9-L’élection
Encéun, dôme d’un milliard d’habitants en orbite autour de la 2ᵉ grosse lune de Saturne, était depuis longtemps entre les mains du bloc commun. Tous les 5 ans, un nouveau maire était élu. (Contrairement à l’empire, il n’y avait pas de lords pour représenter le dôme auprès du gouvernement, les lois venaient d’en haut sans se soucier de ce qui avait en bas.) Et depuis plus de vingt ans, Valeriy Kinin était reconduit au poste de maire du dôme. C’était un monstre obéissant en qui la centrale (le parlement du bloc commun) avait entièrement confiance en l’élisant à plus de 96 %, chiffre totalement farfelu dont la mascarade électorale était connue de tous.
Il était grand, beau, et présentait bien. Dans son dossier, on lui donnait la soixantaine, mais physiquement, il se présentait comme à l’aube de la quarantaine. Sourire cinglant, il n’avait même pas fait campagne. À quoi bon, quand tout le monde savait qu’il écrivait lui-même le chiffre sur le papier officiel.
Pourtant, cette année était un peu plus compliquée pour lui. Non pas qu’il pût être renversé par l’opposition, mais son nom faisait partie de la liste publiée dans le scandale de l’île pédo, cette sombre histoire qui avait secoué l’empire où un prédateur sexuel invitait, puis séquestrait des mineurs dans son île privée située dans un dôme privatif. Il se trouve que, outre des noms de l’opposition, il y avait aussi eu certains hauts fonctionnaires du bloc commun (il y avait aussi certains politiciens de l’Empire, mais comme par hasard, ces noms n’étaient jamais sortis).
Devant la maison dôminale, là où se passait le vote, un banc dans le parc était squatté par deux jeunes. Habillés localement, ils regardaient les rares citoyens se rendre aux urnes.
— C’est triste, ces gens qui vont voter en croyant que cela va changer quelque chose, remarqua la lieutenante Coralie.
— Surtout, s’ils savaient que leur vote n’est pas anonyme, mais une machine à espionner.
— T’es sûre ?
— Mais oui, la technique est connue depuis des lustres. Comme par hasard, le bloc commun fait enfermer plein de gens juste après les élections.
— Quoi ? Oh, c’est triste. Mais pourquoi votent-ils alors ? Ça doit se savoir.
— Par résistance. Par fierté.
— Au moins, nous, on ne fait pas ça.
— Tu serais étonnée, dit-il en se levant.
— Quoi ? Tu sais des choses.
— Je ne dirai rien. Allez, viens, on y va. C’est l’heure.
Et effectivement, le bureau de vote fermait. Une vieille dame ferma la porte du local situé dans l’annexe de la maison du maire, mais au dernier moment, un pied vint s’insérer.
— C’est fermé, les votes sont finis, dit-elle dans la langue officielle du bloc commun. Et Otis, parfait bilingue, répondit :
— Nous ne sommes pas là pour voter. Otis tendit une carte. La vieille dame comprit directement qu’il s’agissait d’un pot-de-vin. Elle regarda et hésita. La tension était palpable. Si les analystes de l’empire n’avaient pas bien fait leur travail, la Team WP-7 devrait trouver un autre moyen pour entrer, voire de s’enfuir.
Coralie, d’un air neutre, regardait autour d’elle. Elle se sentait nue sans son arme car pour entrer sur Encéun, il avait fallu montrer patte blanche, passer pour des entrepreneurs et faire croire qu’ils voulaient monter un business important. Impossible, dans ce cas, de venir avec des armes prohibées. Même leurs Holonettes, construites sur mesure, étaient restées dans le coffre du vaisseau et avaient été remplacées par des holonettes des plus banales qui existent. En clair, elle était en zone ennemie sans rien sur elle pour au moins se battre.
Heureusement, les analystes avaient fait du bon travail. La vieille dame, dont le prénom était Katrina, ne mangeait pas à sa faim, ni elle ni ses enfants. Une carte remplie d’argent ne se refusait pas, qu’en était la provenance, et de toute façon, jamais elle n’aurait pu se douter que c’était l’Empire qui avait envoyé la meilleure équipe du système solaire afin de remettre un peu d’ordre dans les votes. Puis, comme le dicton dit : quand l’estomac est vide, même l’argent sale se mange. Alors, elle prit l’argent et ouvrit la porte en grand pour les laisser passer.
Otis, soulagé, tout comme sa collègue, dit aussitôt :
— Vous devriez aller faire une pause. Ne revenez pas avant une heure, dit-il.
Elle regarda la machine électronique, puis regarda Otis qui ne répondit rien d’autre qu’un regard franc. Katrina comprit, acquiesça et sortit en regardant la carte qu’elle venait de recevoir.
L’intérieur n’était pas bien grand. Le bon côté était qu’il n’y avait personne. À quoi bon, quand il n’y avait rien à vérifier. Otis s’avanca près de la porte, passa un coup d’oeil et attendit que le couloir soit libre.
— C’est quand même un risque de ne pas détruire l’appareil de vote, dit Coralie en regardant le boîtier blanc.
— Pourquoi ?
— S’ils font un recomptage, sommes-nous vraiment sûrs que l’opposition gagnera ? Qu’est-ce qui nous dit que personne n’a bourré les appareils de faux votes en faveur du bloc ? Moi, je dis qu’on aurait dû tout pirater.
— Tu sais combien il y a de machines de vote dans ce dôme ?
— Non, mais le serveur central.
— Imagine l’opération. Sans parler que tout est encrypté.
— On a déjà fait plus compliqué.
— Je suis sûr que l’opposition gagne. Leurs soutiens sont les seuls à voter.
— Ouais, enfin, j’aime pas les missions où il y a des probabilités.
— Quoi ? Il y a toujours eu des risques.
— Oui, pour nous, pas si on réussit. Ici, même si on réussit, on n’est pas sûrs. J’aime pas ça.
— Un conseil : habitue-toi. Allez, viens, le couloir est libre.
Tous les deux s’avancèrent dans le grand couloir de l’administration. Le style du bloc commun était rustre, métallique et fonctionnel, ce qui était un style en soi. Ils arrivèrent à l’escalier principal qui menait au bureau du maire. Il y avait un peu de monde, vu que tout était déjà fermé. Otis arrêta Coralie net.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Il est déjà là.
— Qui ?
— Le livreur qui vient chercher les résultats. Otis montra un homme habillé un peu différemment des autres. Chose curieuse, son holonette était très vieux. Sur son nez, cela ressemblait à des lunettes de l’ancien temps, comme s’il voyait mal.
— Qu’est-ce qu’on a foiré ? On est en retard ?
— Non, c’est lui qui est en avance. Va falloir improviser.
— Oh, j’aime pas ça.
— Il faut juste remplacer sa carte par celle qu’on a. Ça ne doit pas être compliqué. Viens, on le suit.
Et Otis et Coralie suivirent comme si de rien n’était l’homme venu récupérer les résultats des élections. Ils montèrent les escaliers, prirent à droite, puis à gauche, pour enfin se trouver dans un énorme couloir avec, au fond, le bureau du maire. Ils n’allèrent pas plus loin. Trop risqué vu le monde. Eh bien, qu’ils avaient les habits du bloc, ils n’avaient pas le visage de l’administration, alors ils attendirent comme si de rien n’était.
— Moi, je dis qu’il faudrait l’attendre dans le taxi, ce serait plus simple, dit Coralie.
— Son visage doit être connu. Si on l’élimine, cela sonnera l’alerte et, je t’avoue que je n’ai pas trop envie de me faire givrer.
— Moi non plus, mais ici, je ne vois pas ce qu’on pourrait faire.
— Moi non plus, mais attendons qu’il sorte.
Cela arriva assez vite. L’homme à l’holonette double verre sortit du bureau et se dirigea vers le jeune couple au fond du couloir. Otis hésita. Il réfléchit. Et si Coralie avait raison. Un instant, dans sa tête, il s’imagina l’étrangler et aller tuer le maire, mais ce serait signe d’une mission ratée, chose impensable pour lui. Puis lui vint une idée. Il laissa Coralie sur place et alla un peu plus loin, au distributeur d’eau. Il prit un grand verre en métal et le remplit à ras bord. Le soldat s’approcha.
Coralie comprit. Otis revint en marche arrière et, au moment où Coralie toussa, il se retourna… et renversa le verre sur le soldat. Une énorme tache d’eau apparut.
— Oh, pardon. Je suis désolé.
— Non, ce n’est rien, ce n’est que de l’eau. Coralie se rajouta dans la conversation.
— Non, mais on ne peut pas vous laisser comme ça, ce n’est pas respectueux, venez, on va vous aider.Elle l’attrappa par le bras et tira avec force leur nouvel ami aux toilettes.
— Mais puisque je vous dis que cela va. Malheureusement pour lui, la Team WP-7 était très persuasive.
Les toilettes étaient dans le même style que le bâtiment : aluminium partout.
— Ce n’est que de l’eau, voyons.
— Votre hiérarchie le prendra mal, dit Coralie. Tenez, donnez-moi votre holonette. Mais Coralie la prit sans même attendre qu’il la lui donne. La raison était surtout sécuritaire : certaines holonettes pouvaient tout enregistrer et visionner en direct. Elle prit l’appareil et le posa sur la table, et, comme elle était bien partie, elle prit aussi la mallette qu’elle déposa à côté de l’évier avant d’éloigner l’homme un peu plus loin.
— Nous sommes nouveaux ici, sucra Coralie. Ça nous arrangerait si la hiérarchie n’est pas au courant.
— Mais, mais… Puisque je vous dis que ce n’est rien.
— Laissez-moi vous essuyer.
Pendant ce temps, Otis ouvrit la mallette et chercha la carte électronique des résultats des élections, tout en s’assurant de ne pas être vu, mais il ne trouva rien. Un peu en panique, il réfléchit, regarda bien, mais comprit : elle était dans la poche intérieure de sa veste. S’il avait su, il aurait échangé les cartes sans rien dire. C’est le b.a.-ba des voleurs.
— Dites, Monsieur. Otis tourna la tête, il avait encore sa main dans la mallette. Les deux agents s’arrêtèrent, et Coralie était prête à le tuer d’un coup dans la carotide.
— Vous pouvez me donner mes holonettes ? Je… Je ne vois rien sans. Otis et Coralie se regardèrent sans trop comprendre. Puis, comme si de rien n’était, il ferma la mallette et attrapa l’holonette pour la remettre à l’individu. Non seulement il donna l’holonette à l’individu, mais aussi la carte truquée à Coralie, tout en lui faisant comprendre que la vraie carte était dans l’intérieur de la veste. L’homme mit ses holonettes sur le nez.
— Je dois me faire opérer la semaine prochaine pour me faire remplacer le cristallin par des cellules souches. En attendant, je suis obligé de porter des doubles holonettes, sinon je suis aveugle comme une taupe… Hahaha. Otis et Coralie répondirent au rire.
— Voilà, vous êtes présentable, dit Coralie en refermant la veste. Et encore désolés.
— Je vous ai dit que ce n’était pas grave. Au revoir, dit l’homme en sortant.
Mais juste avant de sortir, il s’arrêta, se retourna et chercha quelque chose dans sa veste, puis il sortit la carte et la remit, rassuré de n’avoir rien perdu. Une fois seuls, Otis demanda :
— T’as la carte ?
— Tu me prends pour une blue, dit-elle en montrant un bout de plastique blanc.
— Bien, on se casse.
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