L’HOMME ET LA POÉSIE - Variante cosmologique
L’HOMME ET LA POÉSIE - Variante cosmologique
I. DU VIDE PREMIER
Voici l’Homme, levé dans le tremblement du monde.
Avant lui, le silence. Avant lui, la nuit sans contours. Le feu n’a pas encore donné ses lois, la matière hésite, le temps s’essaie à son pas. Puis l’Homme paraît, fragile éclat dressé entre les forces, porteur d’un souffle plus ancien que lui. Il marche sur une terre encore chaude de genèse. Sous ses pieds, la poussière garde mémoire des astres.
Il avance chargé d’une lignée invisible. Les morts parlent en lui. Les voix anciennes se mêlent à son sang. Chaque pas réveille une braise. Chaque regard prolonge un commencement.
Poésie, tu nais là, dans cette tension. Tu n’es pas ornement du monde, mais sa vibration intime. Tu accompagnes l’Homme quand il se découvre exposé à l’immensité. Tu ouvres dans la nuit des clairières de sens.
II. DU FEU INTÉRIEUR
L’Homme lève les yeux vers le ciel nocturne.
Il ne sait encore nommer ni les distances ni les lois, mais il pressent. Il reconnaît dans les constellations une parenté obscure. Le même feu circule dans les étoiles et dans ses veines. La chute d’une feuille lui parle autant que la dérive des galaxies.
Alors la parole naît.
Non pour dominer, mais pour relier. Le mot surgit comme une étincelle tenue entre deux silences. La poésie garde la trace de cette première audace. Elle se tient au seuil du dicible. Elle consent à l’énigme.
Dans la longue marche de l’Homme, la poésie devient compagne. Elle traverse les ères. Elle franchit les glaciations, les empires, les ruines. Elle change de langue, jamais de vocation.
III. DES ÂGES DU MONDE
Les âges s’empilent comme des strates de cendre et de lumière.
La pierre garde l’empreinte des mains. L’argile reçoit les premiers signes. Le livre accueille la flamme. De siècle en siècle, la poésie recueille ce qui ne peut disparaître. Elle porte la peur, l’émerveillement, la révolte, l’amour.
Les peuples luttent, tombent, se relèvent. Le mot demeure. Il se fait cri, prière, chant, défi lancé à l’oubli. Il devient lieu de résistance contre l’effacement du sens.
Poètes, vous ne parlez pas pour vous seuls. Vous parlez depuis la nuit commune. Vous donnez voix à ce qui tremble. Vous ouvrez des passages dans la masse opaque du réel.
IV. DE LA CONSCIENCE NAISSANTE
À mesure que le monde se complexifie, l’Homme se cherche.
Il invente les arts comme autant de miroirs. Il tente de rassembler ce qui se disperse. Une strophe suffit parfois à retenir une vie au bord de l’abîme. Une image éclaire ce que la raison seule ne peut saisir.
Poésie, tu relies le visible à l’invisible. Tu fais tenir ensemble la chair et le cosmos. Tu offres à l’âme un espace d’expansion où la pensée respire plus large que ses propres limites.
Ici, l’Homme ne fuit pas le monde. Il l’habite plus profondément.
V. DU VOYAGE HUMAIN
L’Homme demeure voyageur.
Il traverse ses propres terres intérieures. La mélancolie le visite. L’espérance aussi. Les récits s’enroulent autour de lui comme des constellations intimes. Le passé et l’avenir dialoguent dans son souffle.
Écrire devient alors un acte de passage.
Un pont jeté entre l’instant et l’infini. Une manière de tenir tête au temps sans l’abolir. L’Homme sait que l’horizon se dérobe, mais il accepte la marche.
La poésie n’abolit pas la fatigue. Elle lui donne sens.
VI. DE LA PUISSANCE DOUCE
Dans le mot le plus simple dort une force ancienne.
La poésie ne crie pas toujours. Elle éclaire. Elle veille. Quand la nuit s’épaissit, elle dresse ses feux modestes. Elle ne promet pas le salut, mais la traversée.
Alors le ciel et la terre consentent à une alliance fragile. Le verbe relie ce que l’histoire a séparé. Les rêves circulent de nouveau. Le monde devient habitable, non par certitude, mais par fidélité au souffle.
VII. DE L’ALLIANCE FINALE
L’Homme se reconnaît dans sa fragilité même.
Poésie, tu l’accompagnes sans le précéder. Tu marches à son pas. Tu n’imposes pas la lumière. Tu la proposes.
Ainsi se tient l’union.
Non comme fusion, mais comme accord.
L’Homme touche l’éternité sans la posséder.
Le temps consent à une profondeur.
Dans le mariage des souffles, le monde persiste.
Du vide au feu, une voix demeure.
Note d’auteur - Méditation parallèle, plus anthropologique que doctrinale, plus incarnée que conceptuelle. Il ne s’agit pas d’exalter la poésie comme sommet, mais de la reconnaître comme fonction vitale de l’humain, née du même mouvement que la conscience, issue du même feu que les étoiles. La poésie y apparaît non comme un luxe tardif, mais comme une force de reliance, capable de maintenir ouvert le passage entre la matière et le sens, entre l’histoire des hommes et la mémoire cosmique. Elle ne sauve pas. Elle accompagne. Elle veille. Elle maintient l’espace respirable. L’Homme, ici, ne triomphe pas du monde. Il l’accepte, y consent debout, fragile, parlant encore.
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