L'âme mécanique - Chapitre 6 - Être, avoir été, renaître !
Être, avoir été, renaître !
— Mais ce n’est pas possible !
— Calme-toi !
— C’est Julia, c’est son cerveau, ce sont ses souvenirs, ses pensées, c’est elle !
— Non !
— Merde Yakoub, tu me la fais à l’envers !
— Non Lucas, Gemella est une intelligence artificielle, tout ce qu’il y a de plus artificiel.
— Ne l’appelle pas Gemella, c’est Julia !
— Ce n’est pas Julia. Ce ne sera jamais Julia. Gemella est une IA qui a emmagasiné une masse d’informations à propos de Julia, après avoir d’abord utilisé les courants électriques qui subsistaient encore dans son cerveau en suspens et que nous avons collationnés durant une semaine. Nuits et jours.
— Je suis d’accord, mais c’est elle, là, devant moi, sur le moniteur, c’est elle qui se souvient de nous…
Je m’étais mis à sangloter. L’écran était allumé, mais nous avions coupé les micros. Julia me voyait pleurer et semblait agitée, en revanche elle ne pouvait pas interagir avec nous.
— Gemella agit comme n’importe quelle IA, elle écoute, elle apprend, elle interprète, elle peut aussi inventer à partir de ce qu’elle a assimilé. Elle crée son propre moi, sa propre « nouvelle » personnalité. Il est impossible qu’elle soit exactement ce que tu as connu. Tu converses avec une machine qui apprend en continu. De cet apprentissage, elle devient autonome en pensée et en personnalité.
— Tu veux dire que ce n’est pas Julia ?
— Non, toute la structure multimodale est bien Julia. Cependant, elle évolue, ainsi qu'un enfant qui grandit ou comme un comateux qui se réveille après des années d’absence et qui redécouvre le monde qui l’entoure. Tu dois être patient, compréhensif et à l’écoute. Julia, ta Julia est morte. Tu dois simplement profiter de la chance qui t’est offerte en te posant le moins de questions possible.
Plus tard, après le départ de Yakoub, j’avais pris le temps de la réflexion avant de reprendre mes échanges avec Julia. J'ignorais comment aborder le sujet avec elle, comment elle allait réagir à mes requêtes. Devais-je lui en parler ? Elle allait m’interroger, c’était indéniable.
Je tâchais de mettre de l’ordre dans mon cerveau déboussolé. J’essayais de redescendre sur Terre, peut-être. Il s’agissait certainement de la solution. Je m’étais égaré, je conversais avec un modèle mathématique, pas avec Julia. Julia était morte, ses cendres dispersées dans la Méditerranée.
Je décidais alors de ne pas rebrancher le système, de terminer la bouteille de Condrieu avec deux Xanax et de me laisser flotter dans le trou noir que m’offrait maintenant mon esprit anesthésié.
— Mesdames et messieurs, la Cour. Veuillez vous lever !
J’étais là, face à la foule, flanqué de ces deux policiers encagoulés qui m’avaient libéré des menottes. Je n’avais pas envie de croiser tous ces regards. Je fixais droit devant moi, les yeux dans le vide.
— Veuillez décliner votre nom, votre prénom, votre âge et profession !
— Stanton Lucas, cinquante-six ans, chef d’entreprise.
— Nous allons procéder à la lecture de l’acte d’accusation.
J’étais absent, j’avais comme l’impression que ce moment coulait sur ma chair comme une pluie désagréable, que j’allais ressortir de cette pièce avec la douloureuse sensation des vêtements mouillés collant à la peau.
— … avoir contemplé le corps toujours agité de soubresauts durant plusieurs heures…
J’étais accusé, mais ils ne pourraient jamais comprendre pourquoi j’en étais arrivé là.
— … Les employés de maison ont découvert l’accusé, affalé sur une chaise, un verre de vin à la main, devant le corps de madame Julia Stanton-Dupuy à 18 heures, au début de leur quart de travail…
« Madame Julia Stanton-Dupuy »… Ils sont fous !
Ils ne se rendent pas compte de la réalité des choses, Julia est morte depuis quatre ans.

Illustration : newman-photographs @pexels.com

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