Chapitre 2 - déconfiture ?

Chapitre 2 - Déconfiture ?

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J’emmerde le dé-confinement. Littéralement.

Il y a deux mois, un virus et le père de la nation m’ont privé de liberté.

Aujourd’hui l’un des deux me somme de retrouver la servilité, sans avoir réalisé que dans ce cocon forcé, dans cette prison que je sais dorée, j’ai recouvré mon libre arbitre et ma liberté.

Ne plus me lever à 6h, ne plus passer 2 heures dans les transports, ne plus claquer mon blé comme un excité, ne plus entendre le bruit assourdissant des scooters à longueur de journée.

Voir mes enfants à déjeuner, regarder et écouter la nature et les oiseaux chanter, me faire à nouveau titiller par des bourdons endiablés, ne pas avoir à être collé serré avec des inconnus – sauf dans mon supermarché, ne pas manger à la sauvette sur mon bureau, prendre le temps de demander aux autres s‘ils sont en bonne santé, m’habiller le matin sans courir, et enfin, prendre le temps d’écouter de la musique comme avant, y compris des CDs, ne plus vivre sous la coupe frénétique des nouveautés.

Le temps est venu de connaître un peu l’intimité de mes enfants, de me souvenir des prénoms de leurs amis, de les sentir heureux dans leur école on-line se faire des pieds de né par fenêtres digitales interposées, de les entendre danser, rire et chanter jusque tard dans la nuit dans leur House Party, de danser avec mes filles en faisant le ménage, de redécouvrir les talents de dessinatrice de mon ainée, mesurer l’application studieuse et l’addiction au portable de ma dernière, d’accepter le noctambulisme heureux de ma seconde, d’appeler ma mère 3 fois par semaine pour m’enquérir de sa santé, de penser à mon père décédé, de faire ma prière avant de dormir, et d’applaudir au moment du journal télévisé.

Tout cela va-t-il disparaître le 11 mai ?

Serait-ce le début de ma déconfiture ?

J’emmerde le dé-confinement.

J’ai recouvré une part de liberté, j’ai renoué avec mon intimité, je me suis coupé de la malbouffe, et du lien social qui me sommait de sortir diner, j’ai pris le temps de parler aux êtres aimés, j’ai reparlé à ma famille proche avec régularité, j’ai parlé à des gens que je ne connais pas pour les aider, créé la nuit, travaillé le jour, mieux dormi aussi, et enfin, et surtout, créé des rituels qui tracent une perspective pour la part de vertu que j’ai retrouvée.

Il y a deux mois, un virus et le père de la nation m’ont assigné à résidence, mais ils ne savaient pas qu’ils me rendaient une forme de liberté.

Pour maintenant la sacrifier sur l’altar de l’économie et de la croissance à tout prix ?

Une nouvelle société a été fondée, dont je suis acteur et décideur, membre de l’exécutif en mon for intérieur. Agent économique, je participe à la croissance de mon entreprise, le statut quo n’est pas de mise. Je suis OK pour participer. Mais aussi pour m’écouter. Et décider en mon âme et conscience.

Alors mon ami, mon être chéri, comment ne pas retomber dans la frénésie de la vie d’avant ?

L’injonction qui m’est faite est de replonger dans l’automatisme d’une vie de dépenses en énergie. Je dois travailler pour gagner ma vie. J’aime contribuer, créer, emmener. Puis-je aussi conserver une part de cette liberté retrouvée ?

J’ai attrapé le virus de m’aimer, de donner à mon intérieur la place que je joue d’habitude à l’extérieur, alors pourquoi abandonnerai-je subitement cet amour à domicile ?

J’emmerde le dé-confinement obligé.

C’est la déconfiture annoncée.

J’ai décidé de rester encore un peu caché pour réfléchir à la suite à donner.

J’ai retrouvé mon libre arbitre, la conscience de la mort et de l’importance de mes proches, me suis passé de consommer sauf pour manger, repris le balais et le fer à repasser, et je dois maintenant tout oublier ?

Ca sent la déconfiture, alors je choisis de rester encore un moment confiné, inquiet du manque de civilité, du trop de bruit et de fumée, désireux de rester au contact de l’humain qui m’a saisi juste à temps, pour me réveiller.

Je prends le temps de penser à quel rôle jouer dans la saison 2 de ce feuilleton réalité.