5ème bobine : les années lycée
Mon entrée au lycée est encore synonyme de séparations, il faut faire son sac le dimanche soir pour la semaine à venir. L'internat, je n'aime pas ça. Travailler à trente dans une salle d’étude ne me convient pas, le bruit me dérange. La joie et les rires spontanés se sont estompés.
Le travail scolaire réduit ces moments. La nécessité de choisir une orientation, d'imaginer son avenir et une profession. Tout devient sérieux. La sélection des élèves par catégorie en fonction des spécialités : littéraire, économique, scientifique, apporte le plus souvent beaucoup de déception, le rêve d’un métier souhaité s'envole pour beaucoup. Partager ces déceptions, devoir trouver une autre orientation ou se contenter de celle que l’on nous propose, de nombreux élèves sont déprimés.
Les dortoirs de mon année de seconde sont encore dans ma mémoire. Un lit, une armoire, un bureau en bois doré, tous identiques et alignés pour les quarante à cinquante filles qui l’occupent. Un couvre-lit jaune d’or et une couverture à carreaux marron et bleu pour tout le monde. J’ai réussi à me mettre près d'une fenêtre, cela me donne un sentiment de liberté, je vois les montagnes.
La salle de bain a des douches individuelles et des lavabos communs. Les filles les moins pudiques traversent nues, à travers les allées, seules au monde.
Cette année-là, Ginie, qui ne dort pas très loin de moi, est enceinte. Je vois donc son ventre grossir mois après mois quand elle l'expose en fin de journée. Elle ne termine pas l'année et arrête ses études.
En seconde, nous avons des cours de sport classiques, de la gym notamment. Je suis plus habituée à faire du footing, du ski, de la natation, mais pas de gym. Alors lorsque la professeure nous demande de préparer un enchaînement à réaliser sur la poutre, je suis dépitée. Je n’ai aucune grâce, aucune souplesse pour rouler sur la poutre ou lever les jambes en chandelier, que vais-je donc pouvoir faire ?
Heureusement, je rencontre Rose, qui m’apporte son aide pour inventer une chorégraphie. Je réussis à faire une sorte d’entrée en sautillant pour monter sur la poutre et me maintenir dessus en équilibre, puis descendre doucement pour m’asseoir sur celle-ci, m’allonger sur le dos, lever une jambe et me relever pour faire une sortie avec élégance en levant les bras dans une sorte de révérence. Rose aura mon amitié pour toujours de m’avoir permis de sortir de cet exercice sans honte.
Les changements de bâtiments rythment nos journées. Du bâtiment où se trouve l'internat, nous rejoignons le bâtiment de la cantine, puis celui de trois étages où les cours ont lieu. À midi, nous repartons au self, puis de nouveau les cours, puis l'internat. Le mercredi permet de faire varier notre rythme de la semaine, nous avons notre après-midi libre.
Le plus souvent, nous montons au centre-ville, nous balader dans la rue principale et nous offrir une séance de cinéma. Nous avons deux choix, un film dans la petite salle ou un autre dans la grande salle. Je suis ainsi devenue cinéphile. J'ai vu toutes sortes de films de tous les genres. La plupart sont d'un intérêt moyen, mais de temps en temps, une pépite sort du lot. Ainsi, je vois Rain Man, Cinema Paradiso, Un thé au Sahara, Le Temps des Gitans, le cinéma m’enchante et il m’emporte dans des univers différents. Je suis subjuguée par Le Grand Bleu et sa musique envoûtante, Top Gun et son histoire romantique, je regarde Bagdad Café avec ravissement, le rythme tranquille de sa musique me rend sereine. La plupart du temps, quand la séance prend fin, nous regagnons le lycée après être passées à la pâtisserie.
La gourmandise est un "péché mignon", comme le nom d'une pâtisserie de la ville. Plusieurs pâtisseries rivalisent en proposant diverses spécialités gourmandes, mes gâteaux préférés sont ceux au chocolat, le japonais a le plus souvent ma préférence. Ses subtils niveaux de chocolat sur une génoise aux amandes m’enchantent le palais et me remontent le moral.
En classe de première puis de terminale, fini le dortoir, nous avons des chambres de quatre, nous pouvons choisir nos colocataires.
L'internat est un bâtiment excentré, les chambres avec salle de bain sont conviviales et fonctionnelles. Je peux accrocher des posters de chevaux, de couchers de soleil, des affiches de mode, des cartes postales avec des citations. J’ai un sac en jean où est inscrit "keep cool", je peux accrocher des pin's dessus. Je porte mon pin's préféré, sur ma veste en jean rouge, dessus on peut lire "Et la tendresse bordel".
C’est la mode, comme des dizaines de déclarations au monde qui nous entoure. Il en existe de toutes sortes, les plus courants sont les smileys et les têtes de mort. La seule chose noire que je porte est une paire de baskets en skaï, elles me font gagner quelques centimètres avec leurs semelles épaisses.
Nous avons des devoirs de groupes en physique et en mathématiques. Ma première impression sur l’intelligence de groupe se confirme, nos résultats sont très médiocres, a priori, à plusieurs on réussit à diminuer nos capacités individuelles.
Les états de déprimes de plusieurs de mes camarades s’expriment de manière variable : leurs situations de famille, la brouille avec l’un de leurs parents voire les deux, les situations de divorce, la dépréciation forte pour leur personne se terminent pour certains en hypochondrie et par la fréquentation régulière de l’infirmerie pour d’autres.
Les styles vestimentaires et les prédispositions pour certaines conduites à risques m’interrogent. Je poursuis mes lectures, je choisis des livres pour m’aider à comprendre le choix de ceux qui ne veulent plus vivre. Parfois, les épreuves de la vie sont trop lourdes, parfois c'est un vague à l'âme porté depuis toujours, qui ne donne pas de sens à l'existence. Je note une différence entre ceux qui souhaitent mettre fin volontairement et sciemment à leur vie et ceux qui font preuve de négligence pour leur santé ou expérimentent des conduites à risques. Des interrogations persistent. Certains de mes camarades ont des idées noires et un manque d’espoir en leur avenir, "No Future" se lit sur certains graffitis.
Pour la fête de la Toussaint, nous avons l’habitude, avec ma mère et ma grand-mère, de faire le tour des cimetières en souvenir des grands-parents, des grand-tantes de ma mère. Jeanine a des anecdotes sur chacun et se rappelle leur bonne humeur malgré la vie difficile. Certaines tombes, mal entretenues, laissent voir des affaissements de terre, des creux dans le sol. Cela me met mal à l'aise, le retour à la poussière ne fait aucun doute. La vie dans une première inspiration commence et la vie dans une dernière expiration s'éteint. J’enfouis cette certitude pour profiter des bons moments et je ne me laisse pas emporter par le pessimisme.
Heureusement, ma vie ne s’arrête pas au lycée, je profite de nombreux moments joyeux à l’extérieur. Mes activités préférées varient en fonction des saisons et elles sont une grande source de motivation.
En hiver, skier, se laisser glisser sur les pentes enneigées dans un décor magique de silence et de lumière. Le frottement des skis, discret dans les montées, l'air frais sur les joues, la tête au chaud sous son bonnet, les mains dans les gants. J'apprécie le soleil lumineux et le ciel d'un bleu profond et pur qui m’enchante. Quand il neige, il vaut mieux s'abriter dans les forêts pour parcourir les petits sentiers du printemps transformés en pistes de ski. Les flocons tombent lentement, accentuant le silence qui vous enveloppe. Le calme d'un paradis blanc où l'on pourrait s'endormir, pour toujours, protégé dans les creux de la nature.
Au printemps et en été, je sors le vélo et direction la piscine ou les cours de tennis. Les randonnées peuvent nous conduire soit sur un sommet environnant, soit vers une grotte cachée. Avec Sidonie, nous trouvons des activités.
À l’automne, la chasse arrive, alors je peux participer. Pas de battue, pas de concentration de chasseur, c’est un comité restreint de trois ou quatre hommes, qui se postent à des endroits stratégiques qu’ils définissent ensemble, puis mon père part et essaie de lancer les chiens sur des traces fraîches pour débusquer un gibier. Celui-ci a toutes ses chances, sauf si son parcours croise celui d'un chasseur posté qui peut tenter de le tirer. Parfois, le gibier rit encore. Sidonie et mon père, assis sur une souche, ont ainsi vu un lièvre leur passer à côté sans sourciller.
Quand la chasse a été bonne, mon père ramène le gibier dans sa besace, ou si la bête est plus grosse il faut retourner chercher la voiture et trouver l’endroit propice pour la charger. À la maison, deux crochets au garage permettent de suspendre le gibier et tel un chirurgien, mon père opère. Avec délicatesse, il découpe la peau, la décolle de la bête, j’imagine les hommes préhistoriques adoptant cette méthode pour se confectionner des vêtements. Ensuite, il extirpe chaque organe proprement, les met de côté pour les manger cuisinés de la meilleure façon, ce soir ce sera le foie au persil. La perfection des gestes fait que tout est réalisé proprement.
Le temps passé avec mon père est important car il sait écouter, il permet le débat dans les conversations. Il nous laisse développer une idée, ouvre différentes options et nous permet de nous faire une opinion.
Je redouble ma classe de première, avec une classe entière. Ma moyenne descend en dessous du dix fatidique. Mes notes connaissent une descente vertigineuse en mathématiques, huit, six, quatre de moyenne dont je ne me pense pas capable. Malgré mon travail, ça ne marche pas, je ne comprends pas ce qu’il m'arrive, cela met beaucoup de doutes sur l'avenir que j'envisage.
Ce redoublement créé un décalage avec les nouveaux élèves de la classe, cela délaye les amitiés et s’ajoute à un fort sentiment d’échec.
Il faut le dépasser et se remotiver. Je choisirai bien de faire de la physique, mais toujours associée aux mathématiques, je choisis finalement la biologie, depuis longtemps l’idée d’être infirmière me trotte dans la tête. En tout cas, c’est ce que je note sur les fiches que nous devons rendre aux professeurs à chaque début d’année.
Au lycée, les flirts peuvent devenir sérieux, certains envisagent des vies communes, d’autres font des rencontres improbables avec des personnes plus âgées et rêvent d’indépendance. Les parcours prennent toutes sortes de chemins. Je ne me sens pas si mature.
Mes années de lycée vont se terminer, plus que quelques mois...
Cette année, je suis avec Lise, Rose et Clara, nous nous entendons bien, chacune à des projets différents. Nous nous quitterons bientôt, dans nos villes de province il faut partir pour étudier dans d’autres grandes villes.
J’ai une sorte d’amoureux secret, ou plutôt un amoureux silencieux, puisqu’on ne réussit pas vraiment à se parler. On rit, on discute de tout et de rien en groupe mais la conversation reste superficielle. Quand j'ose une conversation plus individuelle, j'ai l'impression de l'effrayer. On s'observe de loin, on situe l'autre dans l'espace, comme des planètes en orbite qui ne se croisent pas. "Les mots bleus" ne suffiront pas. Parler est tellement important pour moi, que ses silences me font douter.
Mon année de terminale avance. Mars s'étire en hiver, les beaux jours ont du mal à revenir. Quand je claque le livre terminé, une carte postale s'envole. Elle représente une jeune fille blonde avec une casquette blanche de marin, il est écrit "L'avenir appartient aux audacieux". C'est Sophia qui me l'a offerte. Elle a changé de lycée dès la rentrée de notre classe de seconde, on s'appelle de temps en temps depuis la cabine téléphonique, petit à petit on a moins de choses à se raconter.
J’ai une nouvelle amie, Cindy. Ce matin, elle a reçu un appel de ses parents, un drame est arrivé. Sa cousine est morte brûlée dans l'incendie de son appartement d'étudiante.
Apparemment, elle n'a pas souffert, elle ne s'est aperçue de rien, les fumées l'ont intoxiquée dans son sommeil. Les pompiers l'ont retrouvée dans son lit.
Ce matin, le printemps s’est décidé à arriver, le soleil inonde la cour, cela contraste avec l'atmosphère pesante de cette annonce. Le ciel est d'un bleu pur, les oiseaux chantent à tue-tête, comment un tel malheur peut-il arriver ? Cindy va aller à l'enterrement. Je ne sais pas quoi lui dire. Je l'accompagne téléphoner pour organiser son départ. On marche en silence. Elle me confirme : "Je ne peux pas y croire !" Moi non plus.
Alors Cindy me raconte sa cousine "fêtarde" qui profitait de la vie.
Le mois d'avril est plus gai. Le voyage en Tunisie du club des terminales est bouclé, on part dans une semaine en bateau de Marseille, c'est la compagnie des bus locaux qui nous accompagne. En début d'année, il a fallu trouver la solution la plus économique pour faire le voyage. Chacun était sollicité pour faire des propositions et des démarches.
Rose, Julie, une autre fille du club et moi avons fait preuve d'audace. Rendez-vous pris à la banque, nous avons exposé notre voyage au conseiller financier attentif. Le contexte de la fin d'un cycle d'études, il nous a écouté, intéressé ; il trouvait un moyen de se faire un joli carnet d'adresses pour proposer ses services à une soixantaine de jeunes adultes en devenir. Aller en bateau nous faisait perdre quatre jours de trajet, il nous proposa l'option avion, c’était inespéré !
Il lançait l'affaire...
Pourtant, à la réunion suivante, notre Président de club n’était pas emballé par notre proposition attractive. C'était un redoublant qui avait sa petite troupe à sa suite. Suite influençable, puisqu'au vote à main levée, c’est sa proposition bus/bateau qui l'emporta. Nous sommes restées sans voix.
Nous avons recontacté notre banquier qui était fort déçu, mais pas tant que nous. Il sembla même qu'on ne sollicitât plus du tout notre avis, avoir osé proposer une autre solution que celle du Président semblait contrariant. C’était ma première déconvenue "politique".
Nous avons donc voyagé, assises sur les sièges de la classe économique, quarante-huit heures d'affilée, pendant que les membres du bureau et leurs proches avaient réussi à obtenir des cabines. Heureusement, parfois la nature décide de faire justice elle-même. Le mal de mer fut terrible pour eux, alors que nous avons bien résisté à la traversée. Pendant que nous croquions dans nos pommes, ils vomissaient leurs boyaux.
Blancs et bleus, les complexes hôteliers s’étendent le long de la côte, faisant face à la mer et à ses plages de sables fins, voilà la carte postale de notre arrivée à Hammamet en Tunisie.
Une case couleur locale en guise de chambre. Les animations et les jeux du club de l’hôtel, les balades en ville, les odeurs des épices, les couleurs des souks, les poteries, mon premier voyage exotique !
L'eau est froide, pas encore réchauffée par le soleil du printemps, pourtant quelques courageux intrépides se jettent dans l'eau de la piscine.
Nous nous sommes inscrites à une sortie organisée. Une balade à cheval sur le chemin des collines avec une danse locale à l’arrivée.
Le cheval est grand et fougueux. Je n'ai pas de grande expérience, quelques tours de manège et une promenade dans les tourbières au collège. Le souvenir de l'impressionnante chute de cheval de Sophia. Sophia qui, le souffle coupé, s'est relevée en semblant étouffer, nos regards effarés pour tout soutien et la monitrice de crier :
"Ce n’est pas grave !"
Ce n’est pas grave, non, c'est affolant ! Effrayant ! Nous avons tous été refroidis par cette chute impressionnante, l’inquiétude persistera jusqu'à la fin des cours d'équitation de ma 4ème B.
Notre promenade commence assez tranquillement. L'aller ne pose pas de problème, juste un peu d'appréhension compréhensible. Au retour, les chevaux semblent plus excités. Tout se passe plutôt bien, jusqu'à une pause où mon cheval tente de se cabrer, excité il veut sauter sur celui de devant. Mon équilibre devient précaire.Comment vais-je gérer ça ? Je finis par me dire que je serais mieux à terre que sur son dos, ni une ni deux, je saute sur le talus un peu haut près de moi.
Bien mal m'en a pris, son sabot cogne dans mon tibia juste sous le genou. La douleur est fulgurante et brève, le sang coule. En regardant de plus près, la plaie n’est pas très grande mais elle est assez profonde.
Pas de souci, notre guide va me trouver du désinfectant. Il arrête un homme local qui s'empresse de lui donner une bouteille. Une bouteille, identique à celle du vin rouge local de mes grands-parents, contenant un alcool fort, je ne suis pas vraiment d'accord d'appliquer la boisson sur ma plaie et je cours sur le chemin pour lui échapper. Il finit par comprendre et arrête de me pourchasser, je redescends à pied. La blessure n'est pas douloureuse tant que je marche en boitant.
De retour à l'hôtel, un taxi nous conduit à l'hôpital, Rose m'accompagne. J'ai beaucoup d'appréhension sur ce qui m’attend. Heureusement, un gentil médecin qui a fait ses études en France, me rassure, recoud la plaie, et nous laisse partir sans rien régler. Que d’émotions !
Voilà, toute activité physique est terminée. Mon séjour se poursuit en claudiquant et ce pour plusieurs semaines, mes activités sont donc réduites. Rose et Julie me tiennent compagnie, nous profitons de l'hôtel.
Un jeune et charmant garçon porte une tenue locale avec beaucoup de charme. Nous lui proposons de prendre une photo avec lui et nous sommes étonnées, il refuse. Vu mon état, on a le temps de causer pour comprendre sa réaction. Il travaille à l'hôtel depuis plusieurs mois, il a le vague à l'âme, il exprime sa tristesse de voir tant de monde passer et l'oublier.
Que peut-on lui répondre ? En effet, on ne fait que passer et l'intention de revenir ne nous a pas traversé l'esprit. Nous respectons son choix, nous discutons encore un moment avec lui mais il a raison, nous ne sommes que de passage. Faire le Tunisien en habit local le rend malheureux.
Ce voyage ne s'est pas déroulé comme prévu, j'ai fini par lire plus d'Ana-bac que ce que j'avais imaginé sous le soleil de Tunisie. Les révisions ne sont pas passées aux oubliettes. Nous reprenons le bateau où les voitures bondées, avec d’énormes chargements de plusieurs mètres sur le toit, constituent l’attraction principale.
Mai est arrivé très vite, dans un mois je fête mes dix-huit ans et je passe le bac. Je me suis inscrite en BTS de manipulateur radio. En attendant, je dois passer des concours d'entrée pour les écoles. En premier, l'école d'infirmière, je le passe deux fois dans deux villes différentes ; puis ce sera celui de l'école de sage-femme.
Plusieurs possibilités pour se donner éventuellement le choix.
Au centre d'orientation, on m'a déconseillé le concours de sage-femme, c'est plutôt les étudiants qui avaient fait une année de médecine qui réussissaient. Après tout, je n'avais rien à perdre. Celui-là se passe à Dibon, il faut deux heures de route pour arriver. Les premières épreuves commencent à huit heure trente, une pause à midi et les secondes épreuves l’après-midi, retour à la maison et programme identique le lendemain. Les épreuves correspondent au programme du baccalauréat. Les voyages se font en compagnie de ma mère et Sidonie, je suis bien accompagnée.
Les examens sont faits et pas trop mal.
Enfin le mois de juin arrive, mon anniversaire est très réussi. Une fête simple, dans le bâtiment de l'internat, quelques boissons, un gâteau, nous rions comme des bossus.
Chacune sait que je veux travailler avec les enfants, alors la pancarte "Chut bébé dort" signée par tout le monde, la tétine géante, les dédicaces d'avenir radieux, créent une accumulation de cadeaux. La soirée est vraiment festive. Rose se tire les cartes pour trouver un amoureux.
Quand je fais glisser le rideau coulissant le long de la fenêtre, j'ai le cœur léger. Dans l'internat des garçons, tout est illuminé, personne ne dort, les portes claquent encore avec des fous rires dans les couloirs. Je me laisse tomber sur le lit, l'avenir m'attend. Où ? Comment ? Je n'en sais rien, mais voilà, une période prend fin.
Les jours s’enchaînent rapidement, je passe le bac avec une rage de dents. Mes dents de sagesse ont décidé de se manifester à ce moment-là, c’est très douloureux. Me concentrer me demande beaucoup d’efforts. C'est fait, il ne reste plus qu'à attendre les résultats au mois de juillet.
Pour la fête de la musique, une scène a été montée dans la cour du lycée, les élèves amateurs peuvent se produire dès la fin de journée. Pour le moment, quelques-uns répètent et font les derniers réglages de leur spectacle. L’ambiance est festive, le lycée est ouvert, les gens vont et viennent tranquillement. Tous les examens sont passés, tout le monde est détendu, les profs sont souriants et les surveillants plus laxistes.
Hector me fait une surprise, il passait par là. Il est content de venir participer à la fête de la musique. Depuis qu’il a quitté l’école, il n’a plus le même rythme que la plupart des jeunes de son âge. Rose est déjà assise dans les escaliers à écouter les premiers musiciens.
La nuit commence à tomber, les projecteurs s’allument, il fait beau. La soirée a déjà la douceur de l’été. Les groupes s’enchaînent sur la scène. Hector doit rentrer par le dernier bus, ce n’est pas très tard, mais les bus ne circulent plus la nuit. Je l’accompagne jusqu’à l’arrêt le plus proche du lycée. On rigole, Hector a des projets, ses grands-parents lui ont donné un terrain, il va construire son chalet. Ça me fait rire qu’Hector, avec son tempérament vagabond, veuille s’installer. Il sourit, un truc avec tellement de charme, que cela m’émeut, il m’embrasse directement sur la bouche, surprise je laisse ses lèvres se poser sur les miennes, c’est humide. Il me fait un dernier signe et part avec un air de vainqueur vers le bus. Je reste sans voix après ce baiser surprenant mais pas vraiment terrible.
Dans ces périodes pleines d'incertitudes de l'avenir, rien ne vaut une séance de "spiritisme". Une visite à Michelle s'impose. Elle nous reçoit, toujours contente de notre visite. Elle nous confirme, elle nous projette, elle suppose... L'association des cartes parle, les cartes fortes, celle capable d’annuler tous les malheurs, celle qui annonce la trahison, la vision d'une maison au bord de l'eau. Pour tout dire, la réussite dans les études est le seul présage dont je me souvienne.
Les résultats arrivent les uns après les autres, je suis reçue partout, même au concours de sage-femme. Ma persévérance et mes mois de travail ont payé. L'heure du choix est arrivée. Le BTS est rapidement abandonné, passer mon temps dans une pièce sans lumière, finalement ce n’est pas pour moi. Il reste l'école d'infirmière, le choix du lieu se fera en fonction des transports les plus pratiques pour circuler entre l’école et la maison.
Le train, le bus ou compter sur les copines qui ont une voiture, car malgré mon permis en poche je n'ai pas de véhicule.
L'école de sage-femme est une opportunité que je n'ai pas vraiment envisagée. La ville est plus éloignée, cela nécessite de trouver un appartement. J'ai toujours voulu être puéricultrice pour travailler avec les enfants. Prendre soin des mères, faire des accouchements, pourquoi pas ? Le milieu médical m'a toujours intéressée. Les années d'études sont plus longues, plus difficiles, mais cela me semble plus réalisable que dix années de médecine, que les quotas d'échec en première année m’ont fait oublier. Ingurgiter des masses de connaissances par cœur n’est pas pour moi.
Mes parents sont prêts à s’engager et me soutenir dans mes études et c'est ainsi que je choisis l'école de sage-femme. Je ne m'engage pas sur un chemin tout tracé, je fais plutôt un détour imprévu.
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