L’HOMME ET LA POÉSIE - Adresse à celui qui lit
L’HOMME ET LA POÉSIE - Adresse à celui qui lit
I. L’APPROCHE
Toi qui lis,
ne te hâte pas.
La poésie n’aime pas la vitesse. Elle s’approche à pas lents, comme on entre dans une pièce encore habitée par la nuit.
Voici l’Homme.
Il se tient debout dans le monde, fragile et attentif. Sous ses pas, la terre conserve la mémoire du feu. En lui circulent des voix anciennes, discrètes, patientes. Elles ne cherchent pas à convaincre. Elles demandent seulement à être entendues.
Si quelque chose tremble en toi à cette lecture, ne le repousse pas.
II. LE MALENTENDU DOUX
On parle souvent de poésie comme d’un refuge.
Parfois comme d’un ornement. Mais elle ne se contente pas d’adoucir les jours. Elle touche à ce qui résiste, à ce qui ne sait pas encore se dire.
Elle naît lorsque les mots hésitent.
Elle avance là où la langue se défait un peu. Elle ne promet ni réconfort immédiat ni clarté durable. Elle propose une présence.
Si le texte t’échappe par moments, laisse-le faire.
Il ne fuit pas. Il attend.
III. LA CONTINUITÉ
D’autres ont parlé avant toi.
Ils ont confié leurs voix à la langue. Leurs mots ont traversé le temps comme on traverse un fleuve, sans certitude d’arriver sur l’autre rive.
La poésie circule ainsi.
De bouche en bouche, de page en page. Elle porte les joies, les fractures, les élans humains. Elle ne s’interrompt pas. Elle se transforme.
Te voici dans ce passage.
Non comme héritier obligé, mais comme présence possible.
IV. LE MIROIR OUVERT
Le poème ne te regarde pas.
Il t’offre un espace. Il rassemble ce que tu disperses dans les jours. Il n’exige aucune réponse immédiate.
La poésie ne crée pas un autre monde.
Elle approfondit celui-ci. Elle ouvre un lieu intérieur où le temps ralentit, où la mémoire et le désir se reconnaissent.
Si tu restes au seuil, cela suffit déjà.
Le seuil est aussi un lieu.
V. L’EXIGENCE SILENCIEUSE
Lire engage.
Écrire aussi. Non par devoir, mais par exposition. Quelque chose se déplace. Quelque chose consent à se laisser atteindre.
La poésie ne force rien.
Elle n’impose pas la lumière. Elle propose une traversée. Elle demande seulement que l’on accepte de ne pas tout maîtriser.
Si tu refermes ce texte sans certitude,
il aura peut-être fait son œuvre.
VI. LA MARCHE COMMUNE
L’Homme avance sans carte définitive.
Il cherche. Il doute. Il s’arrête parfois. La poésie ne le précède pas. Elle marche à côté. Elle partage l’incertitude.
Elle ne supprime ni la fatigue ni la peur.
Elle leur donne une forme habitable.
Et si tu marches encore, même lentement,
tu es déjà dans le poème.
VII. L’HÉRITAGE LÉGER
Tu portes plus que toi-même,
mais rien ne t’oblige à porter lourd. Les voix anciennes ne réclament pas de fidélité aveugle. Elles offrent une continuité.
La poésie ne parle pas à ta place.
Elle te rend disponible à ce qui cherche en toi sa propre langue.
Entendre cela suffit.
VIII. LA SEMENCE
Chaque poème attend.
Il ne décide ni de son temps ni de sa terre. Il demeure en réserve.
La poésie ne s’impose pas.
Elle germe là où quelqu’un accepte de demeurer un instant.
Si un jour quelque chose pousse en toi,
ce sera assez.
IX. LE FACE-À-FACE APAISÉ
Tu n’es pas extérieur à ce texte.
Mais tu n’y es pas enfermé non plus. Il t’accompagne, puis te laisse.
Chaque être humain porte une phrase inachevée.
La poésie ne la termine pas. Elle l’écoute.
Que feras-tu de cette écoute,
cela ne regarde que toi.
X. LA PROPOSITION
La poésie ne demande rien.
Elle s’offre comme une présence possible dans le tumulte des jours.
Si tu lui fais une place,
le monde ne changera pas de visage, mais ton regard gagnera en profondeur.
Et parfois, cela suffit pour continuer.
XI. LA PAROLE RETIRÉE
Je ne t’ai pas parlé pour te convaincre.
Seulement pour te rappeler que le souffle circule encore.
La poésie n’ajoute rien à la vie.
Elle empêche uniquement qu’elle se referme.
XII. L’OUVERTURE
Il n’est d’autre union que celle-ci :
un être humain attentif à ce qui le traverse.
Si ce texte t’a accompagné un moment,
alors il peut se taire.
La poésie, désormais, marche sans lui.
Note d’auteur - Il ne s’agit pas de convaincre, ni de définir ce qu’est la poésie. Il s’agit d’accompagner un instant, puis de se retirer. Gardons en mémoire la leçon de Lettre à un jeune poète : ce qui importe vraiment ne peut être transmis de l’extérieur. Tout appel authentique doit laisser intacte la liberté intérieure de celui qui reçoit. La poésie, telle qu’elle est ici envisagée, ne se présente ni comme un savoir ni comme une promesse. Elle demeure une attention, fragile et tenace, à ce qui traverse l’être humain lorsqu’il accepte de ne pas se protéger entièrement du monde. Si ces pages ont tenu compagnie, même brièvement, elles peuvent, comme toute poésie, à présent se taire. Le reste n’appartient plus au texte.
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