Chapitre 11 – La fuite
Quelques jours passèrent à Fierval. La Seiche Dorée était en train d’être réparée mais les travaux prendraient des semaines. Sylvara était devenue un peu distante avec Voryn, sans qu’il puisse réellement savoir pourquoi. Elle ne lui demandait pas toujours de l’accompagner en ville et donc il avait pris son parti de profiter de la luxueuse bibliothèque du manoir. Elle était encore plus grande que celle du bureau d’Eryndor. Décidément, les Klam avaient vraiment bon goût. La quantité de livres était impressionnante. Voryn se demanda si la bibliothèque de Fierval contenait plus de volumes que ceux rangés ici. Là encore, comme le bureau du père de Sylvara, une grande baie vitrée donnait sur la mer et apportait une magnifique lumière sur les tables de lecture. Il y avait de surcroît dans des vitrines de magnifiques collections de coquillages, avec leurs appellations en latin. Voryn n’avait jamais vu de si belles pièces exposées, lui qui d’ordinaire s’émerveillait de temps à autre quand il en voyait un joli sur le sable d’une plage.
Le jeune homme, qui sans être un érudit aimait lire, avait commencé par feuilleter plusieurs ouvrages sur les grandes expéditions navales qui avaient permis, le siècle passé, de découvrir les îles Calisman, au sud-ouest du continent. Quelques ports de commerce et de petites exploitations avaient été construits pour apporter au continent de nouvelles denrées exotiques comme de la vanille, du gingembre et de la cannelle. Il fallait des semaines de transport pour ramener ces produits et les risques de piraterie étaient réels. Cela justifiait en partie les prix exorbitants qui étaient pratiqués. Des personnes comme les Klam savaient en tirer parti et avaient pu bâtir un empire commercial jalousement défendu.
Alors qu’il était en train de lire posément, la porte de la bibliothèque s’ouvrit et Eryndor entra, l’air soucieux, les yeux baissés. Il s’avança sans regarder devant lui et quand il releva la tête, trouva Voryn, assis à une table de lecture, un ouvrage entre les mains.
— Voryn ! Je ne pensais pas vous trouver ici. Vous n’êtes pas avec Sylvara ce matin ? s’enquit-il poliment.
— Non, maîtresse Sylvara a des obligations qu’elle voulait traiter seule. J’ai pensé que je pouvais lire quelques livres dans l’attente de son retour, répondit Voryn, légèrement mal à l’aise.
Klam impressionnait Voryn. Son regard d’acier, puissant et inflexible était dur à soutenir. C’était réellement un homme de pouvoir, comme Voryn aimerait le devenir. Mais il avait déjà vingt-deux ans et n’avait rien accompli de sa vie. Il n’osait pas lui demander, mais Voryn imaginait bien qu’à cet âge-là, le maître de ces lieux était déjà un commerçant astucieux et prospère. Il y a des traits de caractère qui sont innés, difficiles à acquérir. Ce regard par exemple. Jamais Voryn n’aurait un regard aussi autoritaire et perçant. Il était certes franc, détournait rarement les yeux face à une discussion, mais cela lui semblait insuffisant.
— Bien sûr, faites, lisez autant de livres que vous le souhaitez, répondit Eryndor. J’aime venir ici et profiter de la lumière, elle est si belle quand elle tombe sur les ouvrages reliés de cuir et dorés à l’or fin. C’est un peu pour moi une sorte de refuge, quand je trouve mon bureau oppressant, que je souhaite trouver d’autres façons de penser pour traiter certains soucis.
— Vous avez des problèmes monsieur Klam ? demanda Voryn, sur le ton de la conversation.
Eryndor se figea un instant, une légère ombre passa sur son visage mais il se ressaisit rapidement :
— Des petits contretemps, dirons-nous. La Seiche Dorée, son état, l’attaque, tout cela me questionne. Ce n’est pas logique. Ça ne ressemble effectivement pas à un acte de piraterie classique. Je ne connais pas ce crabe noir, mais cela ne me dit rien qui vaille.
Il médita quelques instants et dit, presque pour lui-même, dans un chuchotement :
— Dommage, j’aimais bien cet endroit…
— Monsieur ? Voryn ne comprenait pas.
Il tourna la tête, et reprit d’un ton plus enjoué :
— Mais n’est-ce pas le genre de défi qu’un armateur doit relever ? Sécuriser ses routes et continuer à faire du commerce ?
— Oui, vous avez raison monsieur, répondit Voryn.
— Je vous en prie, appelez-moi Eryndor, cher Voryn, dit Klam, tout à coup plus enjoué. Dites-moi, vous plaisez-vous ici ?
— Oui, le manoir est très agréable, tout le personnel est bienveillant, je vous en remercie.
— Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Est-ce que votre situation vous convient, d’être « l’assistant » de ma fille ? Est-ce que les missions qui vous sont confiées vous plaisent ?
Il avait volontairement souligné le mot “assistant” avec un ton légèrement sarcastique. Il savait que Voryn était le jouet de sa fille, que son rôle d’assistant était exagéré. Le jeune homme se demanda soudain s’il était le premier à jouer ce rôle. Y en avait-il eu avant lui, qui auraient été congédiés ?
Comme Voryn ne répondait pas, perdu dans ses réflexions, Eryndor changea de sujet :
— Vous les avez regardés ? Ils sont magnifiques n’est-ce pas ?
— Pardon ? répondit Voryn, surpris par la question.
— Les coquillages, les avez-vous regardés ?
— Ah, les coquillages ! Oui, c’est une bien belle collection n’est-ce pas ? Je ne suis pas assez connaisseur pour juger de leur qualité, même s’ils sont magnifiques à mes yeux de béotien.
— Oui, cela fait des années que je les collectionne. La plupart sont des coquillages rapportés par mes équipages, qui connaissent bien ma passion. Plusieurs naturalistes m’ont aidé à les identifier et d’ailleurs mon nom est mentionné dans plusieurs ouvrages scientifiques les recensant. Prenez celui-là, par exemple (il ouvrit une vitrine et sortit un grand coquillage qu’il dut prendre à deux mains), c’est un coquillage de palourde géant que l’on trouve seulement dans les mers du sud, où l’eau est bien chaude. Pas le plus grand qui existe, mais rare et difficile à trouver. J’ai de la chance d’avoir des marins qui aiment la mer autant que moi.
Eryndor n’avait pas l’air peu fier de sa collection et de cette passion qui semblait réellement l’animer, lui qui de prime abord paraissait seulement concerné par son commerce.
La discussion s’était tarie et un silence gêné envahit la pièce. Voryn se souvint qu’Eryndor venait ici pour être tranquille.
— Merci pour ces explications monsie… Eryndor je veux dire. Je vais vous laisser.
— Merci Voryn, à plus tard.
Il n’y avait pas besoin d’être devin pour comprendre que l’entrevue était terminée et que Eryndor Klam souhaitait être seul dans sa bibliothèque. Voryn sortit en ayant pris le livre qu’il avait commencé avec lui et continua sa lecture dans un petit salon.
***
La soirée avançait, il commençait finalement à s’ennuyer quand Sylvara rentra, la mine fatiguée. Sa coiffure n’était pas impeccable comme d’habitude, elle avait des cernes sous les yeux. Elle restait désespérément belle, mais on sentait que la journée avait été épuisante.
— Voryn ! Viens avec moi dans la cuisine, tout de suite !
— Bien maîtresse.
Voryn comprit que ce n’était pas le moment de jouer et suivit Sylvara, collé à ses talons. Elle ne parla pas. Malgré l’étrange situation, Voryn ne se lassa pas d’admirer le petit cul de sa maîtresse, bien mis en valeur dans le pantalon de cuir qu’elle portait. Dans d’autres circonstances il aurait certainement essayé de le toucher, quitte à être puni ensuite. Finalement, était-ce le fait de toucher le postérieur de Sylvara qui l’excitait, ou l’éventualité de se faire punir ? Un peu des deux probablement…
Ils entrèrent dans la cuisine, Sylvara vérifia qu’aucun serviteur n’était là et ferma la porte. Elle commença à regarder dans le garde-manger et ordonna à son assistant :
— Sors deux verres à vin.
Elle revint avec un saucisson, un morceau de fromage, du pain et une bouteille de vin rouge de Castes. Un vin bien ordinaire pour cette maison mais le moment ne semblait pas être à la dégustation de vins raffinés.
Elle déboucha la bouteille avec énergie, se versa un verre et le but d’une traite. Elle resservit un nouveau verre pour elle et un autre pour Voryn. Enfin, elle s’affala sur un des tabourets disposés autour de l’îlot central et commença à couper des rondelles de saucisson avec le couteau qu’elle portait au côté, le même qui lui avait servi il y avait quelques jours à tuer ses agresseurs. Elle n’était plus la Sylvara distinguée que Voryn connaissait. Elle ressemblait plus à un homme dans sa posture, sa façon brutale de se déplacer, de couper des tranches. Elle avait même posé un pied sur le tabouret voisin, lui écartant les jambes, ce qu’une femme bien née et bien élevée n’aurait jamais fait dans la haute et distinguée société de Fierval. Décidément, elle était troublante et paraissait insaisissable, impossible à cerner.
Sylvara regarda réellement Voryn dans les yeux, pour la première fois depuis des jours.
— Tu me fais confiance ? demanda-t-elle d’un ton autoritaire.
— Oui maîtresse.
— Il faut que nous partions, cette nuit.
— Partir ? Voryn ne comprenait pas bien.
— Oui partir. On va embarquer sur le Poing de l’Océan. Le Titan Écarlate nous suivra. Milclow a déjoué mes petits plans, ce n’est qu’une question de temps avant que nous nous fassions arrêter.
Voryn sentit comme une pierre tomber dans son estomac. Il était complice du meurtre des matelots, même s’ils avaient agressé Sylvara. Il savait qu’il y avait quelque chose de louche dans cette affaire. Sylvara n’avait pas voulu en parler l’autre jour, mais il fallait qu’il soit mis au courant.
— Ces marins de Milclow, que faisais-tu avec eux ?
Elle hésita à répondre, puis finalement prit la parole :
— J’ai tenté de les acheter pour qu’ils entravent la bonne marche du commerce de ce salaud ! Il nous vole des parts de marché et je ne veux pas de rival dans ma ville ! Il a réussi à remonter jusqu’à moi mais il y a pire. Ça encore c’est une petite guerre commerciale, tout le monde fait cela.
Voryn n’en était pas si sûr, enfin dans la famille de Sylvara peut-être. Leur ascension commerciale était un peu douteuse, car très rapide, trop rapide pour être simplement due à une fine gestion des marchés. Cela pouvait expliquer beaucoup de choses, et aussi pourquoi la famille Klam faisait beaucoup de jaloux auprès des armateurs de Fierval.
— Qu’y a-t-il de pire que d’être accusé de meurtre ? demanda Voryn.
— Faire obstruction à la société des navigateurs de Fierval par exemple.
— Comment ça ?!
— Thalion a trouvé une nouvelle terre. Il a fourni une carte, une fausse, à la société des navigateurs. Seuls mon père et moi avons une carte véritable. Je ne sais pas comment, mais Milclow a découvert que les informations fournies par Thalion étaient fausses.
— Où est Thalion ? Il risque gros !
— Il est déjà parti, je ne sais où, et moins on aura d’informations, mieux il se portera.
Sylvara sembla avoir un pincement au cœur. Elle aimait cet homme, un peu comme un oncle qui avait été présent quand elle était enfant. Normal qu’elle ait souhaité qu’il soit en sécurité. Voryn comprit enfin l’étendue de la situation. Il venait de quitter un emploi tranquille, avec du beau monde à fréquenter, pour devenir complice de meurtres. Avec la femme qu’il aimait. Oui, avec la femme qu’il aimait. Était-ce un crime que d’aimer ?
Ce n’était pas vraiment le moment pour philosopher. Il demanda :
— Et ton père, il ne vient pas ?
— Si, il va partir un peu plus tard, juste avant le lever du jour, avec la Lame Spectrale. On va abandonner la Seiche Dorée. Elle n’est pas réparée de toute façon. Notre vie à Fierval se termine ce soir. Dommage, j’aimais bien cette maison et cette ville.
Voryn comprit alors ce qu’avait voulu dire Eryndor plus tôt aujourd’hui. Il savait déjà qu’il devait partir et que Sylvara avait un plan pour les protéger. Il voulait peut-être un dernier moment avec sa collection de coquillages. La ville de Fierval se ferait une joie de saisir tout cela.
Il tenta tout de même :
— Mais ils n’ont pas de preuves directes non ? Ils ne nous ont pas vu tuer ces gens ?
— Non.
— Alors l’enquête tournera court et puis c’est tout, non ?
— Tu ne comprends pas Voryn. Les marchands et marins ne font pas appel à la loi la plus stricte. Certes notre famille récupère des marchés de façon irrégulière, mais Milclow n’a pas les mains propres non plus. Il tient le conseil de la société des navigateurs, il graisse la patte à tout le monde. Ils nous attraperont, nous jugeront pour donner un semblant de justice et nous serons pendus devant le port dans moins de trois jours. Moi je suis une femme, donc je te laisse imaginer ce qu’on me fera pendant ma détention…
Voryn frémit à cette dernière phrase. Il reprit cependant :
— Mais tu as de l’influence ici, tu as une voix, tu peux changer les choses non ?
— Ne te berce pas d’illusions Voryn. Ma réputation tient à mon père. Ici, je suis et je reste une femme. Je suis à peu près respectée parce que mon père est craint. Je n’ai pas bâti mon respect toute seule comme une grande. Le chemin d’une femme, pour gravir les marches du pouvoir est dix fois plus dur que pour un homme, dans les mêmes conditions. Tu n’imagines pas ce que nous devons endurer et braver pour prendre une place qui devrait nous revenir, que ce soit par l’expérience ou le mérite. Je ne te parle même pas des salaires des femmes par rapport aux hommes pour les mêmes métiers… Non, on part, c’est comme ça.
Aussi injuste et terrible que cela puisse paraître, elle avait raison.
Sylvara termina la discussion :
— Finis de manger, prépare ton paquetage, une voiture discrète viendra bientôt nous chercher. Les navires sont prêts à prendre la mer, l’équipage attend sa maîtresse.
***
Deux heures plus tard, il faisait nuit noire. Voryn et Sylvara attendaient sous le porche de l’entrée de la propriété, avec leur paquetage et de longs manteaux à capuches, pour ne pas être reconnus. La voiture arriva enfin, sans faire de bruit. Les sabots du cheval avaient été enveloppés dans des tissus épais pour amortir le bruit sur les pavés. L’animal ne semblait pas habitué à cela et secouait ses jambes maladroitement pendant sa course. La jeune femme mettait toutes les chances de son côté pour que leur fuite soit une réussite.
Ils montèrent.
Sylvara lança un dernier regard vers la propriété. Elle vit son père à l’intérieur, qui les regardait à travers une fenêtre. Elle fit un signe de main auquel il ne répondit pas tout de suite. Elle aimait son père, cela ne faisait aucun doute. Lui aussi. Pourtant la distance qui s’était installée entre eux depuis la mort de sa mère n’avait fait que grandir et ils ne partageaient plus depuis longtemps la proximité d’un père avec sa fille. Il était devenu froid, distant, bien que bienveillant malgré tout. Il ne l’avait même pas prise dans ses bras pour un dernier adieu.
Car c’était bien de cela qu’il s’agissait.
Ils ne prendraient pas les mêmes routes maritimes. Ils seraient pourchassés. Il y avait peu de chance pour qu’ils se revoient un jour. Une larme roula sur la joue de Sylvara. Elle l’essuya d’un geste rageur de la main. Quelle conne ! Comment un équipage constitué d’hommes allait pouvoir suivre une idiote pleurnicharde. Si elle avait été seule, elle se serait mis des claques. Mais Voryn était là.
Ce loyal Voryn qui n’avait pas posé plus de questions que cela, alors que sa vie entière était en train de voler en éclats. Il ne dirait même pas au revoir à ses parents et il ne les reverrait probablement jamais. Son employeuse se sentit vaguement coupable de lui imposer cela. Mais n’était-ce pas finalement l’occasion de repartir à zéro et de découvrir de nouvelles choses ? Le jeune homme ne parla pas de tout le trajet. Fini, son petit côté insolent et curieux. Il comprenait enfin ce que tout cela impliquait pour sa propre vie.
Ils arrivèrent au port où les deux navires attendaient. Il faisait sombre et aucune lanterne n’avait été allumée, pour éviter d’alerter les gardes d’une manœuvre suspecte. Le clair de lune, même faible, suffirait. Le Poing de l’Océan était là, menaçant. C’était un navire de taille modeste, comparé au Titan Écarlate, qui était amarré à sa suite.
Sylvara commença à parler, alors qu’ils marchaient en direction du bâtiment qui allait devenir leur foyer pendant de longs mois :
— Le Titan est mieux armé que le Poing de l’Océan, plus gros, plus lourd. Il partira juste après nous et servira à combattre et ralentir nos éventuels poursuivants. Nous prendrons de l’avance et il nous rejoindra après. J’ai nommé Garrik en tant que capitaine. Il est fiable et loyal, et puis la Seiche Dorée est hors d’usage pour l’instant.
— J’espère que ses blessures ne le feront pas trop souffrir.
— Il reste un marin, il est habitué, ne t’en fais pas pour lui.
— Mais, tu ne m’as pas dit où nous allons partir ? demanda Voryn.
— Vers le nouveau monde, évidemment !
À cette idée, Sylvara se sentit plus légère. Un vrai défi ! Un nouveau monde à atteindre et explorer. Même si un voyage en mer était dangereux et plein de surprises et de mésaventures, ce nouvel objectif la remplissait d’adrénaline. Elle était maintenant pressée de larguer les amarres.
Ils montèrent sur le navire où des matelots les attendaient, avec une certaine excitation. Des femmes étaient là, elles aussi, inquiètes. C’était probablement les épouses des marins qui partiraient avec eux. D’autres ressemblaient plus à des prostituées. Il y avait quelques gamins sur le pont qui jouaient, indifférents à l’heure tardive, ou à l’incongruité de la situation. Ils glissaient et riaient sur le pont fraîchement lavé et entretenu. Certains tombaient mais c’était des cris de joie qu’on entendait. Les adultes avaient le plus grand mal à les maintenir silencieux. Un marin, excédé, attrapa un enfant au passage par l’oreille et lui envoya une vigoureuse gifle. L’avertissement sembla calmer la meute enragée, qui se tut. Si ce gamin avait des parents, ceux-ci ne dirent rien. C’était peut-être le fils du matelot tout compte fait. Un homme noblement vêtu se détacha des marins et vint vers Sylvara, visiblement soulagé du calme qui revenait.
— Voryn, je te présente Erik, le capitaine en second du Poing de l’Océan, indiqua Sylvara.
Il était d’âge moyen, avec un regard sombre et s’empressa de serrer la main de Voryn, sans sourire. Il semblait tendu et se tourna vers Sylvara :
— Maîtresse, nous sommes parés à partir. Les cales sont pleines de vivres, l’armurerie est remplie, tout l’équipage est présent et prêt à vous suivre.
— Parfait, dans ce cas, inutile d’attendre. Larguez les amarres ! répondit Sylvara. Paskal, vous allez diriger la timonerie, le temps de passer les récifs qui bordent le port. Je ne veux pas que nous rations notre sortie à cause de la nuit.
Elle regarda Voryn et dit :
— Paskal est notre gabier, c’est-à-dire qu’il est en charge des manœuvres les plus dangereuses. Il prend soin des mâts, des nœuds, s’occupe de commander les matelots dans la voilure et les cordages.
— Mais maîtresse… Les gardes à la sortie du port, ils vont sonner l’alerte ? indiqua Voryn en montrant les feux sur les tours qui délimitaient le passage des bateaux.
Ce fut un homme équipé d’un mousquet et d’un sabre au côté qui répondit :
— On s’est occupé d’eux, pas de soucis à craindre.
Il avait parlé d’un ton très naturel et détaché comme s’il avait dit « J’ai ramené quelques carottes pour le repas du soir. »
Et Sylvara répondit naturellement :
— Merci, ils n’ont pas posé de problème ?
— Non, pas du tout maîtresse. Ce fut même un jeu d’enfant. Ils n’étaient pas habitués au combat.
— Très bien.
Voryn lança un regard outré à la capitaine qui le toisa, avant de répondre à sa question silencieuse :
— Tu crois vraiment que leur vie vaut plus que la nôtre ? Tu peux prendre leur place si tu veux.
Il se tut à cette remarque.
Sylvara avait-elle été dure avec Voryn ? Elle n’avait pas tellement le temps de s’en soucier. Elle était dans l’action. Cela faisait des mois qu’elle n’avait pas pris la mer et cela l’excitait énormément. En parlant d’excitation, il y avait quelques jours que le jeune homme ne s’était pas occupé d’elle. Elle avait été assez prise à organiser cette évasion et n’avait pas eu de temps pour penser à cela. Mais elle sentait une petite pression dans son bas ventre. Elle réglerait cela plus tard, elle n’avait qu’à exiger après tout, non ?
***
Voryn était sur le pont à un endroit où il ne dérangeait pas les matelots à l’œuvre. Les femmes et les enfants traînaient encore un peu dans leurs pattes, bien que la plupart soient descendus dans le ventre du navire. Le fond de l’air était frais, mais l’odeur de la mer était délectable. Un vent léger agitait ses cheveux. Accoudé à un bastingage, il regardait la ville s’éloigner, ses lumières faiblir au loin. Toute sa vie elle avait été son univers. Il n’avait quasiment jamais voyagé avec ses parents. Encore moins quand il était devenu autonome, trop occupé qu’il était à travailler et à essayer de se faire une place dans le monde. Et pour quel résultat ? Il se retrouvait aujourd’hui tel un paria, au service de celle qu’il aimait, mais cela n’était a priori pas réciproque. Pourquoi était-il parti travailler pour elle ? Pourquoi avait-il laissé Lilith, qui l’aimait, lui, pour ce qu’il était ? Il était tombé dans un bassin rempli de requins, Sylvara comprise, et il allait devoir essayer de survivre là-dedans.
Adieu Fierval.
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