans laquelle était plongé Costa l’absorbait complètement. J’avais dû l’interrompre en lui lançant une tape amicale dans le dos afin qu’il lève le nez du dossier.

Nous reprîmes notre route jusqu’à l’appartement de Magnus. Quelques centaines de mètres nous en séparaient et j’utilisais ce temps de trajet pour interroger mon ami.

«– Vous lirez avec la plus grande attention le contenu de ce dossier, me répondait-il. Vous le savez, mes lèvres sont scellées par les serments que j’ai faits précédemment aux Avatars, mais il y a des éléments qui sont cohérents avec les informations contenues dans ce document. Je pourrais vous faire, une fois chez Magnus, la liste des informations qui sont obsolètes. Vous extrapolerez à loisir le reste.»

Il avait, comme il le savait pertinemment, toute mon attention. Je n’avais qu’une envie, revenir à notre point de départ.

Magnus attendait notre retour avec impatience. Nous n’avions fait que deux très courtes nuits durant le week-end et le repos dont nous manquions devait être compensé par l’absorption de nutriments. Alors que nous lui rapportions les événements de la matinée, j’observais son hésitation entre le dossier contenant une partie du Livre des Morts, et sans doute quelques réponses, et le sac de provisions qui trahissait une gourmandise que nous ne lui connaissions pas.

Nous laissions Costa à sa lecture tandis que Magnus et moi choisissions de préparer une rapide collation. Pendant ce temps, Costa corrigeait les extraits du Livre des Morts, il respectait le secret auquel il était soumis par les visites qu’il avait reçues jusqu’à maintenant. Afin de joindre les deux, il se contentait de supprimer les informations qu’il savait fausses et en barrant d’un simple coup de stylo. Magnus m’expliquait que lorsque Costa en aurait fini, la théologie égyptienne aurait gagné un grand nombre de précieuses années de recherches. Avec quelques coups de stylo, Costa faisait progresser un domaine de recherche sans doute autant que lors de la découverte de la pierre de Rosette.

Du bruit nous parvenait soudainement de la pièce de travail dans laquelle nous avions laissé Costa. Il avait renversé sa chaise en se levant précipitamment pour nous rejoindre.

«— Partez, tous les deux, maintenant! Ils arrivent!»

Sachant le sort qui était réservé aux témoins de ces rencontres, j’étais pris d’une soudaine terreur et me lançais, pris de panique, vers la porte d’entrée. Je l’ouvrais et découvrais un homme et une femme qui montaient les escaliers paisiblement. Ils me regardaient passer avec des yeux exorbités se demandant sans doute qu’est-ce qui m’avait lancé dans cette course folle.

Je n’arrêtais de courir qu’après une chute provoquée par mes mouvements qui se désynchronisèrent. Dans ma course, je n’avais pas conservé le contrôle de mes nerfs. Un homme qui passait par là m’aidait à me relever en s’inquiétant de ma santé. En dehors de quelques écorchures, je n’avais aucun dommage. Je remerciais l’homme qui me souriait.

Je parcourais la rue du regard. Je n’étais plus dans la rue dans laquelle le professeur Magnus avait son appartement. J’avais parcouru malgré tout quelques centaines de mètres et je décidais de revenir vers l’appartement, n’apercevant pas le vieil homme que j’avais complètement oublier.

En arrivant dans sa rue, il n’était pas présent comme je m’y attendais. Était-il possible que, par habitude ou par panique, que dans sa fuite il ait pris un chemin différent du mien? J’allais le savoir dans peu de temps.

Je patientais non loin de l’entrée de l’appartement dans lequel j’avais lâchement abandonné mon ami en tête à tête avec des forces auxquelles nous ne comprenions rien.

Impossible de dire, encore aujourd’hui, combien de temps s’était écoulé entre ma fuite et le signal de rappel que Costa me lançait par la fenêtre donnant sur la rue. Je ne l’avais aperçu que quelques secondes, mais j’avais pu deviner qu’il n’était pas serein.

J’entrais dans l’appartement.

Encore une fois, sans le savoir, j’avais croisé la route des «visiteurs» de Costa.

Lorsque j’arrivais au seuil de l’appartement, la porte d’entrée donnant directement sur le salon dans lequel nous avions établi nos quartiers, je trouvais ce dernier affalé sur sa chaise. Il s’était servi un verre de brandy, bien que ce n’était pas sa boisson. Je soupçonnais qu’il se soit simplement servi dans la première bouteille qu’il avait trouvée. Il était pâle et il frissonnait comme un chiot qui aurait la neige jusqu’au collier.

«– Je vais bientôt mourir, me dit-il.

– Allons, répondais-je. Vous y allez un peu fort Costa. Lors de la première de ces visites, vous étiez beaucoup plus enthousiaste, pour quoi dire des choses pareilles?

– Ho vous vous méprenez, mon ami. Ce n’est pas un manque d’espoir, c’est une promesse. Dies Pater, enfin, son envoyé et celui de sa compagne, on fait passer le message en personne. Durant des milliers d’années, les hommes se sont livrés à ces rituels afin d’échanger avec des puissances qu’ils ne doivent pas connaître jusqu’au jour où les dieux ont voulu que cela cesse.

- Les dieux?

- Oui, en effet, vous qui étiez parfois nostalgique du paganisme, vous pouvez vous replonger dans ces anciennes pratiques. Les dieux, disais-je, en ont eu marre et ont commencé à châtier tout humain les convoquant ainsi. Si toutes les traces écrites de ce rituel ont disparu, c’est parce que ces derniers s’en sont chargés personnellement. Dies Pater et sa compagne m’ont annoncé que lorsque les avatars auraient fini de répondre à toutes mes questions, quelqu’un ou quelque chose viendrait et me dévorerait.»

Que pouvais-je dire, quels mensonges pouvaient consoler quelqu’un qui se savait condamné par les dieux?

Je restais sans voix et je me servais moi aussi un verre afin d’occuper les lèvres le temps d’une courte réflexion.

«– Alors ces derniers visiteurs vous ont promis des réponses à toutes les questions avant que vous ne soyez…. Dévorez?

- En effet.

- Peut-être est-ce là la faille que nous devons exploiter.

- Vous dites?»

Costa me toisait d’une drôle de façon, essayant de pénétrer les sens de mes pensées.

«– En effet, si une de vos questions ne trouve pas de réponse ou un de vos échanges ne trouve pas d’issue, alors vous pourriez ainsi obtenir un sursis afin que nous trouvions une solution, disons, pour schématiser, un moyen de faire appel de cette… condamnation.

- Vous m’avez confondu avec la légendaire Shahrazade mon vieux, et je ne vois pas quelle colle je pourrais poser à des divinités, ces créatures, choses, enfin, je ne sais quoi, ils doivent avoir un savoir immensurable.

- Costa, je n’ai pas dit que la tâche serait simple et facile, mais nous devons tout faire pour que votre soif de savoir ne vous coûte pas la vie.

- Vous savez, je ne sais pas déjà par quel miracle je n’ai pas sombré dans la folie, toutes ces visites ont été plus pénibles et plus choquantes les unes que les autres. Lors de ma conversation avec les deux derniers émissaires, je n’avais qu’une hâte, c’était d’être enfin et à jamais libéré du savoir maudit qu’il m’a été donné d’entrevoir.

– Dommage que vous ne puissiez pas le transmettre, tout ou partie, afin d’éclairer la réalité de l’univers qui se cache au regard des hommes.

- C’est là votre erreur, comme je vous l’ai dit, je ne m’explique avoir conservé ma raison, livrer certains de ses secrets au monde plongerait ce dernier dans la panique et le chaos, s’ils doivent être transmis, ce ne peut être que par fragments à une élite qui aura été choisie judicieusement. Passez-moi ma serviette, voulez-vous.»

Parler avec moi un moment semblait avoir calmé ses nerfs. Je m’exécutais et lui passais sa serviette. Après l’avoir ouverte, il en tirait une chemise relativement épaisse, composée de nombreux morceaux de papier de taille, de forme et de matières différentes. Il me semblait aussi avoir aperçu un ou deux morceaux de nappes de papier déchiré.

«– Cette chemise contient les minutes de mes entretiens avec ces choses. Je vais la compléter au mieux, rendez-vous après rendez-vous. C’est, ça va de soi, codé, et ce premier cryptage a lui aussi été codé. Je pense que cette double sécurité appliquée à une langue qui n’existait pas lors de la dernière visite de ces entités a pour le moment permis qu’ils ne sachent pas que je me sois joué des dieux. Lorsque je mourrai, vous retrouverez cette chemise dans ma serviette, je vous exhorte à la brûler. Lorsque j’ai commencé la rédaction de ces minutes, je n’avais aucune idée de ce qu’elles contiendraient ensuite.»

Je fis le serment de prendre le plus grand soin de ce «testament des dieux» comme le surnommait Costa, s’il devait lui arriver quoi que ce soit.

«— J’ai honte de ne pas y avoir songé plus tôt, mais le professeur Magnus n’est toujours pas revenu, constatais-je.»

Je comprenais sur-le-champ que Magnus ne reviendrait plus jamais, en effet, Costa m’expliquait que dans ma course afin d’échapper à la visite des émissaires j’avais semé ce dernier et, au vu de son grand âge, il n’était pas parvenu à quitter l’appartement à temps.

«– Dites-moi, Costa, quelle est la suite du programme, que faisons-nous maintenant que nous avons perdu la moitié de nos amis impliqués dans cette histoire?

- Maintenant, mon ami, nous nous préparons pour la prochaine visite, Gilgamesh, le héros légendaire.

- Je vous demande pardon? Il y a forcément une erreur, la prochaine visite ne peut pas être celle de Gilgamesh, bien que je ne sois pas très au fait de la mythologie mésopotamienne, Gilgamesh n’est en aucun cas un dieu de l’après-vie, je crois même qu’il est raconté dans son histoire qu’il est mort en homme et non pas en divinité.

- Je sais bien, mais lorsque j’ai demandé à Die Pater d’interpréter la partie cunéiforme du rite, c’est ce qu’il a lu, le simple nom de Gilgamesh.»

Je restais très perplexe, pourquoi allions nous avoir la visite de ce héros alors que jusqu’à présent nous avions eu à faire à des dieux régissant, dans différentes mythologies, l’après-vie.

Selon les explications qu’il avait obtenues, Gilgamesh avait été élever au rang de serviteur des dieux après sa mort, punis pour les avoir défiés, il les servait et cette tâche lui était dévolue. Les émissaires avaient été étonnés de sa question, cette histoire avait été connue des hommes il y a des milliers d’années.

Nous développions, Costa et moi, l’idée que nous évoquions plus tôt, nous devions travailler à la rédaction de question qui devrait nous permettre de prolonger les entrevues indéfiniment le temps de trouver une issue plus favorable et définitive à cette situation. Deux personnes étaient mortes et avec elles, l’accès à une partit de notre savoir. Alors que j’évoquais l’espoir de s’en sortir, Costa se mettait à rire.

«— Dites-moi, l’interpellais-je, si c’est là tout le crédit que vous donnez à ma volonté de vous sortir d’affaire, je peux parfaitement vous laisser à votre sort!

– Sachez deux choses, mon ami, premièrement, nous savons tous les deux que vous n’en ferez rien, vous êtes bien trop gentil et honnête. En second, je pense que si un moyen de contré les Dieux était connu des hommes, nous le saurions et les hommes seraient eux-mêmes devenus des dieux, en raison de leur insatiable soif de pouvoir!»

Il avait raison, bien entendu, mais quelque chose dans ce qu’il venait de dire venait de faire naître une lueur d’espoir. Une étincelle qui cherchait encore une idée à embraser, au fond de moi, une piste que nous devions trouver, cela faisait écho à un savoir que j’avais oublier ou occulter depuis longtemps, mais qui était là, quelque part…

Nous travaillions toute la nuit, une fois de plus, à la recherche d’une solution logique, d’une légende, d’une histoire qui nous permettrait de gagner cet improbable défi autant cérébral qu’ésotérique. Costa disposait d’importantes informations dont il ne pourrait pas me faire part, la menace d’une sanction de la déité était bien trop pesante. Nous évoquions toutes les légendes auxquelles nous pensions, allant des histoires de l’Olympe jusqu’au Graal ou aux clous de la sainte Croix. Lorsque j’évoquais les légendes chrétiennes que je cite ici plus haut, Costa rirait d’un petit rire délicat qui m’indiquait clairement que ces pistes ne mèneraient à rien. Nous repoussions nos recherches au-delà des ères préchrétiennes que nous avions explorées jusqu’à maintenant, remontant jusqu’au mythe de Gilgamesh. Nous récoltions un grand nombre d’informations et apprenions également que notre théorie sur le passage du temps s’avérait fausse. En effet, l’humanité compte le temps de cette façon depuis les Sumériens.

De nombreuses pistes, offrant plus de questions que de réponses nous étaient désormais offertes.

«— Écoutez, l’étoile à huit branches aura ma peau, vous devez rassembler l’ensemble de nos travaux et continuer les recherches que nous avons entreprises. Il y a un carnet, dissimulé dans tout notre considérable amoncellement de papier qui contient toutes les informations que j’ai obtenues à la suite de mes échanges avec les émissaires. Ces informations sont codées afin que par inadvertance personne ne mette son âme en péril comme je l’ai fait. C’est certain, nous le savons tous les deux, nous ne parviendrons pas à sauver ma vie, mais mon âme ne sera peut-être pas condamnée, si elle l’est, elle sera dévorée par “celui qui vit par-delà la vie”, c’est le petit surnom que je lui ai donné. Ne faites pas cette tête, considérez ce petit laïusses comme un testament oral.

- Non, vous vous méprenez Costa, l’interrompais-je.

– Fermez là ou je vous cogne, me répondait mon ami. Je dois finir de dire ce que j’ai à dire. Vous allez vous tailler d’ici, vous n’oublierez jamais cette histoire, c’est certain, et comme les émissaires vous ont vu, il est aussi certain qu’eux ne vous oublieront pas non plus. N’ouvrez pas le carnet de notes, ne commencez à le décoder que lorsque vous aurez enfin trouvé une solution pour enrayer le processus qui condamne les corps et les âmes de ceux qui cherchent à explorer l’ultime continent. Votre tâche consistera à vous armer du plus grand des pouvoirs, la connaissance, si vous choisissez, en toute connaissance de cause, contrairement à moi, d’effectuer le rituel. Maintenant, partez, il n’y à plus rien qui ne vous retienne, pas même moi.»

J’ai encore de nombreux doutes quant au sens réel de sa démarche à ce moment-là, était-il en proie à une terreur absolue, avait-il été menacé par les émissaires qui voulaient se débarrasser d’un témoin gênant? Je ne le saurais jamais.

Durant les quarante dernières années, je n’ai pas songé une seule fois à fonder une famille. Ce que j’avais appris durant mes études, bien plus que je ne le souhaitais, m’avait ôté toute envie de vie que l’on pourrait qualifier de normale. Je travaillais pour différents journaux locaux comme journaliste indépendant depuis la fin de mes études, ce qui me permettait d’aménager mes horaires de travail comme je le souhaitais. Tout mon temps libre était cependant sacrifié sur l’autel de la poursuite de nos recherches.

Quarante années, c’est considérable dans la vie d’un homme, c’est un battement de cil pour d’autres dont les existences sont si anciennes qu’elles ne peuvent être conçues par notre si petit esprit.

Aujourd’hui je suis convaincu d’avoir enfin les réponses, je sais que je peux désormais accomplir le rite pour m’entretenir avec «Eux». Je ne cours pas vraiment après un quelconque savoir ultime ou un obscur pouvoir, je veux seulement savoir ce qu’il est advenu de Costa.

J’ai couché ici par écrits le déroulement des événements tel que je m’en souviens et j’ai une confiance totale en ma mémoire sur ce sujet, la particularité de cette période de ma vie l’a gravé si profondément en moi que si un jour mon grand âge me faisait oublier mon propre nom, le souvenir de ces événements resterait intact.

Je vais envoyer cette lettre à différentes personnes que je pense avoir choisies judicieusement, si dans moins d’un mois après la réception de ce courrier je ne donne plus signe de vie, alors vous saurez ce qu’il sera advenu de moi.

Certaines portes doivent être condamnées et oubliées à jamais.





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