Épisode 98 : Protestations
🎧 Musique : ANGER – by Angelos Mavromatis
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Siegfried se rend dans ce qui était naguère encore leur chambre conjugale, à Mélusine et à lui – même si ce fut par intermittence au cours de leurs vingt-cinq ans de mariage. Dans ce qui est redevenu, cette fois définitivement, sa chambre à lui.
Le temps des cris n'est plus, pas même étouffés. Ses entrailles déchirées ne ressentent même plus la douleur. Il est vidé, anesthésié, mort vivant. Il ne lui reste plus qu'un immense poids qui lui étouffe la poitrine, un nœud coulant qui l'enserre, et la sensation d'un immense vide autour de lui. Il ne demande qu'à respirer. Ne plus penser. Oublier. S'endormir peut-être, pour ne plus jamais se réveiller. Ni dans cette vie... ni dans celle d'après.
Il n'a qu'une seule envie, c'est de rester seul. À tel point que lorsque des domestiques se présentent pour empaqueter les affaires de la comtesse Mélusine, il commence par les renvoyer sèchement. C'est Jang, son valet de chambre, qui trouve le courage de lui rappeler que c'est lui-même, Siegfried, qui a donné l'ordre de mettre les effets de la comtesse Mélusine dans des malles, de le faire le plus tôt possible, et qu'ils sont justement tous venus pour ça.
Alors il se reprend, réfléchit, demande à rester seul encore quelques moments, et ordonne que l'on procède à l'empaquetage dès qu'il sera sorti.
Tout le monde s'éloigne, et Siegfried touche chacun des meubles, en ouvre chaque tiroir. Il est désormais vidé, trop hébété pour pleurer. Mais dans l'une des tables de chevet, il retrouve ce petit peigne qu'il a ramassé dans la grotte lors des fouilles et qu'il a subrepticement nettoyé avec un mouchoir. Ce fameux peigne avec lequel elle se démêlait les cheveux et qu'elle a lancé dans sa direction au moment où le sol... s'est ouvert. Il enveloppe précieusement ce peigne dans ce fameux mouchoir, épousseté depuis lors, et le fourre dans sa poche. Il s'en veut de ne pas avoir le courage de s'en séparer... mais il sait qu'à partir du moment où tout sera empaqueté dans des malles, ce sera tout ce qu'il lui restera d'elle. Il respire profondément en réalisant à quel point il a encore besoin de garder un souvenir d'elle. Au moins celui-là est discret. Il se dissimule aisément dans un repli de vêtement.
Il sort, s'éloigne un peu. Les domestiques rentrent et exécutent leur mission. Mais c'est Leni qui revient le trouver avec un baluchon qui lui semble bizarre. En voulant savoir de quoi il s'agissait, elle a trouvé une robe déchirée dans les tons de vert. Elle veut savoir ce qu'elle doit en faire.
Un courant parcourt Siegfried de haut en bas, ce qui n'échappe pas à Leni. Si elle était face à lui, elle verrait ses yeux s'élargir. La robe. Cette fameuse robe de leur nuit de réconciliation... Il se sent comme un gamin pris en faute. Il s'en veut, leur en veut à tous les deux. Jamais ils n'auraient dû laisser cette robe-là traîner là, ni lui ni elle. Ils auraient dû en parler à l'époque, décider quoi en faire. Mais franchement, qui parle jamais de ce genre de choses... Surtout après coup.
Leni demande s'il faut la réparer ou la jeter.
Il pourrait dire qu'on l'empaquète comme le reste, ce serait le plus simple... Il n'en trouve pas le courage.
Finalement, il demande qu'on la laisse là dans l'armoire. Il dit qu'il avisera après.
Pauvre excuse débile et bon marché. Il sait qu'il n'y aura pas d'après. Il sait qu'il n'avisera pas, ni maintenant ni plus tard. Ou alors seulement beaucoup, beaucoup, beaucoup plus tard.
Il se rend compte qu'il a encore besoin de garder quelques reliques d'elle.
Il se persuade que le jour où sa douleur sera passée, il ira lui-même jeter ce baluchon dans la pièce aux malles, un jour où il n'y aura pas de circulation dans le château. Un jour où il pourra s'y prendre discrètement. Sans en parler à quiconque.
Leni profite de sa position derrière Monsieur le Comte pour lever les sourcils, agrandir les yeux et pincer les lèvres, ce qu'elle n'oserait jamais s'il lui faisait face. Mais elle se doute que de son côté, lui n'osera pas lui faire face non plus. Sa réaction bizarre lui prouve à quel point il est gêné. Des choses à se reprocher, peut-être ? Ou bien la honte de pratiques inavouables ?... Quoi qu'il en soit, en dehors de cette grimace exécutée derrière son dos, elle se contente de répondre "Bien, Monsieur le Comte" et repart avec le baluchon. Mais elle aura désormais une anecdote de plus à raconter aux domestiques, derrière le dos des maîtres, sur les bizarreries auxquelles Monsieur le Comte et Madame la Comtesse devaient se livrer ensemble une fois qu'ils étaient seuls. Cela fait toujours un sujet de conversation distrayant pendant les interminables soirées d'hiver.
Siegfried, de son côté, ne perd pas de temps pour s'éloigner. Il se dirige vers l'une des grandes salles – la plus neutre d'entre elles, celle qui ne compte aucun portrait de famille. Une salle où les domestiques n'auront pas à venir avant un certain temps – une salle où il est assuré de pouvoir rester seul.
Ou du moins le croyait-il.
Car au fond, comme son nom le laisse supposer, la Petite Forteresse n'est pas bien grande, et comme Heinrich le cherche partout, il finit assez vite par le retrouver.
— Père, j'ai à vous parler.
Siegfried lui tourne le dos.
— Laisse-moi seul, Heinrich.
— Père, je vous conjure de m'accorder cette entrevue.
— J'ai besoin d'être seul.
— Père, je vous en conjure au nom de tous vos enfants. C'est en leur nom à tous que je suis ici.
Siegfried tourne la taille et regarde Heinrich par-dessus son épaule.
— Ne vois-tu donc pas, mon fils, que ce n'est pas le moment ? J'ai besoin d'être seul. Je l'ai dit.
— Père, malgré tout le respect que je vous dois et toute la compassion que nous avons tous pour votre douleur, et nous savons tous à quel point elle doit être immense, je vous en conjure, il y a urgence. Surtout eu égard aux décisions si radicales que vous venez de prendre concernant le souvenir de notre mère.
Siegfried jette un regard chargé d'éclairs à Heinrich, garde le silence un moment, puis se tourne vers lui.
— Et qu'avez-vous donc tous à me dire de si important ?
— Père, nous comprenons tous à quel point votre douleur doit être immense et difficile à supporter. Mais vous devez vous rappeler que vous n'êtes pas le seul à souffrir. Vous vous abîmez dans votre douleur, mais avez-vous seulement pensé à la nôtre ? Vous, vous avez perdu votre épouse, mais nous, nous avons perdu notre mère ! Et je ne parle même pas de ce château ni de notre petit peuple, qui ont perdu leur comtesse et qui eux aussi l'aimaient beaucoup. Je ne vous parle que de nous, ses enfants. Il n'y a même pas un cercueil pour contenir ses restes, même pas une tombe ou une plaque à son nom devant laquelle déposer des fleurs, nous recueillir en son souvenir et dire des prières pour le salut de son âme. Si vous effacez toute trace de son existence dans ce château, il ne nous reste rien d'elle. Vous ne pouvez pas nous imposer cela. Vous ne pouvez pas exiger que tous gardent le silence à son sujet comme si elle n'avait jamais existé. Elle était notre mère ! Nous sommes là ! Nous sommes vos enfants ! Laissez-nous au moins quelque chose d'elle, quelque chose qui nous la rappelle.
Siegfried ferme fortement les yeux. Il sait à quel point Heinrich a raison, à quel point ses enfants ont tous raison. Lui-même ne garde-t-il pas dans un repli de son vêtement ce petit peigne en écaille ? Ce petit peigne en écaille qu'elle passait dans ses cheveux le jour où... Son visage se contracte. Ce petit peigne en écaille qui lui rappelle ce qu'elle était vraiment – ce qu'il n'aurait jamais dû savoir...
— Père, vous voyez bien que vous le ressentez vous-même aussi ! Vous voyez bien que vous nous comprenez !
Il détourne la tête. Certaines révélations sont juste impossibles à faire. Impossibles à faire en dehors du coup de l'émotion... du secret de la confession... et de la neutralité de l'interlocuteur. Il en a parlé au Père Adalbéric parce que quelqu'un devait absolument savoir. Parce qu'il avait besoin d'être compris par quelqu'un. Par quelqu'un qui pouvait le croire et ne pas le juger. Mais ses enfants ?... Comment leur dire que leur mère était une... une... sirène... et qu'il ne le savait pas ? que pendant toutes ces années, il ne l'a jamais su ?... et qu'en le découvrant, il lui a... signé... son arrêt de mort... sans le savoir non plus ?... Comment pourraient-ils comprendre ?... Plus encore, comment pourraient-ils accepter ?... Comment pourraient-ils le croire ?... Comment pourraient-ils ne pas le juger ?... Comment leur dévoiler de la sorte l'étendue de son ignorance et de son impuissance ?... Comment leur avouer qu'en fait, il s'est fait avoir sur toute la ligne – d'abord par elle, et ensuite... par... Non. Impossible. Il est leur père. Il est le comte de Lucilinburhuc, le comte de Koerich. Il doit garder son pouvoir et son autorité. Il ne peut pas se montrer faible, ni impuissant, ni ignorant, ni bête. Il doit garder leur respect. À tout prix. Il retourne la tête vers Heinrich.
— Ce qu'il me reste d'elle, c'est son souvenir. Ne gardez-vous pas tous, vous aussi, le souvenir d'elle ?
— Bien sûr, Père.
— Vous avez aussi la possibilité de garder sur vous un objet qui lui a appartenu en souvenir d'elle. Prenez-en chacun un. En dehors des bijoux et des vêtements que les filles prendront. C'est plus que ce que j'en garde moi-même.
Les yeux de Heinrich s'agrandissent d'horreur.
— Comment pouvez-vous, Père ?
Siegfried ment et il le sait. Mais il se dit que c'est un passage obligé pour que les autres, pour que tout le monde garde le courage de continuer. Pour se faire obéir. Pour ne pas se discréditer. Pour que la vie continue. Il ne sait pas encore comment.
— Parce qu'il le faut. Parce que c'est nécessaire. Parce que c'est ça, être un homme. Ou même une femme. Parce que c'est ça, être adulte et avoir des responsabilités. Parfois il faut savoir faire des choses pénibles, qu'on n'a pas du tout envie de faire... parce que c'est ça qu'il faut faire.
Le visage de Siegfried se fige en un masque hiératique.
— Va, Heinrich, retourne auprès de tes frères et sœurs et dis-leur ce que je viens de te dire.
Siegfried donne à Heinrich un dernier regard peut-être un peu plus humain.
— Dis-leur de garder le souvenir de leur mère vivant en leur cœur. Dis-leur de prier beaucoup pour elle.
Puis il se referme.
— Va, maintenant. Laisse-moi seul.
Heinrich s'en va à reculons, toute l'incompréhension du monde dans le regard qu'il fixe toujours sur son père. Puis il se retourne, franchit la porte et s'en va.
Siegfried ferme les yeux. Debout. Immobile.
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