Chapitre 1 - intro

Chapitre 1 - Intro

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J’aime bien décortiquer, analyser pour comprendre comment « ça » marche.

Une émission de télévision, une organisation secrète, une entreprise, un individu, des camps de concentration, une centrale nucléaire, la culture d’un pays lointain, le nazisme, la destruction de l’homme par l’homme, la création d’une religion, et d’un personnage construit par strates successives, tout cela j’y mets mon temps et mon cœur pour tenter d’en déceler le code interne, l’essence, la raison d’être, l’adn. 

Dans les années 2.000, j’ai ainsi utilisé ce que j’avais appris en enfermant des gens devant des caméras à la Plaine Saint-Denis, pour en faire voyager des millions d'autres depuis Paris jusqu'aux confins de la Russie, de l'Inde et de la Chine.

J’ai débuté à la télévision en participant à la création d'une chaîne thématique musicale, puis en produisant des émissions de variétés et co-produisant nombre de vidéoclips, pour ensuite lancer la télé-réalité, et enfin terminer mon premier cycle audiovisuel avec une émission d'aventure. 10 années de télévision marquées par un voyage sur la Lune dans une capsule audiovisuelle que nul n'avait lancée avant nous. Et deux étonnants voyages sur terre vers Pékin, puis Bombay, à la découverte de pays passionnants. Avant que je n'aille voguer vers d’autres lieux.

Ma boucle bouclée, je pouvais en quelque sorte passer le témoin en ayant le sentiment que ce que j’avais appris et mis en place apportait des joies et des découvertes susceptibles d’ouvrir les cœurs et les esprits. Je ne pouvais plus donner de moi à cette épopée, à bout de fatigue physique et nerveuse, et devais me recentrer sur des actions plus discrètes, et me régénérer dans une immersion personnelle au grès de ma passion pour l’Histoire du XXème siècle.

J’allais désormais vivre une autre odyssée, qui m’emmènerait physiquement me confronter à la centrale de Tchernobyl en Ukraine, aux villes de Shanghai, Pékin et ChongQing en Chine, à Sao Paolo au Brésil, puis au gré de recherches généalogiques, de Londres à Arisaig en Ecosse, jusqu’à Oswiecim en Pologne. Chaque voyage serait une rencontre avec des gens merveilleux qui, morts ou vivants, me donneraient l’occasion d’en apprendre plus sur moi-même.

Aujourd’hui, j’ai envie de leur rendre hommage, d’honorer leur mémoire, et de m'en libérer aussi, car la mienne est pleine de ces vies. Pour faire de la place dans mon disque dur pour de nouvelles créations, j’ai besoin de vider sur ces pages le cœur de ma mémoire vive.

Le plus simple est de commencer par les réactions qui accompagnent le dévoilement de mon identité professionnelle.

Lorsqu’il apparaît à une personne en face de moi que j’ai participé à Loft Story en 2001, l’émotion est immédiate, l’approbation et la curiosité parfois, l’agression le plus souvent. Cela dépend du profil. Le profil intellectuel parisien peut aller du dénigrement narquois à l’explosion de violence. Mes interlocuteurs en région seront moins durs, et plus fascinés par le monde de la télévision d’où émanent ces images qui les ont marquées.

Aujourd’hui, j’ai toujours autant de réactions autour et face à moi; le sujet reste une centrale génératrice d’énergies, de réactions et de questions en chaîne. Je comprends. Ce Loft non identifié, je ne saurai dire après 19 ans qui a raison, qui a tort. Me suis-je fourvoyé ? Ai-je été l’acteur d’un acte visionnaire, l’inconscient chargé de projet qui veut prouver à son boss qu’il peut le faire ? Ou l’artiste et l’intellectuel qui a vu dans cet objet audiovisuel un happening contemporain ?

La télévision suscite des réactions très fortes, parfois disproportionnées, comme si l’acte d’envoyer une image au cœur des foyers vous donnait un rôle personnel dans la vie des êtres qui l’allument. Démiurge ? Narrateur au cœur de l’intime de chacun. Est-ce l’insatiable curiosité de millions de gens déclenchée en 3 jours contre laquelle il est bon de s’insurger ? Sont-ce nos ados bien inoffensifs, dont la manipulation aurait constitué un acte de barbarie ? Et si nous avions recruté des acteurs et finalement révélé qu’ils avaient joué dans une fiction, quelles auraient été les réactions ? Comment ont-ils pu jouer à être aussi mauvais, entendez aussi vulgaire de normalité ? Leur talent aurait-il été salué par la critique ? De n’exister médiatiquement que parce qu’ils sont eux-mêmes devenait aussi une menace existentielle pour des milliers de professionnels du spectacle. Les acteurs spoliés par les Lofteurs de leur lumière au festival de Cannes, alors qu’ils font de l’incarnation de la vie leur métier ? Comment tout s’est mélangé ?

Je ne sais plus.

Je ne sais plus exactement si nos lofteurs ont été des anonymes à qui l’ont a demandé de jouer, ou des acteurs à qui l’ont a demandé d’être comme des anonymes, dans une banalité qui devrait a priori ne pas avoir de valeur, et qui pourtant nous a tous fascinés.

Acteurs ou pas, ils étaient devant la caméra, sous la lumière, filmés à leur insu mais pas totalement, au cœur d’une pièce dont nous tirions les ficelles en coulisse avec la complicité d’un public qui mit le feu à la fusée. Unité de temps, de lieu, d’action. Tous les ingrédients de la dramaturgie, accentués par l’enfermement, ont suffi à enflammer les têtes et les cœurs, jusqu’aux pieds de ceux venus manifester près des studios de la Plaine Saint-Denis où mon arrière grand-père paternel George SAVY avait été médecin, soucieux de la santé de ses patients. Je ris en me demandant ce que j’ai donc bien fait pour dérégler celle de millions de Français pendant quelques mois, et aujourd’hui encore.

Ce projet fut un acte de guérilla médiatique et économique. Ma mission au sein de la chaîne, avec pour objectif de faire mettre un genou à terre à notre meilleur ennemi, la chaîne de télévision française 1. Derrière la création, il y avait un combat d’influence qui se joua à distance entre deux diffuseurs, chacun bras armé de leur géniteur. Je travaillais pour l’un des deux, que je servais au mieux.

Puis je me suis fait marmiter par la violence des chocs émotionnels, de la pression qui s’abattait sur moi. Je l’avais moi-même nourrie d’une quête incessante de performance. Etre le meilleur, le prouver chaque jour, plaire et satisfaire, tel est le but qui m’avait tout entier absorbé sans que je sache vraiment pourquoi. Puis le Burn out. Brûlure et explosion intérieure.

Au début tu ne le vois pas venir puisque tu regardes peu ton intérieur dans la vie frénétique que tu mènes. Le mal commence sans crier gare, puis te consume littéralement un jour où se dégoupille la grenade que tu as toi-même fabriquée en ton for intérieur. L’obus te défonce les entrailles, t’arrache la tête, et tu te découvres les vertus d’une pleureuse inconsolable. Puis, si tu n’as pas tout perdu entre temps, ton job, tes amis et ta femme, commence la chirurgie réparatrice, processus lent et progressif où tu peux gagner chaque jour un centimètre carré de ton âme.

L’abysse psychologique dans laquelle je suis tombé, et dont je me suis aujourd’hui relevé, m’a profondément transformé.