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Fondu enchainé
Fiction
Romance
calendar Published Aug 27, 2026
calendar Updated Aug 27, 2026
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Text / Human creation

Fondu enchainé


L'adresse internet marche bien, Stan veut savoir ce que j'ai pensé de son pays, ce que j'ai aimé. Nous continuons à échanger par mail.

Pourtant, petit à petit, je commence à perdre le sens de ma vie.

Mon appartement n'avance pas, l'attente du procès s'éternise. Je me sens épuisée, mon retour du Pérou me pose mille questions, j'ai du mal à comprendre, je perds le sommeil, ma passion me consume, je m'éteins sans savoir comment attendre ou comment agir.

Ma vie semble à l’arrêt, dans une impasse.

Stan ne met pas du tout fin à notre relation, il me parle brièvement de Laura et dans le même temps, repart sur les routes pour son travail de guide.

J'ai besoin qu’il soit clair, il ne l'est pas. Comment comprendre ses paradoxes et ses contradictions ? Ce qui est flou pour moi semble encore plus brumeux pour lui.

Je voudrais l'embrasser, éliminer ses doutes, nos différences culturelles qu'il exprime régulièrement dans nos échanges.

Paradoxalement à ma perte d'énergie, je me sens prête à me transformer en guerrière, à tout assumer financièrement, à lui dire de me rejoindre. L'amour que je lui porte peut être d’une énergie féroce. Les obstacles ne me font pas peur, je me sens invincible. S'il veut s'engager, je suis prête, j'ai des solutions à tous les problèmes.

Hésite-t-il entre Laura et moi ? Son choix est-il déterminé ? Les questions se bousculent dans ma tête, j'ai envie de lui dire "Décide-toi ou arrête de m'écrire", comme on pose un ultimatum. Ce n'est pas dans son caractère, je sens qu'il veut garder le contact, mais je ne comprends pas ce qu'il attend de notre relation. Une histoire d'argent ? Je me pose aussi la question.

J'aimerais le convaincre que notre relation est possible, ce n’est pas clair pour lui, j’attends encore.

Je le sens divisé, comme dans un duel de cœur, entre son envie de partir et celle de rester et de se battre au quotidien près des siens.


Son prochain voyage l'emmène encore loin, au Brésil, aux chutes d'Iguazú. Il m'en parle dans tous ses mails. Je n'arrive pas à déterminer s'il veut que je le rejoigne ou s'il m'en parle simplement pour entretenir nos échanges.

Je suis divisée, partagée ; ses discours expriment le fait de s'en remettre au destin, de ne pas forcer les choses, prendre la vie comme elle vient.

Je suis prête à partir à l'autre bout du monde et dans le même temps, son manque de certitude et de clarté me fait douter, je ne veux pas être juste de passage dans sa vie.

Il exprime des rêves, mais veut-il les réaliser ? Peut-être qu’il n'a pas besoin de les concrétiser, qu’ils alimentent juste son imaginaire d'artiste ? Je suis perdue. La forêt amazonienne est une jungle sombre et épaisse, mon coupe-coupe ne me permet pas de trouver le chemin à suivre. Je ne sais pas quelle direction prendre, forcer le destin ou laisser couler.

Je ne suis pas naïve, je comprends ses inquiétudes, nos différences culturelles qui surgiront forcément à un moment ou à un autre, pourtant j’identifie plus d’enrichissement que de problèmes.

Ses hésitations encouragent mes réflexions, j'ai suffisamment lu pour me rappeler ces héros qui accèdent à un autre milieu et n'y survivent pas, est-il capable de s'adapter ? Je ne veux pas d'un destin tragique pour lui.

Son pays le rend fier, il ne veut pas le quitter comme on le renie. Sa famille et ses amis sont là-bas. Cette vie plus individuelle et plus solitaire qu'est la vie en Europe ne l'intéresse peut-être pas ? Pourtant, je le sens solitaire au cours de ses voyages, à réfléchir encore en supportant les touristes qui l'épuisent.

Mon cœur souffre, il faut que cela s'arrête. Comment faire une pause ?

J'ai besoin que les choses bougent.


Finalement, le brouillard de nos échanges et le manque de visibilité m'empêchent de prendre un billet pour le Brésil.

Stan part pour son circuit, il me raconte ses visites. Je prends de la distance avec sa solitude et ses réflexions. Je ne peux plus m'inquiéter pour lui.

Je ne sais pas comment bousculer ma vie. Quel choix faire ?

Je suis perdue, une séance de voyante ne peut pas me nuire. Michèle ne me tire plus les cartes depuis longtemps : âgée, elle termine sa vie dans une chambre d'hôtel, après mille combats pour sauver l'immeuble vétuste où elle a passé sa vie.

L'aide-soignante, la plus ancienne du service, en consulte une, qui ne s'est trompée sur rien depuis toutes les années de consultation, divorce, changement de travail, tout s'est passé comme elle l'avait prédit dans les cartes.

Son adresse est proche de mon lieu de travail, je prends rendez-vous.


La séance se passe au milieu de l'après-midi, elle habite un immeuble bourgeois avec de grandes portes en bois et des serrures métalliques brillantes. La montée d'escalier est large et bien entretenue.

Elle m'accueille dans sa salle à manger, discute un peu, me tire les cartes avec un jeu que je ne connais pas, de grandes cartes blanches illustrées.

Elle étale, elle brasse, elle me fait choisir des cartes. Ma vie semble bien compliquée, la grande roue la laisse perplexe, elle s’interrompt, se déplace.

Beaucoup d’évènements, trop d'évènements ?

Je finis par la quitter avec un souvenir de mystère et de parcours étrange.

Quelle vie mystérieuse et surprenante m’attend ? J'ai autant de questions en entrant qu'en sortant.

Elle n'a pas su me dire de choses précises, ma vie est mouvementée, c'est certain.


En avril, je suis épuisée par le rythme de mon travail, j'ai besoin de prendre du recul.

Un voyage au rythme de ma grand-mère me ferait le plus grand bien. Gil est partante.

Notre destination sera l'île de Tenerife, un hôtel club où nous vivrons à notre rythme entre le restaurant, les animations et la piscine pour moi. Je souffle, je respire, je ris avec ma grand-mère. Une jolie pause.


À mon retour, ma formation se poursuit ; malgré les réunions avec mes homologues cadres, je ressens de l'isolement, ils n'ont pas les mêmes problématiques, la maternité reste un service d’urgence spécifique, les autres services de médecine et de chirurgie programmée ne connaissent pas les mêmes enjeux.

Ma responsable veut que je me positionne par rapport à la sage-femme responsable de la salle d'accouchement, mais j'ai déjà assez de préoccupations avec l'équipe de jour et de nuit du service.

Il n'est pas dans mon caractère de déclencher une guerre pour un poste que je ne suis pas sûre de vouloir. Je veux plutôt sortir de ma solitude, travailler en binôme. La sage-femme de salle d’accouchement ne le souhaite pas, elle semble protéger son territoire et elle ne veut pas le partager. Pourtant j’aimerais travailler avec une adjointe, je pense à une professionnelle qui travaille de nuit, cela nous permettrait d'avoir une vision globale du service.

Je fais ma demande à ma supérieure, elle refuse mais augmente mon salaire.


Pour finir de valider ma formation, je dois développer un projet professionnel.

La responsable ne me laisse pas le choix, elle veut que je travaille sur le déménagement et l’organisation du service pour sa rénovation. Je ne suis même pas informée du projet final, je n'ai pas de vision à long terme.

Travailler sur un déménagement ne colle pas avec mes préoccupations et mes envies du moment. Je le réalise avec sérieux, mais sans engouement.

Ma formation de cadre est validée, je suis ravie. Nous ouvrons une bouteille avec quelques collègues pour fêter ma réussite.


Ce matin-là, tout me coûte.

Enfiler ma blouse blanche comme un uniforme contraignant ne m'apporte plus de satisfaction, la fierté s'est envolée sans prévenir.

Les accouchements se sont enchaînés, le personnel est réparti auprès des patientes. Nous n’avons pas arrêté de la matinée. Un carton, prêt à être rangé dans la réserve, s’ennuie dans le couloir. Tout le monde est occupé.

La responsable de l'hôtellerie passe tranquillement, elle se permet une remarque cinglante sur la tenue du service. Je me sens fatiguée, je lui réponds sans ménagement et la renvoie dans son service.

Personne n’est disponible. Je finis par ouvrir le carton, je vide son contenu, des poches de perfusion et du matériel technique sont maintenant rangés dans les étagères. J’ai mal aux poignets, je n’arrive plus rien à porter, les deux côtés de mes membres sont douloureux, même écrire devient pénible. Je termine la journée dans un coûteux effort.

En rentrant chez moi, je téléphone, un médecin peut me recevoir ; suite à la consultation je prends rendez-vous chez un neurologue pour des tests sur mes canaux carpiens.

Pour le moment, il est trop tôt pour opérer.


Les douleurs persistent et finalement, je décide de demander l’avis de notre médecin de famille. Il m'apporte la solution : j'ai les bras coupés, je dois arrêter, c'est un signe de mon corps je ne peux plus avancer de cette manière, je suis bloquée.


Mon appartement est toujours en attente. Le procès n’a toujours pas eu lieu, le médecin continue de faire reporter les audiences pour raison médicale, en espérant atteindre la période de prescription. Le service tourne avec les plaintes incessantes du personnel. Stan continue de m’écrire. Je perds le sommeil, la passion me consume en silence, mon cœur est épuisé de l'aimer à distance.

Le temps est mortel, tout est à l'arrêt, rien ne bouge. Je m'étiole, si un nouvel évènement malheureux survient je ne résisterai pas, je vais m'effondrer.


Ma décision est prise, je dois changer d’air, tout bousculer.

Je vais démissionner. Aucun poste ne me permettra plus jamais de gagner aussi bien ma vie.

Partir à l'autre bout de la terre...

J'imagine un voyage lointain, sur une plus longue période : l'Australie. Sidonie est partante, elle peut poser des congés sans solde, nous pouvons partir trois mois.


Les doutes m'envahissent, je n'ai pas confiance en moi, serai-je capable de trouver un autre travail ? Mon profil peut-il intéresser un employeur ?

Je doute et je finis par répondre à des annonces pour vérifier.


Une réponse me revient positive, je dois passer des entretiens avec un cabinet de recrutement. Deux jours de tests psychologiques, de résolution de situations, de dessins pour se révéler. Nous sommes cinq candidates.

Que vais-je faire ?

Mes battements de cœur résonnent dans mes tempes, je respire doucement, je subis les vagues de la vie. J'ai trente-deux ans et je suis usée comme un vieux marin.



Je connais un marin


Je connais un marin

Que la mer a usé

Comme ces rochers bruns

Qui trainaillent leurs flancs

Aux abords du littoral battu.

Je connais un marin

Que les vents ont séché

Comme ces oursins blancs

Qui perlent le rivage

et n'ont plus de piquants.

Je connais un marin

Que le sel a rouillé

C'est une ancre qui sait

La mâchoire des cayes

Et le goût de la vase.

Je connais un marin

C'est une corde hirsute

Chantant la force

Et les poids des marées

Dans les sennes gonflées

Et les courants du sud.

Je connais un marin

Que la mer a rongé

C'est un aviron blanc

Qui rappelle la houle

Et l'odeur des casiers.

Je connais un marin

Que la mer a taillé

C'est un homme rugueux

À l'encontre des vents

Comme ces récifs bruns

Du littoral battu.


Raymond Joyeux

Poète Saintois

Music


Intellectual property & credits
© Cover Image Les battements de coeur
© Author's name / pen name Adélice Bise

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