Épisode 101 : Mission
🎧 Musique : Duomo – III – On a Mission
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— Je sais que nous sommes encore dans le deuil prescrit, que vos enfants pleurent toujours leur mère, qu'elle était chère à leur cœur, et je sais aussi que... que malgré ce que nous savons tous les deux, feue la comtesse continue de vous manquer, même si vous n'aimez pas le reconnaître. Mais le temps passe, comte Siegfried, et il n'est pas sain de se complaire dans la mort, les regrets et la tristesse. La vie doit un jour reprendre le dessus. Vos aînés ont fini leur temps d'éducation, ils attendent de vous succéder, de prendre une charge ou de se marier. Mais vos cadets sont encore jeunes. Ils ont besoin d'affection et de guidance. Certes, une belle-mère ne remplace pas une mère et ne pourra jamais le faire, mais mieux vaut une belle-mère qu'une gouvernante, ou pire : personne. Vous-même aussi devez revenir à la vie. Le château comme la ville et le comté – ou devrais-je dire : les comtés... – ont besoin d'une comtesse. Et puis qui sait : une jeune épouse pourrait vous donner des enfants et agrandir votre famille, pour la plus grande joie de tous... Vous devriez chercher dès maintenant à vous remarier, comte Siegfried. Pour quelqu'un de votre rang en particulier, c'est un devoir. Vous ne pouvez pas rester seul à vous morfondre. Même si les sentiments n'y sont pas, il faut parfois savoir passer outre. Le mariage n'est pas qu'une affaire de sentiments – qu'ils soient grands ou petits. Il y a des fonctions dans votre famille, au château et dans vos domaines qui ne peuvent être exercées que par une comtesse en bonne et due forme – qui ne peut donc être que votre épouse. Par ailleurs, je sais que vos longues années de restriction, même du vivant de feue la comtesse, ont développé en vous la maîtrise de soi... mais il y a une limite à ce qu'un homme peut faire et supporter, et je serais particulièrement peiné de voir votre moralité jusqu'ici exemplaire s'écrouler auprès de l'une de vos domestiques pour la seule raison que la pression de la nature, à la longue, se ferait trop forte. Auprès de vos enfants, tout particulièrement, cela ne ferait pas bonne impression. Tout se sait vite dans un château, et ce qui se sait dans un château se sait très vite aussi à l'extérieur. Tout cela n'a rien de sain. Regardez autour de vous, comte Siegfried, intéressez-vous au monde, et cherchez dès à présent celle qui pourrait devenir votre seconde épouse. Plus d'une dame ou damoiselle des seigneuries environnantes se montrerait très compétente dans ses fonctions et ne demanderait pas mieux que de faire votre bonheur. Et très souvent, bien plus que vous avez l'air de le croire, les sentiments viennent par après, à force d'obligations bien remplies, de caractère agréable et de constantes attentions. Il n'est pas sain de votre part de vous complaire dans la douleur. Ce n'est sain ni pour vous ni pour personne.
Siegfried mord sur sa langue pour ne pas se laisser entraîner une fois encore dans un débat stérile avec le Père Adalbéric. Il a autre chose à quoi passer son temps et dépenser son énergie. Ce prêtre est têtu si qui que ce soit l'est au monde, et le moins qu'on puisse dire est qu'il a de la suite dans les idées. Alors, certes, organiser des rencontres ne relève pas de ses fonctions. Mais il n'en déploie pas moins des trésors d'ingéniosité pour se servir de ses relations de façon à en provoquer tout de même quelques-unes de façon apparemment fortuite. Siegfried a beau être un homme, et qui plus est pas très futé au départ, il n'est pas né de la dernière pluie. L'expérience de la vie, l'exercice du pouvoir... et aussi le combat qu'il mène depuis vingt-cinq ans à l'insu de tous... tout cela a fini à la longue par compenser ce qui lui a manqué en son temps en intelligence et en clairvoyance. À force de devoir trouver des solutions à des problèmes, on devient ingénieux. Et plus on gagne soi-même en ingéniosité, plus on voit clair dans celle des autres là où l'on ne croyait remarquer auparavant que des circonstances fortuites qu'on avait jusqu'alors toujours tenues pour acquises. Pour tout dire, quand il est d'humeur moins morose et qu'elles ne l'énervent pas, les ruses de son vieux prieur l'amusent.
Mais il les trouve inutiles.
D'abord, il sait qu'il est un gibier suffisamment guetté. S'il le voulait, il aurait juste à choisir la chasseresse par laquelle il se laisserait attraper.
Mais, et c'est là que vient le "ensuite", cela ne l'intéresse tout simplement pas.
Il a du mal à se remettre aussi bien de la perte de Mélusine que de... ce qu'il a découvert à son sujet. Une découverte qui l'a déçu du mariage et rendu généralement méfiant, voire défiant – à l'égard des femmes notamment.
Et puis, il trouve sa vie déjà bien assez compliquée comme elle est sans encore y rajouter les problèmes dont il pressent l'arrivée en cas de remariage, entre l'hostilité de ses enfants à une éventuelle belle-mère et la jalousie d'une seconde épouse qui intriguerait pour mettre en avant les siens propres.
Et puis – une seconde épouse pourrait sans doute le divertir, mais il n'a plus envie de procréer. La descendance qu'il a déjà lui suffit. Ce qui risquerait de frustrer profondément une nouvelle épouse, si elle est encore assez jeune pour pouvoir devenir mère. On répète tellement aux jeunes filles que la valeur d'une femme réside dans la maternité qu'elle n'accepterait que difficilement de n'être qu'un simple divertissement intime. Des conflits en perspective.
Enfin, et certainement pas le moins important – il a un combat à mener, qui n'est pas encore gagné, et sur lequel il doit se concentrer en entier. Un combat dont même le Père Adalbéric ignore l'existence, mais qui est crucial pour lui.
À quoi bon se remarier, et le cas échéant refaire des enfants, alors qu'il ne lui resterait peut-être (s'il échoue) que cinq ans à consacrer à son nouveau foyer, plus à tout le reste ? et que cela le distrairait d'autant de l'essentiel ?...
Évidemment, cela, le Père Adalbéric ne le sait pas – personne ne le sait.
Mais Siegfried, lui, le sait.
Et il ne peut pas faire comme s'il ne le savait pas.
Il doit se concentrer sur l'essentiel.
Peut-être, finalement, est-ce providentiel que Mélusine ait disparu de son existence – peu importe de quelle façon. C'est un détachement des choses de ce monde, ce sont des ressources en plus à consacrer à son combat vital contre le diable. Et des ressources, il n'en a pas de trop.
Quand son prieur le laisse tranquille avec ses exhortations au remariage, Siegfried en consacre l'essentiel à réfléchir à ce qu'il pourrait encore faire pour se gagner les faveurs et l'alliance de Dieu.
Il ne voit plus guère de choses qu'il pourrait faire et qu'il n'a pas encore faites.
À titre personnel : il mène un veuvage chaste, il ne pratique aucun excès, vit sobrement, pratique la foi, l'espérance et la charité et évite les sept péchés capitaux (les autres aussi d'ailleurs) du moins autant que faire se peut – avec la colère, il a toujours un peu de mal – il prie assidûment, est tout aussi assidu aux offices religieux et au sacrement de pénitence, soutient généreusement les œuvres de l'Église, et le train de vie sobre qu'il a toujours mené avec sa famille et sa maisonnée lui permet de donner libéralement aux pauvres.
En tant que leader responsable d'autrui, c'est-à-dire seigneur et père de famille : ses enfants reçoivent une éducation religieuse et morale et suivent le droit chemin, ses domestiques se tiennent convenablement et mènent des vies vertueuses, sa ville et ses comtés sont prospères mais sans compter pour leur développement sur des moyens malhonnêtes, et il les a tous consacrés à Dieu.
Que demander de plus ?
Et pourtant ça ne lui suffit pas... parce qu'il a beau répéter encore et encore toute cette énumération dans sa tête comme une litanie, et même offrir toute cette litanie à Dieu dans ses prières pour la rémission de ses péchés, et surtout de son principal péché, cela ne lui apporte toujours pas la paix. Il reste toujours avec cette impression angoissante de ne pas en faire assez. Cette impression angoissante que quoi qu'il fasse, quoi qu'il puisse faire, et quoi qu'il puisse inventer, cela ne pourra jamais être assez.
Quel que soit le bilan de sa vie, et quel qu'il pourra jamais être, avoir vendu son âme au diable restera toujours sur lui une tache – une tache indélébile. Une tache que rien ne pourra jamais effacer – ni sa foi, ni ses œuvres.
Et pourtant, certes, il n'a conclu ce marché qu'à reculons, et avec beaucoup de réticences...
Il a même tenté de revenir dessus. Avec l'échec qui le brûle encore.
Mais s'il y a tout de même consenti, et s'il a finalement renoncé à l'annuler, c'était parce qu'il ne voyait pas d'autre solution pour se sortir de la situation qui l'y avait amené.
Et peu importe si aujourd'hui, il réalise l'étendue de son erreur. Peu importe si aujourd'hui, il sait par quoi ses décisions ont été aussi mal inspirées.
Il est aujourd'hui lié par elles. Et il ne peut s'en défaire.
Son seul espoir de s'en sortir, c'est de leur opposer le poids de ses bonnes actions. Le poids de sa foi. Le poids de ses œuvres.
Non pas pour effacer son marché. Rien ne peut l'effacer, et rien ne l'effacera. Jamais.
Mais pour le contrebalancer.
Pour que leur poids compense celui de ce funeste marché, le surcompense même, jusqu'à le rendre léger. Jusqu'à le faire s'élever dans les cieux sur son plateau de la balance, tel une plume.
Jusqu'à ce qu'il finisse par s'envoler dans les airs, dans l'éther, et par se perdre au loin.
Pendant que sa foi et ses œuvres, elles, bien lourdes de tout leur poids, pèseront sur leur plateau et emporteront la conviction là-haut au paradis.
Jusqu'à ce que l'Arbitre chargé d'en juger finisse par se dire qu'au fond, il n'était pas un homme mauvais.
Mais quel degré de foi, et quelles bonnes œuvres, pèseront jamais assez lourd pour pouvoir compenser son marché avec le diable ?
Quel poids devront-elles cumuler pour pouvoir faire oublier qu'il a choisi de trahir Dieu ? pour son propre intérêt ?
... et que s'il avait encore le choix aujourd'hui, il Le trahirait probablement encore ?... toujours pour la même raison ? pour la même raison qui l'a empêché de revenir dessus il y a dix ans ?
Parce qu'il ne peut pas se permettre de renoncer à ce qu'il a obtenu de ce marché ?...
... car c'est peut-être ça le pire.
Se rendre lui-même parfait après cela n'y suffira pas.
Rendre à Dieu sa propre âme est peut-être impossible.
Ce qu'il peut faire, par contre – et ça, en tant que seigneur, il peut le faire – c'est lui en apporter d'autres.
Mais lesquelles ?
Ce jour-là, comme tant d'autres, Siegfried se promène sur le chemin de ronde.
Perdu dans ses pensées, il s'arrête entre deux créneaux et prend appui contre le mur. Son regard traîne sur la ville de Lucilinburhuc. Sa ville. Un bourg castral de quelques milliers d'âmes en vingt-cinq ans.
Une réalisation qui n'a rien à voir avec le diable – en tout cas pas directement. Les habitants qui sont venus y chercher la protection du château et qui y ont trouvé la prospérité ignorent totalement à quels combats intérieurs ils les doivent. Ils ont juste vu le rocher, le château perché en haut pour les avertir du danger et les en protéger, l'Alzette en bas pour y naviguer, une forêt certes à essarter mais dont la présence témoignait de la fertilité du sol – et ils s'y sont installés.
Certes, sans le château, il n'y aurait pas eu grand monde. Il n'y aurait même eu personne, à part peut-être quelques brigands recherchant l'abri de la forêt, et l'un ou l'autre chasseur de passage – comme lui-même autrefois. À l'époque où... où il s'y est égaré, l'endroit était sauvage. La présence du château y a encouragé l'établissement d'un début de civilisation. C'est vrai.
Mais même la présence d'un château n'est pas une garantie de développement, de revenus et de prospérité au-delà de quelques métairies. Il le sait, avec Koerich. Un château à lui tout seul ne fait pas tout.
Siegfried peut bien l'aimer, sa ville de Lucilinburhuc. Il lui doit beaucoup. Il lui doit sa prospérité actuelle.
Et ça, il ne le doit pas au diable.
Il le doit aux habitants qui s'y sont installés.
Et ces habitants, pour ce qu'il en sait, ne sont fermés ni au bien, ni à Dieu. Ni non plus à l'Église. Personne ne s'est opposé à la construction d'une église ou d'un prieuré.
Alors, certes, sa ville n'est pas encore bien grande. Elle n'a pas l'ancienneté de Trèves, ni sa taille. Mais elle est dynamique, elle se développe, elle se peuple. Et voilà les âmes qu'il peut offrir à Dieu en les amenant au paradis, faute de les accompagner lui-même – au moins dans un premier temps. Car qui sait si, impressionné par un tel contingent de fidèles irréprochables amenés de la sorte au pied de Son trône, Dieu, qui a toujours le dernier mot, ne Se laissera pas amadouer jusqu'à intercéder en sa faveur et lui éviter l'enfer ? Dieu peut-Il abandonner à la damnation éternelle celui qui lui amènerait tant de croyants à la conduite irréprochable ?
De vague et rêveur, le regard de Siegfried devient perçant en se fixant au loin sur sa ville. La voilà, la mission qu'il se donne pour les cinq années qu'il lui reste avant l'échéance de son funeste contrat. Voilà ce qu'il va faire des cinq années qu'il lui reste à se battre avec le diable. Pas se remarier, non. Pas faire d'autres enfants. Mais sauver d'autres âmes, faute de pouvoir sauver la sienne.
Un moment, la conclusion de la parabole du mauvais riche affleure à sa mémoire. Lorsque le mauvais riche, une fois damné, demande à Dieu de le laisser revenir sur terre pour prévenir ses compagnons du sort terrible qui les attend, Dieu lui répond : "Ils ont Moïse et les prophètes : qu'ils les écoutent. S'ils n'écoutent déjà pas Moïse et les prophètes, alors qu'ils y croient, comment t'écouteraient-ils, toi, un revenant d'entre les morts auquel ils ne croient même pas ?"
Mais Siegfried écarte très vite cette pensée. Certes, il n'est ni Moïse, ni Jésus, ni prophète. Il n'est même pas prêtre. Ni moine. Il n'est pas non plus spécialement mandaté par l'Église, à quelque titre que ce soit. Et il est encore moins un saint. Pas après ce qu'il a fait. Mais il est encore bien vivant. Il est chrétien, et il fait tout son possible pour mener sa vie en bon chrétien – y compris la générosité, lui qui en a les moyens. Il ne mène pas sa vie dans l'égoïsme et l'indifférence comme le mauvais riche de la parabole. Il vit dans la sobriété, pas dans l'opulence. Il est donc qualifié pour donner des leçons, à n'importe qui. Et il est le seigneur de cette ville. Veiller à sa moralité fait partie de sa responsabilité. Il l'assumera. Quoi qu'il en coûte. Ce sera ça, sa mission. Pour les cinq ans qui vont suivre.
Épisode 102 : Voies et moyens
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